LE TRIBUNAL DE POLICE
magistrat n'y peut rien : l'acte cla Parlement est formel.
Parfois, le casual a déchiré ses habits, — ses sordides habits personnels qui l'empêchent de trouver du travail. C'est encore un délit qui l'envoie devant le tribunal de police et que la loi punit sévèrement. S'il avait mis ses vêlements en pièces avant de demander asile, elle n'aurait rien à dire; il a mal pris son moment; travaux forcés.
Plus souvent, il s'est révolté contre l'impitoyable règlement duworkhouse; il s'est étonné qu'on le relâche seulement à onze heures du matin, par exemple, et qu'on lui ôte ainsi toute chance de trouver une journée à faire sur les quais ou dans les docks ; il a répliqué trop vertement à un gardien, cassé un verre, chanté au lieu de dormir : travaux forcés.
Certes, un peu de bonté discrétionnaire, une petite somme d'argent appliquée à propos, seraient un meilleur remède. Mais la loi anglaise est dure au pauvre plus qu'aucune loi au monde, et le workhouse est un engrenage où passe tout le corps quand le petit doigt s'est laissé prendre.
Le juge de police ne manque pas de fonds pour les appliquer aux cas intéressants; bien des gens le chargent de distribuer leurs aumônes, et il sait toujours à qui s'adresser, si par hasard sa caisse est vide. Mais il voit défiler à la barre des infortunes si nombreuses et si pressantes, qu'il lui est malaisé de rien attribuer aux assistés du workhouse.
Pourquoi ne pas le dire? 11 craindrait peut-être, en le faisant, de se mettre en conflit avec les administrateurs de rétablissement. Ayant tous les jours à juger leurs
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plaintes, il ne veut pas leur paraître systématiquement hostile. Et, aux yeux de ces austères philanthropes, ce serait l'être que de donner un habit décent au misérable qu'ils poursuivent pour avoir déchiré ses haillons.
Une classe très nombreuse de délinquants est celle des parents qui n'envoient pas leur enfant à l'école. Le juge de police est autorisé par la loi aies frapper d'une amende légère. Tout naturellement, il n'use de son droit qu'avec une extrême discrétion, les familles qui négligent ce devoir primordial appartenant presque toujours à la classe la plus misérable. Une des excuses habituellement données par le père, c'est qu'il n'a pas le moyen de payer les quatre sous par semaine exigés par le school board. Car, à Londres, quoique obligatoire, l'instruction primaire n'est pas absolument gratuite. D'autres fois, il allègue que le coupable est l'enfant môme qui se refuse à lui obéir ou flâne dans les rues au lieu de se rendre en classe. Une semonce au père ou au gamin, quatre à cinq shillings d'amende, en cas de récidive, ont ordinairement raison de ces résistances.
Mais il arrive que le juge se trouve en présence de cas plus véritablement épineux. Par exemple, un veuf ou une veuve, alléguant que sa fillette de dix ans ne peut à aucun prix se rendre à l'école, étant indispensable au logis pour faire le ménage ou garder le dernier né, tandis que le bread-winner, le gagneur de pain, est au travail... Or, l'acte du Parlement n'admet pas d'excuse. Le magistrat ne peut qu'inviter le délinquant ou la délinquante à s'arranger pour ne pas rester sous le coup d'une condamnation.
Il y a là évidemment une sévérité excessive que la loi
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devrait tempérer par des provisions spéciales. Des secours aux parents nécessiteux, des asiles ouverts aux enfants en bas âge, avant tout la gratuité complète de l'enseignement obligatoire. Une prime offerte à l'assiduité, une bonne soupe ou une tartine beurrée pour l'élève qui arrive à l'heure, vaudraient mieux encore et seraient plus efficaces que toutes les pénalités.
Les délits scolaires ne sont pas les seuls qui amènent des enfants à cet humble prétoire. Si le lord chancelier est ex officia le tuteur général de tous les mineurs qui ont du bien au soleil, le juge de police a pour pupilles tous les enfants abandonnés sur le pavé de Londres, et le nombre en est grand. D'où viennent-ils? Comment sont-ils arrivés à vivre, jusqu'au jour où, ramassés par le constable au coin d'une borne, sous un pont de la Tamise ou dans une maison en construction, les pauvres petits se trouvent tout à coup traduits à la barre?... C'est ce que personne ne saurait dire, et ce qu'ils sont en général les derniers à pouvoir expliquer. A ces épaves humaines, la loi anglaise ouvre un refuge : l'école industrielle. Le juge y envoie directement les enfants non réclamés qui lui sont présentés, et le premier venu a le droit de lui amener tout mendiant ou vagabond audessous de quatorze ans.
Les mineurs arrêtés pour avoir lancé des pierres aux passants, allumé un pétard ou volé un sucre d'orge sont aussi justiciables du juge de police. Il les condamne en général à être fouettés par le constable, avec une poignée de verges de bouleau. Ce châtiment corporel, qui répugne à nos mœurs plus adoucies, est-il indispensable pour dompter le sauvage qu'il y a toujours sous la peau d'un
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Anglo-Saxon? L'expérience semble l'aiTirmer, puisque la tradition s'en conserve encore en Grande-Bretagne dans les collèges, dans les casernes et dans les prisons. Un spécimen au moins de la population de Londres paraît en démontrer la nécessité : c'est le roiigh, encore un habitué des tribunaux de police. Le rough, ou « brutal », des rues anglaises a des analogies avec nos héros de barrière et s'en distingue par des caractères particuliers. Gomme le souteneur et le joueur de bonneteau, il recherche par goût les métiers inavouables ou excentriques, ouvrant des portières, ramassant des bouts de cigare, filoutant aux courses, tentant aujourd'hui un coup de bourse sur un panier de fraises, demain une opération à la hausse sur un lot de harengs ou de brochures pornographiques. Comme son congénère parisien, il aime à montrer une face rasée, des cheveux ramenés sur les tempes, une cravate lâche sur un cou découvert; il affecte des allures déhanchées, suit des modes spéciales. Mais la casquette de soie n'a pas ses préférences et il ne connaît la blouse blanche que de réputation. Un chapeau-melon à bords très étroits, une jaquette à carreaux, un pantalon de velours à côtes représentent son idéal somptuaire. Ce qu'il admire pardessus tout, c'est la force physique se manifestant par des brutalités.
Se ruer sur un être plus faible que lui, le rouer de coups, le piétiner sous des talons ferrés, est à ses yeux Je comble de la bravoure et de l'amusement. Peu lui importe que la victime soit une femme, un enfant, un vieillard, un policeman, un honnête ouvrier ou un pair du royaume : les haines de la classe n'ont rien à voir
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dans l'affaire. Le plaisir est d'essayer ses poings sur de la chair hnmaine, de frapper, de meurlrir, d'assommer. Qu'une bagarre naisse dans une foule, et le rough se précipite, l'œil allumé, les narines béantes, comme un tigre qui a senti le sang. Arrêté, traduit en justice, il se moque de quelques mois de prison et ne fait qu'en rire. Il n'y a que les coups pour avoir raison de cette brute féroce. Aussi le juge les prescrit-il souvent dans son cas, en accompagnant la sentence d'une note supplémentaire : avec vingt coups de martinet.
Le cat ofnine tails, le chat à neuf queues, comme on appelle l'instrument du supplice, est appliqué dans Ja prison môme, par un geôlier préposé à cet effet. Il est rare que le remède ne soit pas radical, et que le rough, après en avoir tâté, s'expose de nouveau à se le voir prescrire.
Une prérogative précieuse du juge de police est celle de jjrévenir un grand nombre de querelles et de violences par un procédé particulier à la loi anglaise. Gela s'appelle recognisance ta keep the peace, la promesse (sous caution) d'observer la paix. Deux personnes croient avoir des motifs d'hostilité ; l'une a menacé l'autre ou cherché à la molester en quelque façon. Il n'y a pas de délit à proprement parler, mais seulement une probabilité de délit prochain ; une condamnation légère n'arrangerait rien et pourrait avoir pour effet d'envenimer les choses. Que fait le juge? Il dit : Smith a tort. Il n'aurait pas dû menacer Jones de lui donner des soufflets. Mais pourquoi Jones crache-t-il avec dédain en rencontrant Smith dans la rue? Où veut-il en venir en jetant ses ordures par-dessus le mur mitoyen? Ce n'est pas la
conduite d'un homme sage... ^Je prononce que Smith et Jones (ou Smith tout seul, selon les cas) déposeront chacun cinquante francs au greffe et n'auront l'autorisation de les retirer que dans trois mois, à condition d'avoir observé la paix et de s'être décemment conduits, dans cet intervalle, à l'égard l'un de l'autre.
On dira : Pour ses cinquante francs, Smith peut donc continuer à molester Jones? — Pas le moins du monde. 11 sait fort bien qu'en cas de plainte nouvelle, non seulement il perdra son dépôt, mais se verra appliquer amende ou prison, et, réflexion faite, il comprend généralement que mieux vaut se tenir tranquille. Dans dixneuf cas sur vingt, l'affaire est enterrée.
Les services très réels rendus par cette justice préventive et par le bon sens habituel des juges de police sont malheureusement compensés, en Angleterre, par la plus choquante inégalité des citoyens devant la loi. Chaque jour, il arrive qu'un homme riche ou aisé^ traduit à la barre pour un fait qui vaudrait six mois de prison à un pauvre diable, s'en tire avec une légère amende, et souvent avec une simple caution. Que le prévenu appartienne à la classe aristocratique, et son acquittement est presque certain. Un jeune lord se sera brutalement conduit; par exemple, il aura frappé un plébéien à coups de poing ou de canne ; il se sera môme introduit de force dans un domicile privé, pour se livrer à ces violences. Six mois de prison avec travail forcé et vingt coups de martinet seraient en pareil cas l'expiation infligée à un homme du peuple. Le jeune lord, assigné à raison de ces faits (quel policeman oserait l'arrêter!), ne daigne môme pas se présenter à la barre; il envoie