CHAPITRE X
HONTAIONB MILITAIAB.
Montaigne a été toilitaire ; son tombeaui sea contemporains, sea EsiaU.
— Abaence de détails. ^ État des années. — Service de la noblesse.
— Faits militaires depuis 4 576 jusqu'à la paix de Fleix ; part qu*a pu y prendre Montaigne. — Guerre de 4585 à 4587; part qu'il a pu y prendre.
Madame de Montaigne fit élever à son mari un beau mausolée dans l'église des Feuillants à Bordeaux; cet ordre était établi dans la ville depuis 1580; Montaigne Taimait beaucoup : de là le choix du lieu de sa sépulture. Représenté de grandeur naturelle, Montaigne est étendu sur le sarcophage, yètu de son armure, ayant son casque et ses brassards à cdté de lui. On a devant les yeux le tombeau d*un homme de guerre*.
Montaigne a donc été militaire ; rien n'est plus certain. Ses contemporains Tattestent : Lacroix du Maine (Bibliothèque fl-ançaise) dit qu'à la mort de son frère aîné, il se défit de son état de conseiller pour suivre les armes. On lit dans la notice que Scévole de Sainte-Marthe lui a consacrée ainsi qu'à La Boëtie : « avitam rei bellicœ gloriam initio neglexerat.... sed fratre natu majore post aliquot annos vita ftmcto,... aliud plane vitœ genus instittiit : ita tamen ut quœ togatus fœdera cum musis iniverat, ea nec torquatus quidem desereret. » Le malin Brantôme confirme ces témoignages en plaisantant Montaigne sur la manière dont il traînait l'épée après avoir déposé la robe et le bonnet carré.
i. Où trouve le dessin de oe tombeau dans le Magatin pittoresque, anné« 1837, p. 28. M. L. Lamotbe, de racadéoiie de Bordeaus, a inséré, dans ua travail relatif au monastère des Feuillants, d'Intéressants documenU, inédiu et Officiels, sur la sépulture de Monuigne.
348 MONTAICfNE MILITAIRE.
Les Essais contiennent non-seulement des allusions , mais des mentions positiyes sur la profession militaire de leur auteur; quelques citations sufiRsent : « le me treuve peu subiect aux maladies populaires, qui se chargent par laconyersation et qui naissent de la contagion de l'air; et me suis sauyé de celles de mon temps , de quoy il y en a plusieurs sortes en nos Tilles et en nos armées. » (LiTre I » chap. lt. ) « Fay Yen assez de gents encourager leurs troupes de cette nécessité fatale : car si nostre heure est attachée à certains poinct , ny les harquebuzades ennemies, ny nostre hardiesse , ny nostre fuyte et couardise, ne la peuvent adVancer ou reculer. » (Livre H, chap. xi.)
« n m'est advenu plus d'une fois d'oublier le mot du guet, que i'avois, trois heures auparavant, donné ou reçu d'un aultre. » (Livre II, chap. xvn.)
« En quelques bicoques forcées de mon temps, i'ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus. » (Livre ni, chap. i.)
« le ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre. > (Livre m, chap. m.)
« .... le ne me suis iamais laissé induire d'en faire (de sa maison) un util de guerre, laquelle ie vais chercher plus volontiers où elle est le plus esloingnee de mon voysinage. » (Livre III, chap. ix.)
« Soldat et gascon sont qualitez aussi un peu subiectes à l'indiscrétion. » (Livre III, chap. xm.)
« .... Entre les difificultez de la guerre, ie compte les espesses poussières, dans lesquelles on nous tient enterrez au chauld tout le long d'une ioumee. » (Eod.)
L'âge et les maladies rendaient depuis longtemps le métier de la guerre pénible pour Montaigne, lorsqu'il écrivait, à la fin de ce troisième livre, dont la première édition parut en 1588 :
« .... Depuis quelques années, aux courvees de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il advient communément, après cinq ou six heures, l'estomach me commence à
troubler, avecqucs véhémente douleur de teste ; et n'arrive point au iour sans vomir. Gomme les aultres s'en vont desieuner, ie m'en vays dormir; et» au partir de là, aussi gay qu'auparavant. » (Livre III, chap. xni K)
Plusieurs biographes modernes ont noté que Montaigne a porté l'épée. La Dixmerie pense, sans en dire davantage, qu'U ne parait pas en avoir fait usage. M. Philarètc Chastes l'appelle homme de ffuerre^ homme de robe. M. Leclerc induit des Essais qu'il a servi dans les années catholiques. Le président Bouhier, au contraire, dit : « qu'il ne parait pas avoir jamais eu d'emploi mihtaire. »
On ne voit, ni dans les histoires, ni dans les mémoires de son époque , qu'il ait occupé un grade dans l'armée royale ; on n'y trouve non plus aucun renseignement sur les lieux et le temps où il aurait combattu.
n y aurait quelque intérêt à rechercher au juste quelle était sa situation militaire, si l'organisation des armées avait été alors ce qu'elle est aujourd'hui; mais il y a bien loin des armées du temps de Montaigne à celles du xii« siècle. Aux premières tentatives de François I", Henri II avait (iût succéder une organisation régulière pour l'infanterie, dont il prit les meilleurs éléments dans les anciennes bandes ou compagnies de gens de pied. Il y joignit le rétablissement des légions (ord. du 22 mars 1557), force temporaire qui
1. Oo a donné, avec raison, comme preuve du service actif de Montaigne, le tableau chaleureux et tout personnel quMl fait de l'eut mllluire.
« 11 n'est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance} et noble en sa cause : il n'est point d'utilité, ny plus luste, ny plus univeraelie , que 1^ protection du repos et grandeur de son païs. La conipaignie de tant d'hommes vous plalst , nobles , Jeunes , actifs ; la veue ordinaire de tant de spectacles tragiques; la liberté de cette conversation , sans art, et une façon de vie , masle et sans cérémonie ; la variété de mille actions diverses ; cette courageuse harmonie de la musique guerrière, qui vous entretient et escbaulle et les aureilles et l'aroe; Thonneur de cet exercice; son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu qu'en sa republicque il en fait part aux femmes et aux enfants; vous vous convies aux rooies et hasards particuliers, selon que vous iugei de leur esdat et de leur imporunce; soldat volontaire; et veoyes quand la vie mesme y est excusabiement employée. « Fulchrumque mori suocurrlt In armls. »
(Livre U, chap. un.)
350 MONTAIGNE MILITAIEE*
avait existé déjà sous son prédécesseur, mais avec peu de succès. Les guerres civiles du règne de Charles IX arrêlèrent ce commencement d'organisation*, et pourtant c'est à cette époque que remonte la création des premiers régiments permanents d'infanterie, formés par le duc de Guise*. Les troubles intérieurs, par les déchirements qu'ils produisirent, par l'indiscipline, par la pénurie des finances, démembrèrent l'infanterie régulière. Pour ajouter aux régiments permanents composés des vieilles bandes, il lallait procéder à de nouvelles levées, qui s'opéraient d'une manière déplorable, et donnaient les plus tristes résultats'. Les seigneurs, de leur côté, faisaient des levées pour leur propre compte, et la cavalerie, commandée par eux, n'était pas régulièrement enrégimentée. Toutes ces troupes impro^ visées n'avaient ni discipline à l'intérieur, ni énergie soutenue contre l'étranger. Les déplorables habitudes reprises et aggravées par les désordres des guerres civiles qui se succé* daient, ne cessèrent que sous Henri IV, qui comprenait l'importance d'une ajrmée bien réglée pour les grands projets qu'il méditait^ La noblesse était obligée de servir lorsque le
1. « D'un bout à l'autre du royaume U n'y a plus d'InaUtutloni mûiiiiret ni d'armée t tout le monde est soldat pour son compU, pour sa propre sûreté. Tout soldat qui réunit trente hommes autour de lui s'intitule capitaine ; tout capitaine qui en a deux cents veut être meslre de camp, et, dans chaque province , il y a des colonels pour le rot et des colonels pour la religion. » (fltrtoire de Vancienne infatUerie française, p«r M. Susane, tome I , p. 141]