LE LIVRE. — LE JOURNAL. — LE THEATRE. LA POÉSIE ET LA SCIENCE
L'activité littéraire de la race anglo-saxonne joue depuis trois à quatre siècles un rôle si prépondérant, ou tout au moins si considérable, dans le mouvement général de l'esprit humain, qu'il peut ne pas être sans intérêt d'en étudier les organes premiers : livre, journal, revue, théâtre, ne fût-ce que pour noter chemin faisant en quoi ils diffèrent des nôtres. Si familiarisés que soient les lettrés français avec les chefs-d'œuvre du génie anglais, avec les conclusions de ses philosophes, les récits de ses romanciers ou les rêves de ses poètes, il en est peu sans doute qui se soient jamais demandé sous quelles espèces et selon quels rites spéciaux, ces vers, ces leçons ou ces contes arrivent à leur adresse. Et pourtant, que ces rites ne ressemblent guère à ceux dont nous avons i'hahi-
tude, — on peut en être assuré d'avance, pour peu qu'on connaisse, même superficiellement, les choses et les mœurs d'outre-Manche.
Quels développements particuliers l'imprimerie, la librairie, la presse périodique ont-elles revêtus dans ce pays si original et si profondément insulaire, au sens moral comme au sens géographique ? Gomment la pensée s'habille-t-elle en Grande-Bretagne pour pénétrer dans la masse des lecteurs ? Sous quelles formes s'exerce l'influence politique, littéraire ou esthétique? Quelle est dans cette aristocratie modèle — et en regard de cette démocratie modèle qui est la nôtre — la place occupée par l'écrivain, par le journaliste, par l'auteur dramatique ou le comédien ? En un mot, comment, dans quels laboratoires, et par quels procédés techniques s'établit ce grand courant qui part des Iles-Britanniques pour rayonner directement sur les États-Unis, sur l'Australie, sur l'Inde, sur l'Afrique méridionale, — indirectement sur la France, sur l'Allemagne et le reste du monde ? En quoi l'outillage de cette fonction se distingue-t-il du nôtre, comme une charrue ou une locomotive de Sheffield se distingue à première vue d'une charrue ou d'une locomotive du Creuzot.?... Voilà ce qu'on se propose d'examiner au petit trot de la plume, — en touriste qui se promène devant les vitrines d'une exposition, sans admirations niaises ni préjugés nationaux, pour pointer les phénomènes sur son carnet, tels qu'ils ont jailli de la race et du milieu, tels qu'ils se présentent à ses yeux.
Tout d'abord, une différence capitale : le centre d'activité n'est pas unique en Angleterre, comme il l'est chez
nous. Partant, point de congestion cérébrale, point de pléthore ou d'accidents choréiques. Tout se passe avec calme et placidité, comme chez ces animaux à sang froid qui possèdent un chapelet de ganglions nerveux au lieu d'un encéphale.
Presque tous les livres français se publient à Paris; tous les grands journaux et toutes les revues non seulement s'y impriment, mais ne s'occupent guère que des choses de Paris, — on pourrait presque dire d'une certaine section de Paris limitée par l'Odéon, la rue Lafayelte, la porte Saint-Denis et la cascade. Non seulement il est rare qu'une œuvre de quelque importance se produise à Lyon, à Marseille, à Nantes, à Toulouse ou à Bordeaux, mais on ne lit guère en province, et l'on s'y contente assez généralement d'accepter les jugements tout faits que l'express de huit heures emporte chaque soir du boulevard.
Rien de pareil chez nos voisins. A la vérité, Londres, avec sa population de quatre à cinq millions d'habitants, ses clubs, ses théâtres, ses puissantes corporations scientifiques et littéraires, exerce, si Ton veut, sur la vie mentale du pays, une influence déterminante. Mais cette influence n'est pas un monopole exclusif: Oxford, Cambridge, Edimbourg, Glasgow, Dublin, d'autres centres encore y participent. Ces grandes villes mêmes ne sont pas comme chez nous des coquilles immuables où un certain nombre de mollusques humains s'incrustent d'uji bout d'existence à l'autre avec un acharnement quasi pathologique, — mais bien plutôt des rendez-vous d'affaires où tout le monde passe dans l'année, sans y rester au delà des mois, des semaines ou des jours strie-
tement indispensables. Le négociant, l'homme de Bourse, le professeur, l'avocat ont hâte de regagner tous les soirs leur villa suburbaine. Le nobleman, le propriétaire foncier, l'industriel se trouvent beaucoup mieux au milieu de leurs beaux parcs ombreux et dans cette large vie en plein air qu'ils entendent si bien, qu'au fond de leurs mornes résidences de Berkeley square ou de Belgravia. Ce qui se passe à Londres les intéresse, sans doute; mais pas plus, et peut-être moins, que ce qui se passe autour d'eux, chez leur voisin de campagne ou au chef-lieu du comté. On a dit de Paris que c'est une ville d'invités; on peut dire de l'Angleterre que c'est un pays de provinciaux, — mais de provinciaux éclairés, actifs, vibrants, mis en communication constante par le télégraphe, les trains rapides et les habitudes de déplacement fréquent, non seulement avec Pall Mail etPiccadilly, mais avec le boulevard des Capucines, la rivière de Gênes, la Cinquième Avenue et tous les coins du globe qui sont bons à voir ou à habiter. Si remplie qu'elle soit, leur existence garde une place pour les tranquilles loisirs et les délassements de l'esprit. On lit beaucoup dans ces /io??if5 paisibles où le Grand-Breton aime à retrancher son bonheur domestique; pour mieux dire, on lit tout, tout ce quis'écrit, toutcequiparaîten toutes les langues. Lejournal, par son extrême bon marché, s'ouvre la porte des classes les plus modestes; le livre, la revue, quoique d'un prix cinq à six fois plus élevé qu'en France, deviennent aisément accessibles par les habitudes d'association qui dominent la vie britannique ; une critique littéraire singulièrement loyale et consciencieuse avertit le public de ce qui vaut la peine d'être parcouru; de puis
sants organes de circulation poussent dans toutes les directions, comme autant de pompes foulantes, cette prodigieuse quantité de livres, de brochures, de papier noirci que des centaines de presses à vapeur vomissent chaque jour, et qui s'envole à tous les points de la rose des vents, semant les idées, vulgarisant les découvertes, élevant le caractère général de la nation, avec une abondance et une rapidité sans égales.
Le grand agent propulseur de ce mouvement est une institution qui est toujours restée chez nous à l'état embryonnaire, mais qui a depuis longtemps atteint, par delà le détroit, un haut degré de perfection, — la Librairie Circulante. Rien de curieux et de caractéristique, par exemple, comme le spectacle que présentent tous les jours, vers quatre ou cinq heures de l'après-midi, les abords d'une petite rue qui tombe dans Oxford street, et où se trouve l'office central de MM. Mudie, les princes de cette industrie spéciale, — véritable marché aux livres où tout le monde vient s'approvisionner. Ce ne sont que jeunes tilles aux blonds cheveux et aux joues roses, dames de tout âge, domestiques et commissionnaires de tout ordre, arrivant ou repartant, un paquet de volumes sous le bras, — chevaux qui piaffent, cliquetis de gourmettes, voitures ou fourgons qui s'emplissent. C'est à se croire au péristyle d'une Bourse.
On rentre de plain pied jusqu'à une vaste halle où, derrière d'énormes comptoirs d'acajou, marqués de lettres alphabétiques, une légion de commis a fort à faire pour répondre aux clients. La lettre est celle de la série à laquelle appartient le souscripteur. Une fiche à son nom, placée dans un casier particulier, tient constamment à
jour sa situation. Il rend ses livres, en demande de nouveaux. L'ordre part dans un tube acoustique, et, en deux à trois minutes, les volumes demandés arrivent des profondeurs du sous-sol ou des combles de Tédifice, portés sur de légers ascenseurs qui les déposent sous la main du commis. Les numéros d'ordre sont prestement inscrits sur la fiche, et l'abonné repart avec son butin.
Livres anglais, français, allemands, italiens, espagnols et russes sont là, en nombre proportionné à la demande; tel ouvrage, en deux ou trois exemplaires à peine; tel autre en vingt, trente, cent, et jusqu'à deux et trois mille. L'abonnement est relativement assez cher : une guinée par trimestre (26 francs 25 centimes) pour le droit d'emporter six volumes à la fois, soit un peu plus de 100 francs par an. Mais cette somme figure régulièrement au budget de la famille : c'est l'impôt intellectuel, la taxe volontaire souscrite par le chef pour que les siens puissent participer à la vie littéraire du pays, lire l'œuvre nouvelle ou classique, la revue, le magazine. Lui, il trouve tout cela à son club ; mais il ne se contente pas de cette satisfaction égoïste, et veut que sa femme, ses filles, viennent aussi s'asseoir à ce banquet. S'il habite la banlieue, les quartiers excentriques, — les voitures de Mudie ou de quelqu'un de ses rivaux viennent une fois par semaine renouveler à domicile la pâture littéraire de la maison. Est-il à la campagne, au fond du comté le plus reculé ? Les voies ferrées y arrivent, et se chargent pour une redevance minime de lui apporter hebdomadairement les dixhuit à vingt volumes indispensables à la consommation de la famille, dans des caisses ad hoc, qui voyagent perpétuellement entre sa demeure et l'office central.
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Ce besoin universel de se tenir au courant du mouvement littéraire, et de lire, de parcourir au moins tous les ouvrages de quelque valeur dont les journaux annoncent l'apparition, — ces habitudes d'échange constant et rapide des volumes qui figurent sur la table du salon, — ont dû nécessairement exercer une influence décisive sur l'aspect matériel comme sur le ton du livre. Les éditeurs savent que, sauf les cas de succès exceptionnel, qui classent une œuvre et lui assurent une place définitive dans toutes les bibliothèques, — ils ne doivent pas compter sur une vente considérable. D'autre part, étant donnés un mérite et un intérêt moyens, ils sont à peu près certains d'avoir, par les bibliothèques publiques ou corporatives et par les librairies circulantes, un débouché normal dune ou deux éditions.
Cela pose, leurs calculs sont naturellement établis sur la nécessité d'obtenir pour Tauteur et pour eux-mêmes un produit suffisant, ce qui n'est guère possible qu'en vendant Touvrageà un prix élevé, prix qui importe d'ailleurs fort peu au public, puisqu'il a la jouissance du livre à un taux insignifiant, mais qai doit jusqu'à un certain point se justifier par la beauté du papier et de l'impression, par le luxe général de la marchandise. D'autre part, pour la convenance des librairies circulantes qui ont à répondre à des demandes parfois impérieuses, il est utile que l'ouvrage soit divisé en plusieurs volumes qui se louent séparément.
D'où des conséquences qui sont faites pour étonner nos habitudes. Tandis qu'en France un roman en deux ou plusieurs volumes trouve difiicilcment un éditeur, on Grande-Bretagne c'est au contraire une 7iovel en uu
seul volume qui deviendrait d'un placement difficile, parce qu'elle n'offre pas à l'éditeur une chance normale de bénéfices. La règle ordinaire est trois volumes, dont le prix varie entre dix et vingt et un shillings, — ce qui met un roman du type courant au total, énorme dans les idées françaises, de 45 à 70 francs.
A la vérité, il ne se présente pas, comme chez nous, sous l'aspect d'un pauvre petit livre plus ou moins compact et étriqué, imprimé en caractères fins sur de mauvais papier sans marges et grelottant dans une mince chemise rose, verte ou saumon. Le roman anglais le plus médiocre n'apparaît sur le marché que tiré en beaux caractères sur papier glacé et opaque, élégamment car- .tonné en basane ou même relié en veau, frappé de fers à froid et doré sur toutes les coutures : magnificence qui motive, au moins dans une csrtaine mesure, le prix exorbitant marqué au catalogue, en môme temps qu'elle •caresse les tendresses paternelles de l'auteur et les goûts fastueux du public.
Ce système est-il avantageux à Técrivain? On n'oserait l'affirmer, car il induit fréquemment les auteurs à aliéner la propriété de leurs œuvres pour une somme une fois payée, et qui n'est pas d'ordinaire bien considérable. A cet égard, l'arrangement qui prévaut en France depuis quelques années, et qui consiste à attribuer aux auteurs un droit fixe par volume tiré, est à la fois infiniment plus logique et plus juste, parce qu'il laisse à l'homme de mérite une part proportionnelle dans les produits de son travail et de son succès. En Angleterre, il n'est pas rare de voir un écrivain qui a enrichi son éditeur rester dans une médiocrité relative et traîner jusqu'à la fin de
ses jours le boulet de la production forcée. On ne rencontre guère dans les cercles littéraires un romancier en renom qui n'ait sur ce point de douloureuses doléances h faire, et qui ne soit prêt à contresigner l'apostrophe célèbre de Byron contre le libraire Murray. Mais quoi! répondent les éditeurs, la production d'un ouvrage est chez nous une entreprise si lourde et si coûteuse! Il nous arrive si souvent de rester avec une édition entière sur les bras. Ne faut-il pas se rattraper un peu sur celles qui se vendent?
Et de fait, la mise en train d'un roman en trois volumes n'est pas une petite affaire. On peut afifirmer haut la main qu'au cas où un éditeur français avance cinq à six mille francs pour un tirage, son confrère de Londres ou d'Edimbourg en débourse au bas mot vingt à trente mille : frais de papier et d'impression en triple au moins, parce qu'ils sont répartis sur trois volumes; droits d'auteur en capital; cartonnage ou reliure de toute l'édition, qui n'arrive jamais aux mains du public à l'état de brochure; enfin, frais de publicité. Ces frais, qui sont à peu près toujours les mêmes pour chaque ouvrage, quelle qu'en soit la valeur, consistent essentiellement et au minimum en une demi-douzaine d'annonces en permanence pendant trois à quatre semaines dans tous les grands journaux, sans compter des pages ou demi-pages d'annonces spéciales dans les publications hebdomadaires ou mensuelles. 11 y a, à cet effet, dans chaque journal, une colonne particulière réservée aux ouvrages publiés dans les trois derniers mois, et pour laquelle toutes les maisons de librairie ont un compte courant, au taux unifor aie de 90 centimes la ligne.
Ces détails de cuisine éditoriale peuvent faire comprendre, mieux que des considérations d'un ordre plus relevé, le pourquoi et le comment de la librairie britannique. C'est parce qu'il est impossible, étant données les habitudes prises, de s'affranchir de ces énormes frais, que l'industrie reste concentrée dans un petit nombre de mains , que le livre est cher , que le roman est normalement en trois volumes. Des capitaux considérables sont engagés dans cette production. On ne voit guère en Angleterre de ces maisons éphémères qui risquent tout sur la fortune d'un petit nombre d'ouvrages, et qui sombrent après une existence tourmentée de quelques saisons. La plupart des librairies sont assises sur des bases sérieuses, et ont une longue existence assurée, alors même que leurs spéculations ne sont pas toutes fructueuses ; les faillites sont proverbialement aussi rares parmi les éditeurs que parmi les pharmaciens et les boulangers. La division du travail vient d'ailleurs aider à consolider les situations acquises. Chaque maison a une spécialité dont elle ne s'écarte guère, et dans laquelle elle jouit d'une notoriété parfois plus que centenaire. Il en est une qui a adopté pour système de ne publier que des ouvrages dont les auteurs eux-mêmes fassent les frais. On pourrait croire que c'est la plus solide : c'est pourtant le contraire qui est vrai, par la raison qu'elle n'édite que des œuvres dont personne n'a voulu. Aussi n'arrive-t-elle à vivre qu'en faisant payer fort cher aux amateurs-auteurs [le mot est entré dans la langue) la joie de se voir imprimés tout vifs.
La règle dos trois volumes dans la littérature anglaise
est en quelque sorte cabalistique ; qui dira jamais tout le fatras qu'elle a introduit dans le roman anglais, comme les cinq actes obligés de la tragédie dans le théâtre classique! Rares sont les auteurs qui arrivent à tirer d'un sujet ou d une situation trois parties parfaitement attachantes et homogènes. Il y a presque toujours, dans l'ensemble, une forte proportion de remplissage, de padding, comme on dit en termes de métier. Ce sont des conversations interminables et souvent plus nuisibles qu'utiles au développement de l'iaée maîtresse, descriptions oiseuses et puériles, incidents créés par des personnages parasites. Heureux encore le patient, quand, au milieu de ce fouillis, il ne voit pas le fil de l'action s'égarer ou se rompre sans ressource. Mais on se tromperait fort si l'on pensait que ces digressions déplaisent à la moyenne des lecteurs anglais. Ils semblent plutôt être sur ce point de l'avis des enfants, qui ne sont jamais plus satisfaits que par un récit sans fin, et même sans queue ni tête. A qui n'est-il pas arrivé, à douze ans, de souhaiter que Robinson eût vingt volumes, que les -l/i//<? et une Nuits s'appelassent million? Toutes ces longueurs, qui feraient cont fois jeter le livre par un Français, font la joie du public britannique; il se complait dans ces discussions à perte de vue que le héros et l'héroïne entament de omni re scibili; il s'imagine entrer ainsi dans leur intimité, approfondir leur caractère, entret^?nir avec eux un échange de vues et de sentiments. Et si le roman n'aboutit pas, s'il se perd dans les nuages, mon Dieu! cela ne le choque guère, ce bon public. Croit-on qu'il soit fait de ces gens chagrins, qui' veulent de la logique et de la clarté en tout, et qui courent
d'abord au but? Que demander de plus, quand on a trouvé dans un livre ce qu'on y cherchait, — deux ou trois heures de pleasant reading et de conversation moins bote que celle du voisin?
Au fond, il serait a35ez malaisé de décider si les livres anglais se vendent cher parce qu'ils s'achètent peu et se louent beaucoup, ou, au contraire, s'ils se louent plus qu'ils ne se vendent par la raison môme de leur -cherté. Un seul fait est hors de doute, c'est qu'on lit en Angleterre plus que partout au monde, et une conséquence capitale de ce fait, c'est que la littérature courante ne s'adresse pas à une classe de lecteurs, mais à toute la nation sans exception. Ce n'est point des romans anglais •qu'on pourrait dire qu'ils ne sont pas écrits « pour les petites filles dont on coupe le pain en tartines » : au contraire, un écrivain anglo-saxon ne peut jamais perdre lie vue que son œuvre aura droit d'entrée à tous les foyers, s'étalera sur toutes les tables, et sera accessible aux yeux de quinze ans comme à ceux de trente. Si d'aventure il l'oubliait, son éditeur ou la critique ne manqueraient pas de le lui rappeler durement, le vide se terait autour de lui, et c'est à ce motif beaucoup plus encore qu'à la politesse générale des mœurs qu'il faut bapporter le ton ordinairement si bienséant du roman rritan nique.
Un auteur qui respecte sa plume ne croit pas avoir le droit d'écrire dans un journal ou dans un livre ce qu'il ne dirait pas devant des jeunes tîUes ou simplement devant d'honnêtes femmes. Il sait qu'elles sont le meilleur de son public, le plus sincère et le plus dévoué ; e si par-
fois il en coûte un peu à ses audaces d'artiste d'être obligé de mettre une feuille de vigne à ses statues, il se console ' aisément de cette gène par la pensée qu'il n'y a dans son succès aucun élément douteux ou suspect, et par la certitude que ce n'est pas l'ordure, mais le talent, qu'on cherche dans sou œuvre. N'est-ce donc rien que d'avoir des lecteurs et des amis dans toutes les classes et dans tous les âges? Indépendammeîit de la satisfaction intime e': profonde qu'un écrivain trouve à se mettre ainsi en communion d'idées avec la génération qui vient comme avec celle qui passe, quel essor prodigieux donné à son action î
Admettons que le romancier français soit dans son droit d'artiste en agitant systématiquement les fanges humaines, sous prétexte que tout dans la nature se réduit en dernière analyse à des combinaisons d'oxygène, d'hydrogène, d'azote et de carbone. Il n'en est pas moins vrai ni moins déplorable que, par une conséquence forcée de ce système, toute une classe de la nation. — la plus précieuse à coup sûr, la plus intéressante, la plus ouverte aux impressions et la plus avide de lecture, — se trouve chez nous sevrée de romans, ou réduite à les lire en cachette et pour en savourer les parties les moins recommandables. La jeune fille (pour ne rien dire du jeune garçon) arrive au mariage avec une imagination à peu près vide de notions exactes sur le monde réel, ou au contraire avec des notions par trop sommaires et anatomiques sur l'amour. Ce sont là des conditiqns peu favorables à la floraison du bonheur calme et normal dans les joies de la famille. Ignorer absolument le mal, ou croire que le monde n'est peuplé que d'égipans et
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de drôlesses, sont des excès aussi dangereux l'uri que l'autre.
Au contraire de ces petites niaises on de ces fausses ingénues, la jeune Anglaise est admise à fouiller dans tous les sens, sous la direction des meilleurs esprits de son temps, la psychologie des passions et du mariage. Certaine d'avance qu'aucune crudité d'expression, aucune grossièreté voulue ou involontaire ne viendra la faire rougir, elle s'imprègne largement de la philosophie de son siècle, delà science de la vie, des leçons aimahles d'une morale expérimentale et familière. Elle arrive à l'âge de l'amour, avertie des pièges, éclairée sur les conséquences, instruite des dangers, en un mot préparée à choisir, dans la plénitude de sa raison, celui qu'elle associera à sa vie, et à remplir sérieusement sa fonction sociale d'épouse, de mère, d'institutrice et d'initiatrice. On peut sans doute, dans nos idées françaises, discuter ou combattre un tel système. Mais on ne saurait lui refuser une certaine grandeur, ni méconnaître que ce soit là, dans le roman, un but plus glorieux à poursuivre que celui d'obtenir, pour un tableau vivant bien enlevé, le suffrage d'une poignée de vieux polissons.
Les fonctions sexuelles, qui occupent dans la fiction française contemporaine une place si exclusive, ne sont à tout prendre qu'un des aspecls de la nature humaine. Il est difficile de voir, en se plaçant au fameux point de vue scientifique, pourquoi elles auraient le monopole des analyses littéraires, de préférence à tant d'autres chapitres des traités techniques. Si le roman doit être une étude de physiologie normale ou morbide, de grâce soyez complets et ne vous arrêtez pas à telle ou telle ré-
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gion : parlez un peu des glandes sudoripares, du conduit auditif interne, ou des organes de la vision ! Ces fonctions malheureuses et persécutées ont droit à ne pas se heurter éternellement à la conspiration du silence et à ne pas végéter à jamais dans l'obscurité.
Qu'on ne s'y méprenne pas, au surplus, si le roman britannique ne touche que très exceptionnellement à l'adultère, pour prendre un exemple, ce n'est pas que la sincérité de l'analyse épouvante autant qu'on veut bien l'imaginer les écrivains anglais. 11 ne manque pas chez eux d'esprits vraiment libres et qui sauraient fort bien aborder le sujet, si le cœur leur en disait. La vérité, c'est que l'adultère ne les intéresse pas plus qu'il n'intéresse leur public, par la raison que le divorce a depuis longtemps supprimé en Grande-Bretagne les côtés romanesques de cet échange de deux fantaisies. Pourquoi a-t- 11 gardé en France tout son prestige, et défraie-t«il depuis deux ou trois cents ans le roman et le théâtre? Simplement parce qu'il ne marche guère sans un cortège de drames, de coups d'épée, de suicides et de terreurs. En Angleterre, il n'en est plus ainsi : l'adultère est un délit, rien qu'un délit, ni plus ni moins intéressant que le vol d'un mouchoir ou d'une chaîne de montre. L'affaire suit un cours régulier et qui ne varie guère. Le mari ne tue pas, — il plaide devant un juge en perruque de crin ; il ne se fâche pas, — il rit dans sa barbe, et se frotterait volontiers les mains si cela était de mise en Grande-Bretagne. L'amant ne court aucun danger que celui de comparaître au banc d'ignominie comme correspondent^ et de jurer sur la Bible qu'on s'est entièrement mépris sur
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la nature de ses attentions. La femme ne risque rien, pas môme un accroc sérieux à sa réputation, pour peu que son séducteur soit prêt à effacer par un mariage Téclat fâcheux qu'il a causé. Tout cela est bien terre à terre, bien business like, et peu ragoûtant au fond. A quoi bon s'en occuper ? Et surtout à quoi bon ne pas parler d'autre chose? Ce linge sale se lave en famille, et il est au moins inutile de se tenir éternellement le nez sur la lessive. Tel est sur ce point l'avis à peu près unanime des Anglais les plus libres en leur langage, nullement ennemis d'une douce gaieté dans leur pratique personnelle, mais qui tiennent qu'en pareille affaire on peut laisser la théorie ou les efforts d'imagination aux collégiens et aux manuels du confesseur.
Certes, ce n'est pas la hardiesse des thèses qui effarouche à l'occasion les plumes anglaises habituellement les plus chastes ! N'a-t-on pas vu, bien avant M. Bradlaugh et mistress Besant, miss Harriet Martineau aborder carrément dans ses nouvelles la question au moins scabreuse de l'influence de l'ichthyophagie sur la population, et des procédés à préconiser pour faire entrer les principes de Malthus dans la pratique populaire ? Ce qui faisait dire bien spirituellement au poète Leigh Hunt, dans sa Feast of Violets:
« Salut, 0 Martineau, vous qui mettez la statistique en contes joyeux, et les faiseurs de mariages au désespoir. Je ne vois guère mieux que dame Nature pourquoi l'amour subirait les décrets de la chère Harriet, quoique à coup sûr le monde ait grand besoin de quelque bonne législation d'amour!.,. »
Mais ces excentricités sont une exception dans le
roman anglais, qui s'attache systématiquement, en général, a. rester une lecture pour tous, et le « grand sermon du siècle, y> comme l'a défini un novelist éminent, M. Anthony Trollope. Il touche à tout, parle de tout, et affiche hautement sa prétention d'exercer une action bienfaisante sur les mœurs publiques. Il y a là un véritable gulfstream de discussion élevée, parfois orageuse, mais toujours saine, qui circule à travers le peuple britannique, le pénètre et l'imprègne profondément, charriant avec lui toutes les questions du jour, les présentant sous mille aspects divers, les battant et les rebattant sans relâche, et déposant alluvion sur alluvion nouvelle à la surface du pays. Sans doute, à côté de l'usage, il y a l'abus, et il ne faut point s'étonner si chez ces chanteurs de psaumes la leçon dégénère aisément en homélie ou Thomélie en casuistique, comme dans le cas de cette excellente mistress Gaskell qui, pour couronner son œuvre, consacre à fréter les navires de missionnaires les splendides produits de ses romans évangéliques. Mais il suffit de citer les noms de Dickens ou de M™^ Beecher-Stowe pour rappeler quelles enjambées gigantesques une idée juste incarnée dans un récit dramatique peut faire faire à la civilisation d'un peuple.
Sans exiger que tous les romans produisent d'aussi prodigieux effels, il faut bien convenir que l'esprit trouve une satisfaction véritable, en achevant la lecture d'une œuvre d'imagination, à se dire qu'elle n'est pas absolument futile et qu'elle peut servir à répandre une pensée généreuse, une réforme sociale, une notion scientifique, voire un précepte d'hygiène. Voilà de quoi faire pousser les hauts cris aux druides de l'art pour l'art. Mais les
Anglo-Saxons s'inquiètent peu de ces clameurs. Ils suivent leur voie, obéissent à leurs instincts utilitaires, s'épanouissent librement dans leur force et ne s'asservissent pas plus à l'emprisonnement du moule classique qu'aux puérilités des formules littéraires plus récentes; écrivant comme ils l'entendent, sur ce qui leur plaît, et sur ce qui plaît à leur public.
A ne considérer que les résultats, quel excellent système! Les œuvres des auteurs en vogue sont lues, universellement lues, par tout le monde et par tous les âges. La gloire d'un romancier ou d\in poète n'est pas quelque chose d'équivoque ou d'incertain, une sorte de maladie honteuse dont on rougit devant les enfants et dont on ne parle qu'à mots couverts, ou dans les coins. C'est une propriété nationale, à laquelle chacun parlicipe, sur laquelle grands et petits peuvent se prononcer au grand jour et en connaissance de cause.
Et comme ce public vibre à l'unisson de l'écrivain qui en a pris une fois possession! quel échange de sympathies ardentes, d'encouragements ou de critiques passionnées ! L'aimable auteur qui a nom Wilkie Collins, et qui continue dans le roman la gloire d'un peintre charmant, aime à conter qu'à l'époque où il publiait la Femme en Blanc par séries mensuelles, il trouvait chaque matin dans son courrier toufe une collection de menaces, d'injures ou de remerciements do gens qui pensaient se reconnaître dans ses personnages. Mais ce qui le flatta le plus vivement dans son amour-propre paternel fut de recevoir une vingtaine de lettres d'autant de braves garçons qui lui demandaient la main de son héroïne Marian Halcombc. — si toutefois elle avait un original.
— Hélas! je ne l'ai jamais connu! ajoute en riant léminent conteur, ou je l'aurais gardé pour moi-même.
Miss Braddon a cent histoires pareilles sur sa clientèle. Quanta feu lord Beaconsfield, à l'époque ou il était simplement M. Benjamin Disraeli, et l'un des rom.anciers les plus goûtés de sa génération, il voyait ses ouvrages exciter un si vif intérêt de curiosité, que la clef seule des personnages qu'on croyait y reconnaître, publiée même sans son aveu, obtenait jusqu'à dix et douze éditions.
Cet échange d'impressions réagit à son tour sur l'auteur, qui se préoccupe déplus en plus de s'adapter à son public; et tout cela crée une atmosphère d'honnêteté ambiante qu'on peut bien, avec quelque raison, considérer comme un peu artificielle et convenue, mais qui n'en exerce pas moins une influence des plus salutaires sur la moralité nationale. On peut sourire tant qu'on voudra des pudibonderies britanniques, en ce qu'elles ont d'exagéré et de ridicule; il n'en est pas moins vrai qu'un peuple dont la littérature n'est peuplée que de rufians et de filles, et qui consacre tous les jours des tonnes de papier à décrire par le menu les faits et gestes de ces bipèdes, doit nécessairement en garder Tempreinto dans ses manières, dans ses habitudes d'esprit et dans sa pratique. Et, d'autre part, un peuple qui prend lo parti de laisser cette zoologie s'agiter dans la vase de ses grandes villes, en s'efforçant d'oublier qu'elle existe, et en abandonnant aux spécialistes le soin de s'en occuper, contracte, au moins à la surface, des mœurs plus dignes, plus régulières et, à tout prendre, plus sages.
Est-ce à cette cause qu'il faut attribuer la respectabilité générale des romanciers anglais? Toujours est- il
que leur vie est ordinairement des plus bourgeoises et des plus simples. La plupart habitent la campagne, au moins pour la plus grande partie de l'année, travaillant ferme et ne venant à la ville que pour les besoins de leur industrie. Deux ou trois parmi les plus célèbres se sont fixés à l'étranger, sans esprit de retour : telle, par exemple, M"* La Ramée, l'écrivain de talent qui signe ses récits du pseudonyme d'Ouida, et qui s'e:4 depuis longtemps déjà établie tout près de Florence, à la riante villa Farinola ; quelques autres occupent une petite maison tranquille et isolée, dans South Kensington ou Saint- John's Wood.
En fait de clubs, ils sont de YAlhenseiim^ peut-être du Rcform ou du Carlton s'ils confinent à la politique, du Garrick s'ils se rapprochent plutôt du journalisme ou du théâtre. Leur existence est calme, réglée, méthodique comme celle d'un notaire ou d'un agent de change. Vous n'imagineriez jamais, à voir cette bonne dame en besicles qui cause si discrètement à la table d'un banquier de \-à Cité, que vous avez devant vous l'audacieuse mistress Lynn Linton, qui a mis Christ lui-même en scène sous le nom de Joshua Davidson, et il faut qu'on vous nomme M. William Black pour que vous soupçonniez son identité sous le plastron immaculé et le harnais d'homme du monde du gentleman qui parle si pertinemment des courses prochaines, accoudé au marbre de la cheminée.
Nulle part moins qu'en Angleterre, la gent empennée ne forme une caste distincte, vivant et respirant dans une atmosphère spéciale et s'occupant exclusivement de ses intérêts de boutique. Sa tendance marquée, celle de tous les professionnals de bon goût, est au contraire de dcpo-
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ser le soir la casaque de travail^ et môme la personnalité de l'auteur, d'oublier le métier, de s'immerger le plus profondément possible dans tous les mondes. C'est une méthode quia bien ses avantages, même au point de vue do l'exactitude et de la probité liLiéraires.