II. — La presse périodique
Il est neuf heures, et vous venez de vous asseoir à la table du déjeûner, devant la sole frite ou les œufs au jambon, accompagnés d'une tasse de thé, qui constituent en Angleterre le premier des quatre repas quotidiens. Auprès de votre couvert, avec les lettres de- France, un journal vous attend, proprement plié et encore humide des baisers de la presse, ou plutôt des brouillards de l'aube, — car le pdper-boy est venu le glisser sous la porte à l'heure où le boulanger nocturne et le laitier matinal tiennent seuls avec lui le haut du pavé.
C'est le Times ou le Standard^ le Telegraph ou le Daily News, peut-être le Morning Post^ si vous vous intéresse spécialement aux nouvelles mondaines. Déployez l'immense feuille, et prenez la peine de la considérer en détail, avec l'attention et le respect qu'elle mérite. Vous vous trouvez en présence du produit le plus parfait, le plus extraordinaire de l'industrie humaine, de celui qui résume tous les progrès et qui est en quelque sorte la résultante de toutes les découvertes. Activité littéraire et artistique, chemins de fer, télégraphes, lumière électrique, machines à vapeur, procédés indus-
triels poussés aux dernières limites du raffinement, division et précision du travail confinant au miracle : il n'a fallu rien de m.oins que le concours de toutes ces forces pour vous livrer à point ce miroir étonnant, cette photographie instantanée du monde tel qu'il était il y a tout justement deux ou trois heures.
Songez qu'à minuit pas une ligne de ces articles de fond, de ces dépêches de trois colonnes, de ces comptes rendus parlementaires de deux pages n'était peut-être écrite ou parlée! Et à Theure où vous parcourez d'un œil distrait ces rangs pressés de petites lettres compactes, fourmillantes et pourtant si nettes, Manchester, Plymouth et Boston les ont déjà en main comme vous ; des systèmes se sont bâtis sur les données qu'elles apportent, des fortunes se sont élevées ou écroulées sur ces nouvelles. Huit pages d'un mètre carré ou peu s'en faut, imprimées sur sept à huit colonnes de caractères fins et présentant en bloc toute l'histoire politique, financière, commerciale, industrielle, littéraire, de la journée d'hier, non seulement à Londres, mais à Paris, à Vienne, à Pétersbourg, à New- York, à Calcutta, dans les coupe -gorge de l'Afghanistan, dans les déserts africains et généralement partout où il s'est produit un fait de quelque intérêt : la matière de deux volumes et le produit de la collaboration de cent mille hommes, — voilà ce qu'on vous donne pour un penny, deux sous. Si l'on tient compte de la remise faite aux intermédiaires, c'est à peine le prix du papier.
Vous avez donc gratis tout le noir imprimé sur ce blanc. S'il le fallait, sans doute, plutôt que de perdre votre précieux patronage, les propriétaires du journal
VOUS offriraient une rente viagère pour vous garder au nombre de leurs lecteurs.
L'explication du mystère? Elle est fort simple. C'est sur l'annonce que repose le système. L'annonce en est la colonne vertébrale : tout converge vers ce but, tout est subordonné à cet objet, et les articles, les renseignements, les prodiges d'information rapide qu'on vous livre sur quatre versos ne sont que la sauce destinée à faire passer les quatre rectos réservés à la réclame.
Voyez plutôt la place occupée par ces adverlisements. Chez nous, ils sont relégués à la dernière page, débordent timidement sur la troisième, et ne se glissent qu'en contrebande sur le terrain des deux autres. Dans un journal anglais ou américain, c'est à la première page qu'ils s'étalent, à commencer par la première ligne d( la première colonne, en empiétant parfois presque sur^ le titre, en manière de « manchettes. » La quatrième page, la septième et la huitième, en un mot presque toutes les faces extérieures de la vaste feuille, leur appartiennent de môme. C'est une coque qu'il faut nécessairement ouvrir pour arriver à l'amande, au journal proprement dit.
Toutes ces annonces, d'ailleurs, sont disposées en caractères uniformes sur quatre à vingt lignes d'épaisseur, sans lettres grasses ou artifices typographiques faits pour attirer le regard. Au premier abord, c'est une confusion et presque une épouvante. On se demande à quoi peut bien servir ce chaos, et s'il existe des êtres assez abandonnés des dieux et des hommes pour lire d'un bout à l'autre ces effroyables colonnes. Qu'il en existe, cela n'est pas douteux : l'ahurissement humain
revêt toutes les formes. Mais il faut rendre cette justice aux journaux anglais, — ce n'est pas exclusivement à cette catégorie d'acéphales que s'adressent leurs tableaux de publicité.
Ces annonces si confuses à première vue ne sont en réalité qu'un répertoire permanent et parfaitement ordonné de toutes les offres et de toutes les demandes. Un classement judicieux, une table des matières, permettent aisément de s'y retrouver, et chacun arrive sans peine, à l'occasion, à découvrir dans cette cohue apparente l'indication qui lui est nécessaire.
Ce sont d'abord les naissances, les mariages et les décès, qu'il est d'usage en Angleterre de faire insérer dans les grands joarnaux, au lieu d'envoyer des leltres individuelles. Puis vient Vagony column, — la colonne des agonies, — composée de ces appels désespérés et de ces messages ténébreux qui recouvrent tant de romans poignants ou sinistres. C'est une mère qui implore sa fille de rentrer au bercail, une femme qui supplie son mari de penser à ses enfants, un cri du cœur côte à côte avec une menace, un rendez-vous, un souvenir, un mot d'ordre. Les journaux anglais n'insèrent pas. tant s'en faut, tout ce qu'on leur envoie dans cet ordre d'idées, avec un mandat-poste de cinq shillings :leurs commis ont l'œil ouvert et repoussent impitoyablemant ce qui semble suspect. Mais, en dépit de la surveillance la plus active, quels messages singuliers passent ainsi sous les yeux du public, et quels drames étranges s'abritent derrière ce rideau banal !
Suivent les annonces maritimes : steamers et voiliers en partance pour le Brésil, l'Australie, l'Inde ou le cap
de Bonne-Espérance; les prospectus des compagnies d'émigration, les publications officielles des gouvernements coloniaux. Puis les rapports ou appels de fonds des sociétés financières, mines, banques, chemins de fer, tramways et le reste ; les annonces de lignes rivales pour le continent; les spectacles, cafés-chantants, conférences ou exhibitions, classés sous le titre d'amusements. Voilà pour la première page. A la quatrième, on retrouve les spectacles sous une autre forme, et en détail ; la bijouterie et l'orfèvrerie, les eaux minérales et produits pharmaceutiques, les pianos et orgues, les cigares, la galvanoplastie, les cafés, chocolats, vins et liqueurs, les comestibles. A la septième encore, les compagnies financières, puis l'ameublement, la draperie, la nouveauté, les tailleurs et modistes, la chemiserie, la carrosserie, les marchands d'habits, les marchands d'argent et usuriers ; les pensionnats de filles et de garçons ; les offres et demandes d'emplois pour professeurs et institutrices; les livres, la musique, les journaux illustrés ou spéciaux. A la huitième page enfin arrivent les maisons et les terres à vendre, les appartements à louer, meublés et non meublés, les ventes aux enchères ; les cessions et transferts; les emplois commerciaux et autres; les cochers, cuisiniers, les femmes de chambre et valets do pied; les charbons ; les hôtels ; les annonces légales.
Non seulement tout cela paraît régulièrement dans le môme ordre et autant que possible à la même place, mais il y a des jours dans la semaine spécialement réservés à certaines annonces, pour que les intéressés puissent plus commodément y recourir : le vendredi, par cxemi)le, aux offres et demandes d'emploi; le samedi,
aux appartements vacants. Il suffît d'avoir la clef de ces coutumes, et ce colossal répertoire de tous les besoins, de toutes les concurrences devient d'un usage constant. Dans un grand nombre d'industries, le travail quotidien des bureaux commence par un pointage de toutes les demandes qui peuvent se rattacher par un fil quelconque à la spécialité de la maison, et auxquelles on s'empresse de répondre par des offres de service. L'annonce est ainsi entrée dans les habitudes du commerce et du public au point de devenir un rouage indispensable de la vie, une sorte d'intermédiaire universel.
Ce que nous appellerions en France la partie essentielle du journal commence à ravant-dernière colonne de la page 4, par un résumé des nouvelles domestiques et étrangères, véritable précis divisé par paragraphes et sur lequel le lecteur avisé saule d'ordinaire en ouvrant sa gazette, pour voir du premier coup d'œil ce qu'il y a de neuf. Cela répond à la fois à notre bulletin et à notre « dernière heure. »
Immédiatement, à la suite de ce précis, viennent coup sur coup quatre ou cinq articles de fond, ou leading articles, sur les questions du jour. Le leading article traite de la politique extérieure, du fait industriel ou artistique, de la catastrophe ou de l'événement à sensation, du cas judiciaire qui passionne l'opinion, du livre nouveau, de l'opéra, de la saison de chasse qui s'ouvre ou qui finit, des régates ou concours athlétiques des Universités, des courses d'Epsom, en un mot de tous les sujets qui peuvent à un titre quelconque occuper les salons ou les clubs. C'est un genre littéraire à part, qui participe à la fois de la chronique et de l'ar-
ticle spécial, de Vessai tel qu*on Tentendait au temps d'Addison et de la causerie familière. Il ne faut rien de moins pour y passer maître que la possession simultanée de toutes les qualités essentielles du journaliste : le bon sens, la finesse, la légèreté de main, la rapidité de la conception, l'abondance de l'information, la netteté et la précision du style, le bonheur habituel de l'expression. Rien ne saurait mieux en donner l'idée au lecteur fiançais que le ton de M. John Lemoinne.
L'article est toujours impersonnel, d'ailleurs, et pas plus qu'aucun autre ne porte de signature. Ce n'est pas un homme qui parle, c'est le journal, ou plutôt — car tel est toujours le point de vue — c'est la sagesse publique, c'est le chœur antique devisant sur les événements du jour.
De ces leaders, les uns, et ce ne sont pas habituellement les moins goûtés, sont écrits au galop, à l'office même, vers minuit ou une heure du matin, tandis que les machines ronflent, que les prêtes attendent ciseaux en main pour les découper en lanières et les faire composer, clicheret tirer tout palpitants. Les autres ont été écrits à domicile, sur un ordre de la direction, par trois ou quatre des collaborateurs attitrés. L'un des caractères marqués du journalisme anglais est cette dictature exercée par le rédacteur en chef ou editor. Il faut qu'il ait l'œil à tout, qu'il s'occupe de tout, qu'il prévoie tout, en bon général. La responsabilité est pour lui; ses lieutenants ne conservent que le minimum d'initiative strictement nécessaire. Tout ce qu'ils ont à faire est d'être constamment prêts, chacun dans sa spécialité, à improviser au premier signe une colonne de prose élégante, judicieuse et con-
cluante. Il faut que les machines roulent à deux heures, et la nouvelle qui fait l'objet du premier-Londres est parfois arrivée après minuit.
Les renseignements financiers et les cotes des principales Bourses occupent trois colonnes de la sixième page; puis se déroulent les mercuriales des marchés, les nouvelles maritimes, entrées et sorties , naufrages ou avaries graves, steamers et voiliers signalés des ports étrangers, les pronostics météorologiques communiqués par l'Observatoire de Greenwich ou transmis par les câbles transatlantiques.
A la page 3 on trouve les correspondances coloniales, les dépêches et lettres de province, un bulletin universitaire , les meetings et tribunaux, même de simple police, donnés i7i extenso. Il faut signaler à ce propos le soin, véritablement délicat, qu'apporte la presse anglaise à ne jamais parler d'un prévenu ou d'un accusé comme d'un coupable, quelle que soit la gravité des charges qui pèsent sur lui. Eùt-il été pris en flagrant délit et en train de perpétrer le crime le plus odieux, tant que le jury n'a pas prononcé sur son sort, il est toujours «l'accusé, « le «prisonnier,» « le prétendu coupable; » — jamais le «misérable,» le « scélérat, » le «meurtrier,» «l'assassin, )) le « voleur, » comme on ne se fait pas faute en d'autres pays d'appeler, sur de simples apparences, un malheureux que les débats publics rendront peut-être blanc comme neige.
Cela n'a l'air de rien. Il n'y a pas de symptôme plus sûr du degré de civilisation d'un peuple. On pourrait dire que l'étiage de sa liberté et de son éducation politique est marqué parle sang-froid qu'il sait conserver en
présence du crime, et le scrupule que se fait chaque membre du corps social d'empiéter môme en paroles sur les droits du pouvoir judiciaire.
Les dépêches Reuter, les grèves, les enquêtes du coroner, les courses de chevaux, les analyses dramatiques, le compte rendu des séances du Parlement et les articles de critique littéraire, scientifique ou artistique achèvent de remplir le journal, qui présente ainsi un tableau complet de la vie nationale.
De la vie internationale, pour mieux dire, car ce qui donne à la presse anglaise un caractère tout particulier, et presque unique , c'est la place considérable qu'elle donne aux affaires extérieures. Non pas seulement aux questions politiques, mais aux détails de moeurs, aux petits faits, aux événements intimes. Isolé sur son bloc de houille, derrière son rempart de blanches falaises, John Bull semble se délecter à tenir sa lorgnette constamment braquée sur ses voisines pour les étudier sous tous les aspects. Celle-ci trompe-t-elle son mari? Celle-là a-t-elle une aussi belle santé qu'on le croirait à la voir en toilette de ville? Que dit-on dans son salon, et même chez sa concierge? Voilà ce qu'il importe de savoir par le menu, et ce que racontent à grands frais, tous les jours, de longues colonnes de correspondances particulières.
Il y a quelque dix ans, ces correspondances étaient transmises par la poste. Mais la guerre franco-allemande a changé tout cela et amené dans la presse anglaise une révolution vériUible.
On peut définir cette révolution d'un mot. La fin des agences télégraphiques et l'ère du fil spécial.
LE JOURNAL. 3l
C'est au Daily News et à son éditeur, M. J.-R. Robinson, ou plutôt à son illustre correspondant, M. Arcbibald Forbes, le prodigieux reporter et, pour mieux dire, le grand écrivain militaire, qu'appartient l'initiative de ce mouvement. A tous les dons précieux et rares qui font un Xénophon moderne , aux connaissances les plus solides et les plus variées, au sens stratégique le plus fin, à l'instinct sans rival, non pas de la scène à faire, mais de la scène à voir, au style le plus vivant et le plus graphique, au talent supérieur en un mot, — M. Forbes joint une vigueur physique, une résistance vitale, une ardeur passionnée qui font de lui un personnage véritablement surhumain et en quelque sorte fantastique. Etre un bon correspondant militaire n'est certes pas le fait du premier veau. Il est parfois plus facile de gagner une bataille que d'en saisir sur le terrain môme toutes les grandes lignes et les faits d'ensemble, de les grouper et de les fixer dans un récit à la fois exact et dramatique.
M. Forbes a cet art au plus haut degré; il a surtout celui de se trouver infailliblement où il faut être, de rester quarante-huit heures sur ses étriers sans prendre un instant de repos, de tout voir, de traverser sans une égratignure les scènes de carnage les plus effroyables, puis d'écrire sur l'arçon de sa selle un article de trois colonnes qui est un chef-d'œuvre, de partir à bride abattue et de crever dix chevaux s'il le faut pour assurer la transmission de sa lettre. Ce n'est pas une fois, mais vingt fois qu'il a accompli pareil tour de force. Tous les événements décisifs de la décade, depuis l'entrevue de Napoléon III prisonnier avec le roi do Prusse jusqu'à la capitulation de Metz, depuis l'entrée des troupes versait-
laises dans Paris jusqu'au dernier désastre des Anglais dans- l'Afghanistan, l'ont eu pour témoin oculaire. C'est lui qui a tracé d'avance pour les campagnes d'Achanti et de Zoulouland des plans si complets et si parfaits que les généraux n'ont pu mieux faire que de les suivre. C'est lui qui a annoncé au tsar, six heures avant tous les courriers, la victoire de Chipka. Il lui est arrivé de faire cent milles à franc étrier et six cents à toute vapeur, simplement pour apporter à Fleet street un récit important, puis de repartir avant de l'avoir vu mis en pages?. La relation delà première attaque dePlevnaest destinée à devenir un morceau classique : il l'a transmise de Sis-tovs^ où il était entré en portant sur sa tête la selle de sa ^ troisième monture, morte en route. Sa chevauchée après Ulundi restera légendaire. En un mot, ses exploits pro- ? fessionnels sont de ceux qui n'appartiennent plus à un peuple et dont quiconque tient une plume a le droit, d'être fier, parce qu'ils rehaussent jusqu'à des proportions épiques le métier du journaliste.
En 1870, M. Forbes débutait dans la carrière. Il eutj cette idée de génie que M. J.-R. Robinson sut com-j prendre : transmettre ses lettres militaires tout entiè^'esl par le câble sous-marin, au lieu de se contenter d'en expédier la substance dans de courtes dépêches. Cela paraît tout simple aujourd'hui; mais le fait est que personne n'y avait songé plus tôt, et que le Daily News, par ce coup d'audace, se plaça d'emblée en tête de tous ses rivaux.
Pendant toute la durée de la guerre franco-allemande, qui surexcitait au plus haut point l'intérêt et la curiosité britanniques, on s'arracha les correspondances de
M. ForLes, et pas une fois il ne manqua d'arriver premier, de plusieurs longueurs, sur tous ses confrères. C'est une habitude qu'il a fidèlement gardée, depuis, au cours de dix campagnes.
La guerre terminée, le Daily News avait déboursé une somme énorme de frais télégraphiques, mais conquis une situation unique. D'autre part, le public avait pris l'habitude de trouver le matin dans son journal trois ou quatre colonnes de lettres télégraphiques écrites la veille lu soir. Tout ce qui avait seulement vingt-quatre heures ie date semblait désormais de Thistoire ancienne. Force [ut bientôt à tous les grands organes de publicité de répondre à ce besoin nouveau, sous peine de se voir relégués au cabinet des antiques.
C'est alors que la direction du Times, entrant résolunent dans cette voie féconde, installa à Paris son office central de renseignements européens et s'assura par ;raité, pour six heures chaque nuit, l'usage exclusif d'un il spécial entre cet office et ses bureaux de la Cité. Pour an journal comme le Times, qui se vend trente centimes i cinquante ou soixante mille exemplaires, et qui est issis sur un siècle de prospérité inébranlable, un pareil axe pouvait sembler tout naturel. Mais qu'allaient faire es feuilles à deux sous? Entreraient-elles dans un grand chemin qui semblait être celui de la faillite, ou se lais- ;eraient-elles encore une fois distancer par le colosse?
Elles n'hésitèrent qu'un instant. Le Daily Télégraphe mis le Standard eurent à leur tour leur office parisien et eur fil spécial: \e Morning Post et le Daily News, sans idopter ce système, donnèrent une extension considé- ■able à leurs dépêches télégraphiques particulières. Il
n'est pas un de ces journaux qui n'en ait régulièrement, tous les jours, trois ou quatre colonnes représentant au bas mot, sous une forme ou sous une autre, une dépense de mille ou quinze cents francs. Les nouvelles politiques faisant souvent défaut pour utiliser cet outillage si coûteux, on en vint, par une pente naturelle, à donner télégraphiquement la chronique du boulevard, Tévénement parisien, le compte rendu des premières i-eprésentations. Et c'est ainsi que, de degrés en degrés, les habitants de Londres ont fini par trouver tous les matins dans leur gazette, sur les choses de Paris, des détails que la plupart des Parisiens n'auront que dans l'après-midi, par les journaux du soir. M
Les comédiens français, lors de leur visite à Londres en 1878, étaient surpris de voir le public britannique si bien au fait de leurs noms, de leurs emplois, de leurs meilleurs rôles, presque de leurs habitudes. C'est que, jour par jour, ce public s'est habitué depuis dix ans à lire en s'éveillant l'analyse de la pièce nouvelle donnée au Théâtre-Français, de l'opérette, de la fête artistique, à côté du fait politique, de la crise ministérielle, des i échos dé la place Beauvau ou du quai d'Orsay. Le nom du moindre jjoliticien français est au moins aussi familier au lecteur anglais que celui de ses propres législateurs. Paris, avec son histoire si agitée et si dramatique, ses changements à vue, ses ombres chinoises, ses feux follets humains, ses effondrements et ses apothéoses, est à ces braves mangeurs de rosbif un spectacle toujours nouveau.
Un journal a essayé de leur servir Berlin à la môme sauce, par ûl spécial. Mais l'essai n'a pas réussi. Per-
Dnne n'a voulu goûter à cette choucroute. Le fil spécial 'a pas fait ses frais et, d'un commun accord, on est evenu à l'ancien système.
Les « Léviathans » de la presse anglaise, comme ils iment à s'appeler, ne devaient pas s'en tenir là. Dans et te lutte sans trôve et sans merci, où il s'agit de battre es confrères à coups de millions, — quand les ressources e l'électricité et de la vapeur furent épuisées, quand îs bureaux de rédaction eurent été mis en communicaon directe et instantanée — non seulement avec Paris t tout le continent, avec la Chambre des communes et i Chambre des lords, avec les grandes villes du loyaume-Uni, mais avec l'Inde même, comme cela s'est u à l'époque du voyage du prince de Galles et plus écemment au cours de la campagne d'Afghanistan; — uand les grands journaux eurent fini par avoir non eulement leur propre hôtel, leur imprimerie, leurs tel] ers de clichage, leurs machines tirant, coupant et liant vingt mille exemplaires à l'heure, mais encore 3urs fabriques d'encre et de papier; — il fallut pourtant ien inventer du nouveau, n'en fùt-il plus au monde. ;t où en trouver encore, sinon à côté de la fonction iropre de la gazette ?
Jusqu'à ce jour, le rôle du journal avait été de raconter es événements. On imagiua maintenant de les faire laître, à la seule fin de pouvoir les décrire.
Les Etats-Unis venaient de montrer la voie à l'ancien ontinent en envoyant un journaliste à la recherche de ivingstone. A peine Stanley eut-il annoncé l'heureux ésultat de son entreprise, et fut il venu la conter au nonde civilisé, que le Daily Tdegraph s'empressa do
s'associer avec le New-York Herald pour faire les frais de la seconde expédition du vaillant explorateur. Ce mariage d'un intérêt américain avec un intérêt britannique devait nécessairement donner lieu à une petite querelle de ménage, suivie d'un divorce ; mais le journal anglais, mis en goût par le retentissement de l'affaire, n'en envoya pas moins bientôt en Mésopotamie un jeune archéologue, — mort depuis au milieu de ses premiers triomphes, — M. George Smith, qui rapporta de ses fouilles des documents sur terre cuite du plus haut intérêt et notamment le fameux récit assyrien du déluge.
On ne saurait dire où aurait pu s'arrêter cette fureur de réclame à demi justifiée, à tout prendre, par la grandeur des résultats. Sans doute, les journaux à deux sous eussent fini par entreprendre à leurs frais le percement d'un tunnel entre la Grande-Bretagne et les Antipodes, ; plutôt que de se laisser distancer par leurs rivaux américains, — quand un léger mécompte, en renversant le savant échafaudage d'une de ces entreprises extra-littéraires, vint, pour un temps du moins, en faire passer la mode.
Deux journaux s'étaient coalisés pour fréter la Pandore, un petit navire qui devait accompagner l'expédition du capitaine Nares dans les régions arctiques. Un correspondant émérite, M. Mac Gahan, ce représentant fameux du Herald^ que les troupes russes trouvaient toujours devant elles dans la campagne de Khiva, avait été embarqué à bord de la Pandore^ avec mission spéciale de réserver aux journaux associés la primeur de ses informations. Toutes les précautions semblaient bien prises pour s'assurer le monopole de ces renseignementu,
et M. Mac Gahan, confiant dans son privilège, se contentait de tenir un journal de son voyage, en se réservant de le publier au retour. Mais hélas ! en rentrant au port, il trouva à son horreur que tout ce qu'il avait à dire était depuis longtemps le secret de Polichinelle... La Pandore recelait dans ses flancs un faux frère, un homme de lettres matelot, ou un matelot homme de lettres, et ce loup de mer, ce loup dans la bergerie, n'avait pas perdu une occasion de transmettre à la mère patrie, pendant tout le cours du voyage, les détails les plus précis sur les incidents qui le signalaient. Peut-être ses lettres ne brillaient-elles pas par l'orthographe; mais les excellents confrères des journaux associés n'avaient garde d'y regarder de si près, et avaient tiré de ces notes informes tout le parti possible. La mésaventure fit beaucoup rire et porta un coup moi'tel à l'épidémie aventureuse qui' sévissait depuis trois ou quatre ans parmi les journaux britanniques.
Leur activité dévorante n'a pas manqué de trouver d'autres débouchés. On ferait un volume des inventions bizarres, grandioses ou extravagantes auxquelles ils ont parfois recours pour arriver premiers dans lesteeplechase de l'information. On a vu chauffer des trains spé^ ciaux, fréter des navires tout exprès pour aller au devant d'un mousse échappé d'un naufrage à sensation et recueillir de sa bouche la primeur des détails. On a vu des reporters s'élancer de vive force dans un trou de mine, immédiatement après une explosion qui n'y avait laissé que des cadavres, pour être les premiers à contempler et à décrire le désastre ; on en a vu d'autres accoster à la nage
un Steamer lancé à toute vapeur et le prendre littéralement d'assaut pour mettre la main sur un passager intéressant à un titre quelconque. Aux régates annuelles entre Oxford et Cambridge, fait à peine croyable et pourtant notoire, un journal a fait suivre les canots universitaires par une réduction dn Great-Eastern^ qui déroulait en suivant la course un petit câble sous-tamisien, et arrivait par ce moyen héroïque à donner les péripéties de la lutte, minute par minute, dans des éditions successives, gagnant au moins un quart d'heure d'avance sur ses rivaux.
Mais le plus curieux peut-être de ces exploits, le plus spirituel, en tout cas, est encore à l'actif d'un agent du Daily Neivs. C'était pendant la campagne d'Achanti, et les journaux de Londres, n'ayant pas eu le temps de faire 'poser un câble spécial entre le golfe de Guinée et la Grande-Bretagne, en étaient réduits à se contenter du câble de Madère. Leurs représentants, cela va de soi, étaient établis à Funchal. La question pour chacun d'eux était d'avoir le premier possession des lettres que les correspondants militaires étaient cbargés de leur adresser, par chaque courrier, afin de les transmettre télégraphiquement par Lisbonne et Paris. Mais ils avaient compté sans la quarantaine imposée à tous les arrivages : les lettres, apprirent-ils en débarquant, ne pourraient leur être délivrées qu'après avoir été soumises aux fumigations sacramentelles. Ils se consolaient mutuellement par la pensée que ce retard leur était commun, quand le représentaD du Daily Neivs, frappé d'une inspiration subite, s'avisa -d'un expédient qui lui réussit à merveille.
— Monsieur, alla-t-il dire au fumigateur juré, je ni^
viens pas vous demander de trahir vos devoirs et de me remettre mes lettres avant d'avoir pris toutes les précautions requises. Consentez seulement à accepter la moitié de mes appointements et à décacheter pour moi les plis à mon adresse. Vous les tiendrez tout ouverts au bout d'une paire de pincettes, à la fenêtre grillée delà chambre de fumigation. Et moi je viendrai en prendre connaissance au pied de la muraille. Il ne m'en faut pas plus, et je vous aurai de ce bon office toute la gratitude imaginable.
Le traité fut conclu sur ces bases, et c'est ainsi qu'une fois encore le Daily News put publier avant tous ses confrères les lettres de M. Forbes.
Ce n'est pas, est-il besoin de le dire? par ces côtés charlatanesques que la presse anglaise est visiblement grande, et mérite d'être proclamée la première du monde. Ces sortes d'exploits rentrent à tout prendre dans l'ordre des procédés pratiqués avec tant de succès par le célèbre M. Barnum, et dont il développait naguère la philosophie dans une série de conférences fort instructives, sous ce titre au moins original: Ne tenez pas votre lumière sous le boisseau. Qu'une nouvelle arrive aujourd'hui ou demain, à dix heures du matin ou à six heures du soir, cela importe peu, en dernière analyse, au bien matériel, intellectuel ou moral du plus grand nombre, et ce n'est par aucun de ces tours de force que la prospérité nationale se trouve augmentée d'une quantité appréciable.
Mais il n'en est pas de même du tirage des journaux qui les pratiquent, et il faut reconnaître qu'au point do vue purement mercantile le système a du bon. h paij.^ well^ cela paye, comme dit ce peuple de boutiquiers. Sans
vouloir porter un œil téméraire dans des arcanes qui restent partout fermés au profanum viilgus, et prétendre savoir le chiffre exact d'exemplaires atteint par chaque journal, ou accepter comme vérité mathématique les totaux solennellement attestés par MM. les vérificateurs experts-jurés de la Cité de Londres, — on peut affirmer hardiment que le tirage réuni du Daily Telegraph, du Standard et du Daily News dépasse un million d'exemplaires par jour en temps normal.
Cela n'a rien de prodigieux quand on songe que Londres a quatre fois autant d'habitants et que ces trois journaux ont à peu près seuls le monopole de la vente matinale. Mais un résultat assez curieux de cet état de choses, c'est qu'il rend pour ainsi dire impossible la fondation d'un nouveau grand journal quotidien dans la métropole britannique. Tous les cinq à six ans, quelque compagnie tente l'entreprise, au capital de dix à douze millions, et ne tarde pas à les voir bientôt fondre dans le gouffre. La puissance des feuilles établies est si formidable, elles reposent sur un tel ensemble d'habitudes prises, d'intérêts et de traditions, et représentent un tel capital d'efforts et d'argent placés à fonds perdu, que la concurrence est véritablement sans espoir. On se demande à quel taux pourrait être évalué un de ces géants de la presse anglaise, s'il arrivait sur le marché. Et la réponse n'est pas aisée, car à côté des bénéfices énormes que produisent ces splendides affaires, il y a l'influence politique que leur assure leur monopole même, et dont l'évaluation échappe à tout calcul approximatif.
C'est un grand mal que cette concentration en un petit nombre de mains, — et de mains qui ne sont pas ton-
jours parfaitement nettes, — de la puissance directrice de l'opinion. Par bonheur pour l'Angleterre, ce mal a dans les mœurs publiques et dans les habitudes mêmes de la presse britannique des contrepoids si nombreux et si sûrs, qu'il cesse d'être un danger. Ce qu'on demande aux journaux quotidiens, ce sont des nouvelles et des renseignements, plutôt que des appréciations, et ces renseignements, le public les veut exacts, complets et impartiaux. Tout grand journal qui ferait preuve de mauvaise foi ou de parti-pris cesserait à l'instant de répondre aux besoins de sa clientèle, par la raison môme qu'elle est immense et se recrute dans toutes les classes, dans toutes les catégories d'opinion. D'où, la nécessité rigoureuse de ne donner que des faits, rien que des faits, photographiés aussi exactement que possible. Comptes rendus parlementaires, enquêtes, tribunaux, meetings, tout est rapporté fidèlement par les procédés sténographiques, sans suppressions, sans réflexions, sans commentaires.
Un lecteur anglais du type ordinaire rejetterait avec dégoût une feuille qui, sous prétexte de lui donner la physionomie d'une séance de la Chambre des Communes, lui servirait les impressions plus ou moins judicieuses et raisonnées d'un galopin de lettres. Il aurait un hautle-cœur s'il trouvait dans un compte rendu judiciaire la moindre manifestation des sentiments personnels du rédacteur. Justice publique et égale pour tous; documents complets; toutes les pièces du procès, quelle que soit la question en litige; voilà ce qu'il demande à son journal du matin. Par-dessus tout, qu'il n'y trouve point trace de la personnalité de l'ouvrier : c'est un miroir do
deux SOUS qu'il achète; a-t-il affaire de connaître le nom et les opinions individuelles de ceux qui ont passé la nuit à polir ce miroir, parce que telle est leur profes- .sion?
Les discussions ou les attaques personnelles, qui tiennent malheureusement une si grande place dans la plupart de nos journaux, sont à peu près inconnues dans la presse britannique. 11 y a au moins quarante ans qu'elle ■en a perdu l'habitude, et qu'elle a reconnu combien ces passes d'armes discourtoises sont vaines et de mauvais goiU. Un journal qui se laisserait aller à employer l'invective, faute de bons arguments, aurait difficilement les lecteurs de son côté : celui qui ferait métier du pro„ cédé et ne posséderait pour tout bagage politique ou littéraire qu'un choix de propos salés, pourrait bientôt fermer boutique. Cela n'est plus dans les mœurs. Nos voisins ont compris depuis un demi-siècle que les hommes ne sont rien et que les idées seules importent; ils ^ont bien véritablement « guéris des individus, » comme le pauvre Anacharsis Glootz souhaitait en mourant que les Français le fussent un jour. Non certes que les Anglais, qui s'amusent à leur façon, — mouU tristement^ au dire de Froissart, — ne soient aussi enclins que d'autres à lionize pour une semaine ou deux, un illustre cabotin, une jolie femme ou un personnage excentrique. Mais c'est un hochet et non point une idole qu'ils recherchent; la curiosité seule les pousse; ils ont hâte d'ouvrir le ventre à la poupée, de s'assurer qu'elle est pleine de son, et de la rejeter aux oubliettes. On n'impose guère k ces gens froids et positifs, avec des mots ou des
airs d'importance; on les écœure en abandonnant la langue des affaires pour recourir à celle des tapis francs.
Cette acrimonie de ton qui sévit encore dans une fraclion de la presse française n'est pas le legs le moins déplorable du second empire. Ce n'est pas de ce style qu'on se traitait au temps d'Armand Carrel, morne quand on devait payer de sa vie une polémique trop passionnée. Pour retrouver les modèles du genre, il faut remonter jusqu'aux coupe-jarrets de la contre-révolution. La presse dite littéraire qui fut seule tolérée en France après le 2 décembre, a introduit dans nos mœurs ces habitudes d'indigne commérage et de puéril acharnement. Rien ne contribue davantage à les perpétuer que l'usage de signer les articles, également imposé par les hommes du coup d'État. La vanité et la vivacité nationales aidant, les moindres différences d'opinion dégénèrent en antipathies, et les antipathies en querelles scandaleuses. Si l'on en doute, on n'a qu'à constater la distance qui sépare, en France même, les journaux anonymes, c'est-à-dire impersonnels, de ceux qui persistent à appendre pompeusement une signature au moindre fait-divers.
Est-ilbesoin de constater que la grande presse anglaise, la presse d'informations, dédaigne de descendre à ces procédés d'inquisition et d'espionnage que la nôtre emprunte trop souvent à ses confrères américains? L'idée, commune à beaucoup de journalistes, qu'ils ont non seulement le droit, mais le devoir de violer les principes les plus élémentaires du savoir-vivre, en livrant à la publicité ce qui leur est communiqué confidentiellement, ou ce
qu'ils arrivent à surprendre par l'escalier de service, aurail peu de succès de l'autre côté de la Manche. La manie de Y entrevue j^ersonnelle, qui fleurit chez les Yankees et tend à s'acclimater sous notre ciel, n'a jamais pris racine au bord de la Tamise. Il s'exposerait à d'étranges déconvenues, le fabricant de copie à sensation qui s'aviserait de se présenter de but en blanc chez un homme politique anglais, en vue de lui soutirer un sujet d'article. Pour le dire en passant, un des moindres sujets de gaieté de nos bons amis d'outre-Manche n'est pas de voir quelques-uns de nos hommes d'État subir, avec une résignation si naïve, la présence et les indiscrétions de certains correspondants étrangers.
« Iivoiild kick them downstairs, sir/ i^est à coups de pied que je les mettrais à la porte, monsieur, » disait récemment au Rejorm Club un des membres actuels du cabinet britannique.
Le procédé serait peut-être vif, mais il faut bien convenir que, de mémoire d'homme, un correspondant français ou russe n'a obtenu, dans Downing street, le libre accès qu'on accorde trop aisément, en nos régions officielles, à des observateurs au moins suspects. Le prestige de certains journaux anglais n'est pas étranger à ce phénomène; ce qu'on oublie, c'est que ce prestige repose en grande partie sur les renseignements qu'on se laisse si benoîtement extorquer, et sur l'opinion reçue que ces journaux sont dans le secret des dieux. Il y a là une action réflexe des plus curieuses : telle feuille de la Cité qui aurait depuis longtemps perdu tout crédit politique vit uniquement sur l'influence internationale qu'on lui attribue en Europe; et cette influence môme, si tant il
a qu'elle existe, dérive exclusivement du crédit qu'on lui suppose dans la Cité.
Il faut songer que la nature même de ces grands organes d'information, l'étendue et la diversité de leur clientèle, leur interdisent de prendre sur les questions les plus graves de la politique intérieure ou étrangère une attitude bien tranchée, et par suite d'exercer une action décisive. Sans doute, le Standard est conservateur, le Daily News libéral, le Telegraph conservateur-libéral, et le Times libéral-conservateur. Mais ces tendances ne se font jour qu'avec une extrême réserve, à l'occasion, dans un leadinrj article, et le fond du journal, qui est le renseignement exact, précis et complet, reste à peu près le môme partout, justement parce qu'il est tel.
Les feuilles du soir, qui sont généralement moins vastes que celles du matin, le Globe, la Pall Mail Gazette, VEcho, donnent déjà une place plus restreinte aux documents i?i extenso et plus d'essor à l'esprit de parti ; elles discutent avec plus de passion les questions du jour; mais c'est surtout aux journaux hebdomadaires, au Spectator, à V Examiner, à la Saturday Review^ qu'est laissé le soin de formuler sur les événements des conclusions motivées. Pendant toute la semaine, les dossiers se sont formés, les renseignements ont aiïlué de tous les coins du monde, les questions ont été brassées, vannées par la discussion parlementaire, par la conversation des clubs de tout ordre, depuis ceux de Saint- James jusqu'au « département des cruches, » dans le plus humble débit de boissons; une opinion publique flottante et indécise comme un brouillard a commencé de se former.
Arrive le samedi, avec ses journaux à soixante centimes, imprimés sur deux colonnes, sous forme de brochure, et qui se chargent de condenser ces impressions erratiques, de les fixer dans une série d articles nerveux et décisifs. La plupart de ces journaux sont fort bien faits, trèsluspendantrinterminablejournéedu dimanche. Si l'on ajoute que les classes laborieuses (en y comprenant tout le petit commerce) lisent à peu près exclusivement des feuilles qui résument à leur usage les faits marquants de la semaine, le Reynolds' Newspaper, le LloycVs, la Weekhj Dispatch, — il est aisé de comprendre pourquoi l'influence politique appartient en Grande-Bretagne aux publications hebdomadaires bien plus qu'aux grands bavards quotidiens.
Voilà donc le jugement prononcé. Sans doute, l'opinion est faite et bien faite désormais? Non. Il y a encore la cour d'appel, — les grandes revues, la Conlemporary Review. la Fortnightly Review. la Westminster R'evieiv, le Nineteenth Century, qui paraissent mensuellement, avec la collaboration des premiers écrivains du Royaume- Uni, et ne s'occupent guère que de politique et d'économie sociale. La première appartient à l'opinion libérale et compte M. Gladstone parmi ses collaborateurs assidus ; la seconde est le grand organe du radicalisme scientifique ; la troisième appartient aux tories ; la quatrième affiche l'éclectisme le plus serein, s'adresse pour traiter chaque question aux spécialités les plus autorisées dans tous les camps, et aime à placer un article du cardinal Manningsurl'Immaculée-Conception, à côte d'une étude îsnr les protoplasmes, par le professeur Huxley.
Cette fois, c'est bien tout, et le dernier mot est dit?
Non, encore. Il y a la cour de cassation, les revues de trimestre, les plus graves, les plus autorisées de toutes, ï Edinhurgh Reviens fondée en 1802 par Brougham, Sydney Smith et Jeffrey, la Quarterly Review, établie en 1809 par William Gilford, avec le concours de AValter Scott et de Croker.
Il ne reste plus qu'à tirer l'échelle, et si le peuple anglais n'est pas bien informé sur ses intérêts politiques et sociaux, s'il n'a pas été au fond des questions et n'en a pas extrait la moelle, — à coup sûr c'est sa faute et non point celle des publicistes qui ont mandat de le renseigner.
Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que les journaux de Londi'es ou des très grosses villes soient les seuls à répondre à ce besoin universel d'information qui caractérise en Grande-Bretagne toutes les classes et tous les âges. Les moindres bourgs ont leur organe, et en beaucoup de cas leurs organes rivaux, établis sur un grand pied, fourmillant d'annonces locales et de renseignements particuliers. Une trentaine au moins de feuilles provinciales ne cèdent en rien à celles de Londres pour l'abondance, l'originalité et la rapidité de l'information. Il faut citer à leur tète le Manchester Guardian, le Leeds Mercury, la Post de Birmingham, qui entretiennent des correspondants spéciaux à Paris, à Vienne, à Berlin, à Madrid, àConstantinople, tout comme leurs confrères de la métropole et qui payent jusqu'à 2500 francs par mois leur lettre de Londres. C'est, dit-on, au représentant du premier de ces journaux, enfermé dans Metz avec l'armée de Bazaine, qu'appartient l'idée d'expédier des
lettres obsidionales par ballons libres, devenus plus tard des ballons montés. Telle est du moins la légende, que l'on donne ici pour ce qu'elle vaut.
Cent autres journaux qu'il serait fastidieux d'énumérer, à l'exemple de la Post de Leicester, du Liverpool Mercury, du Scotsman d'Edimbourg, du Glasgow Herald, du Freemaîi's de Dublin, ont leur bureau de rédaction en communication directe, par fil spécial, non seulement avec leur office particulier de Londres, mais avec le Parlement. Ils sont ainsi informés minute par minute des progrès de la séance, des incidents, des résultats du vote, en môme temps que des autres faits et nouvelles qui peuvent devenir l'objet d'un leading article^ et se trouvent en mesure d'exprimer leur opinion en môme temps que la presse métropolitaine. De môme encore, ils publient les débats de la Chambre des Communes et de la Chambre haute, in extenso, deux ou trois heures à peine après qu'ils ont pris fin, exactement comme leurs confrères de Londres ; et le pouls parlementaire bat ainsi simultanément aux extrémités les plus lointaines du pays.
11 faut dire que l'administration des postes et télégraphes leur fait les conditions les plus avantageuses un fil spécial ne leur coûte que mille francs par mois, dans toute l'étendue du Royaume-Uni, et la presse jouit du précieux privilège d'expédier ses télégrammes à raison de 1 fr. 25 pour cent mots, quand elle a recours aux voies ordinaires.
Cette organisation puissante crée naturellement à certains journaux de province une situation redoutable. visà-vis des feuilles de Londres. Pour peu que la ville où ils paraissent soit à cinq ou six heures de la capitale.
par train rapide, ils ne craignent pas d'engager la lutte avec leurs grands confrères métropolitains, et il n'est pas rare qu'ils en sortent vainqueurs. A la vérité cette lutte n'est pas toujours absolument loyale.
Il y a trois ou quatre ans, par exemple, quelques journaux de province avaient imaginé de profiter contre le Times, le daily Neics, le Telegraph et le Standard de l'obligation où se trouvent ces journaux, en raison de leur grand tirage et de l'immensité de Londres, de mettre sous presse à deux ou trois heures du matin, pour que les exemplaires se trouvent répartis vers cinq ou six entre les bureaux secondaires de distribution. Ils retardaient leur propre tirage jusqu'à ce moment, ce qui leur était possible en raison de la superficie infiniment plus restreinte de leur domaine, et grâce à leur fil spécial, servi par un agent plus zélé que scrupuleux, ils arrivaient à donner dans leur édition du matin non seulement leurs propres nouvelles et leurs propres opinions, mais celles que les grands journaux de Londres émettaient précisément à la même heure.
C'était un coup terrible aux léviathans de la presse, et cenx-ci ne pouvaient le laisser sans riposte. Ils répondirent en portant la guerre sur le terrain même de leurs agresseurs, c'est-à-dire~en s'associant pour faire chauffer des trains spéciaux qui quittent Londres à trois heures du matin, avec les premiers milliers tirés de chaque journal ; on peut ainsi les distribuer dès huit heures du matin à Birmingham, à Manchester ou à Bradford, en même temps que pour les faubourgs de la métropole. Les ballots partent comme ils sortent des presses ; c'est en route qu'ils sont classés, divisés par paquets pour
chaque station, et jetés au passage sur le quai, sans que le train s'arrête.
Ce seul fait peut donner une idée de l'acuité de la concurrence entre la presse'métropolitaine et la presse provinciale. En voici un autre, qui pourra montrer à quel point celle-ci tient à suivre sa rivale dans tous ses perfectionnements et ses raffinements d^outillage. On sait par quel ingénieux procédé sont produites ces cartes minuscules que publient maintenant les grands journaux, avec le pronostic météorologique. De toutes les stations, les renseignements télégraphiques sont transmis en dernière heure à l'observatoire central et indiqués à la main sur un profil général de l'Europe. Un petit appareil désigné sous le nom de pantographe est alors promené avec soin sur les contours et les indications de ce modèle, et en reproduit automatiquement tous les détails, en creux, sur une plaque de plâtre.
La matrice, ou si l'on veut l'empreinte négative ainsi gravée sert à tirer en relief un aussi grand nombre de clicliés qu'il ea faut pour le service des journaux souscripteurs, et le service n'a pour limite à son extension qu'une distance trop grande pour permettre au cliché d'arriver en temps utiU au bureau du journal : aussi toutes les villes voisines de Greenwich ont-elles adopté la carte météorologique en môme temps que Londres môme.
Mais les villes situées à doux ou trois cents milles, Edimbourg ou Glasgow, par exemple, devaient-elles se résoudre à rester privées de ce nouvel ornement ou donner la carte avec un retard de vingt-quatre heures ?. Tout x>lutôt qu'une pareille humiliation ! On a cherché,:
011 a étudié, et les journaux écossais ont fini par trouver un système qui leur permet de participer aux joies du service météorologique. Ils ont des clichés tout prêts, réalisant par sections distinctes toutes les combinaisons prévues, et sur les indications télégraphiques les plus minutieuses, ils reconstituent la carte du jour, de manière à pouvoir la servir à leurs lecteurs.
Sous le rapport du talent dépensé dans leurs colonnes, les journaux de Londres et ceux de province n'ont rien à s'envier, et s'il faut en croire un juge aussi autorisé que M. Gladstone, c'est parfois aux derniers qu'il faut donner la palme. Us sont souvent, à coup sûr, les plus amusants et les plus variés, parla raison qu'ils s'astrei-gnent moins rigoureusement aux lois de l'étiquette, et ne craignent pas de donner à l'occasion la chronique de la cour et de la ville, — chronique parfois plus instructive qu'édifiante. Le grand journal métropolitain est un vieux diplomate toujours grave et partant ennuyeux. Le grand journal de Leeds ou de Manchester est un aimable garçon fort répandu dans le monde et qui le soir, au club, ne se fait pas trop prier pour conter les bonnes histoires qu'il sait.
Mais tous les pays ont leur presse de province : une institution véritablement spéciale à la Grande-Bretagne est celle du journal de quartier, limitant son rayon d'action et d'influence à un faubourg, à un district urbain, le South Kensington News, le Southwark Wechly, comme on dirait la Gazette de Montmartre, les Nouvelles du Panthéon. Londres ne compte pas moins d'une soixantaine de ces feuilles, toutes florissantes, toutes discutant
avec compétence les intérêts locaux, les questions de voirie et d'éducation, prenant une part active aux luttes électorales et servant d'intermédiaires entre l'offre et la demande pour tous les besoins domestiques d'un groupe de rues. La plupart sont hebdomadaires ; un petit nombre ont une périodicité plus fréquent>e; en deux ou trois cas, le succès s'est prononcé au point d'imposer la publication quotidienne ; l'une de ces feuilles, fondée il y a vingt ou trente ans dans le faubourg d'Islington, est en train de devenir un des grands journaux de la capitale.
A ces manifestations si variées de la presse périodique, il faut ajouter les journaux spéciaux, qui s'appellent légion, et les journaux illustrés, qui occupent une place si importante dans la vie de famille. La presse comique et satirique, à elle seule, mériterait une étude complète; elle a, au moins, sur les journaux continentaux du même ordre, l'immense supériorité de ne jamais offenser le bon goût, sans rien sacrifier des droits et des devoirs de la critique. Ne cherchant pas à blesser ou à mordre, mais seulement à amuser et à instruire, elle excelle à résumer une situation politique dans un carton piquant ou ingénieux, à saisir au passage les travers et les ridicules mondains. Les plus illustres plumes de l'Angleterre, celle de Thackeray, par exemple, n'ont pas dédaigné à l'occasion de lui prêter leur concours; et si l'on cherchait dans l'art contemporain l'héritier direct de Gavarni, c'est peut-être dans les colonnes du Punch, et sous la signature de M. du Maurier, — presque un Français celui-là, par l'origine et par l'éducation, — qu'il serait possible de le trouver.
Tout cela concourt à former l'ensemble le plus impo-
Fant qui existe en aucun pays, parle nombre autant que par le talent et par l'autorité. Londres, à la vérité, ne possède que 364 journaux ; mais les provinces anglaises en comptent 1,065, l'Ecosse 172, l'Irlande 149, le pays de (rallcs 65 et les petites îles 20, — soit un total général de 1,835. Encore ce total ne comprend-il que les journaux proprement dits, et non les revues et magazines, qui sont au nombre de 103.
Le magazine tient le milieu entre la' revue et le journal. D'un prix moins élevé que la i-evue, car il ne coûte guère qu'un shilling alors qu'elle en coûte de deux à six — mensuel comme elle — il donne à la littérature une place que ni le journal ni le périodique politique ne peuvent lui laisser. C'est là que sont publiés par séries les romans des auteurs en vogue, comme ils le sont chez nous en feuilletons, avant de paraître en volumes. Des nouvelles plus condensées, des études scientifiques, critiques, économiques, humoristiques complètent le programme ordinaire de ces aimables publications, au premier rang desquelles il faut nommer le Blacwood's Magazine, le Fraser's Time, le Cornhill. le Macmillan'Sj le Temple Bar, le Tinsley's, Belgravia. Comme pour les revues, les journaux quotidiens ne manquent pas de signaler tous les mois ce qu'il y a de plus intéressant dans ces périodiques. Non plus que les journaux mômes, d'ailleurs, ils n'ont guère d'abonnés et s'achètent ordinairement au numéro, certains par dizaines de mille. L'usage anglais est de s'adressera un libraire pour se faire servir les publications quotidie;ines, hebdomadaires ou mensuelles qu'on désire recevoir à domicile. Toutes, y compris le Times, qu'on
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peut avoir pour une heure chaque matin, au prix de dix centimes , se donnent en location, soit chez les marchands, soit dans les librairies circulantes. Ce sont habituellement des enfants au-dessous de douze ans qui sont chargés, dans les gares et stations, et chez les libraires, du mouvement de va-et-vient occasionné par ces constants échanges de papier imprimé. Ces enfants forment une classe singulièrement éveillée, active et intelligente. C'est de ses rangs, comme on sait, qu'est sorti, aux Élats-Unis, Edison le magicien.
La position du journaliste, dans la société anglaise, est assez malaisée à définir : si malaisée que Burke a cru nécessaire pour y arriver d'inventer un mot qui a fait fortune, celui de quatrième état. Il plaçait ainsi le publiciste dans une zone intermédiaire entre la noblesse, la bourgeoisie et les classes populaires. Mais cette définition, peut-être juste à la fin du siècle dernier, a cessé de l'être de nos jours. Elle l'est moins qu'en France même, où toute une catégorie au moins de journalistes forme, avec les auteurs dramatiques, les gens de théâtre et certains hommes d'affaires, un monde à part et une sorte de franc-maçonnerie.
La vérité, c'est que le journalisme anglais, par une conséquence naturelle de son merveilleux développement, a poussé des racines dans toutes les directions et plonge maintenant dans toutes les classes. L'anonymat favorise singulièrement cette espèce de collaboration universelle; et la forte éducation universitaire, qui complète en Grande-Bretagne les études classiques de presque tous les aspirants aux professions libéi^ales, contribue
puissamment à multiplier le nombre des hommes qui, se trouvant en état d'écrire à l'occasion un leading article ou un chapitre de revue, cèdent tôt ou tard à la tentation. Tel jeune avocat plus riche en phrases toutes faites qu'en causes à plaider, tel médecin encore inoccupé, tel fils de famille destiné à la diplomatie, aux honneurs parlementaires ou simplement à la vie plantureuse du countr^-gentlemarij n'est pas fâché d'utiliser ses loisirs en éclairant ses contemporains, ni même de recevoir la rémunération de ce labeur provisoire. Peutêtre aurait-il hésité s'il avait fallu signer, et aurait-il craint de s'engager dans une voie qui l'écartât de son but. Mais l'anonymat lève tous les scrupules, et le voilà enrôlé. On pourrait citer ainsi des membres héréditaires de la Chambre haute, dont l'apprentissage politique s'est fait dans la presse. Le marquis de Salisbury, par exemple, a longtemps étudié les questions diplomatiques pour la Quarterly Review^ avant de se hasarder à les aborder en pratique. Et parmi les membres de la Chambre des Communes, du barreau, de la magistrature, du haut professorat, il serait peut-être difficile d'en découvrir un seul qui n'ait jamais eu au doigt un peu de cette bonne encre, tous les jours renouvelée dans les bureaux de rédaction.
Toutefois, ce n'est pas en Grande-Bretagne qu'on pourrait dire : Le journalisme mène à tout. Il serait même plus juste d'affirmer qu'il ne mène à rien. C'est une grande route où tout le monde passe; mais cette grande route n'est pas le chemin de la députation ni des hautes fortunes administratives ou financières. S'il y a des journalistes à la Chambre des Communes, ce n'est
guère comme tels qu'ils y sont arrivés. Récemment encore, on a vu une des circonscriptions de Londres préférer un représentant quelconque à M. John Morley*, l'un des hommes qui honorent le plus le journalisme anglais par leur caractère et par leur talent. D'une manière générale, on peut affirmer que le journaliste ne jouit pas en Grande-Bretagne du prestige dont il s'entoure ailleurs. Dans cette hiérarchie immuable, dont tous les membres ont leur rang marqué sur la Table of precede?ice, depuis le souverain jusqu'aux clergymen, gens de loi et liverymen] des corporations civiques, en passant par les princes du sang, les ducs, les marquis, les comtes, les vicomtes, les baronnets et les écuyers, — le journaliste, en tant que tel, n'a pas de place, is nowhere, comme on dit.
Il peut s'être personnellement créé dans le monde la plus enviable des situations; mais sa profession ne lui vaut aucun privilège et se trouve placée dans l'estimation publique précisément au même niveau que les autres.
— Pourquoi saurais-je plus de gré à ce monsieur d'écrire des articles qu'à un cordonnier de manufacturer des bottes ou à un tailleur de couper des habits ? semble dire par mille nuances la société anglaise. S'il réussit dans son état, tant mieux pour lui : cela lui profitera, comme au notaire, au professeur, à l'architecte. Mais des sourires ou des prévenances, par surcroît? Ma foi, non; ce serait superflu.
1. Depuis que ces lignes ont paru dans le journal le Temps, M. Jolin Morley est entré à la Chambre des Communes et s'y est fait une place considérable.
La vérité pourtant est que la profession de journaliste, à ce point de vue éminemment britannique et philistin, ne saurait jamais entrer en parallèle avec les autres carrières, et a bien droit à quelques compensations. Le revenu qu'un médecin, un soliciter ou un ingénieur retirent de leurs services est susceptible de développements que le sien ne peut jamais obtenir. Il est juste, il est naturel qu'il trouve d'un autre côté des satisfactions équivalentes, et si cette étroite oligarchie les lui refuse, c'est parce qu'elle se défie instinctivement de toute supériorité, et parce qu'elle hait cordialement, aufoad, celte incarnation de l'esprit moderne, — le journal.
Non qu'il soit en général difficile à un publiciste d'un vrai mérite d'arriver à vivre et, pour parler net, de gagner le millier de livres sterling strictement nécessaire à Londres à une famille modeste. Mais c'est tout à fait exceptionnellement qu'il doublera on triplera ce revenu, et, s'il parvient jamais à ce résultat mirifique, il aura atteint son bâton de maréchal. Ce n'est assurément pas le quart de ce qu'un peintre, un avocat, un chirurgien placés au môme degré sur l'échelle de leur profession respective peuvent prétendre à réaliser. Et le motif? C'est, d'une part, que les journaux sont, en Grande-Bretagne, de véritables monopoles de fait, conduits, comme le sont toutes les grosses affaires, sur les principes d'une économie rigoureuse, — en dépit d'une prodigaUté apparente ou plutôt en raison môme de ce déploiement de frais extérieurs. C'est, de l'autre, que la quantité de talent littéraire moyen constamment disponible' est plus considérable qu'en tout autre pays. Le môme grand journal qui n'hésite jamais à risquer dix
OU vingt mille livres sterling sur un coup de réclame, pour élargir le cercle de ses lecteurs, lésine volontiers sur les honoraires de sa rédaction. On serait surpris de savoir à quel chiffre dérisoire sont fréquemment fixés les appointements d'écrivains de premier ordre attachés à titre régulier à letat-major des plus puissants organes. L'Editor seul, en règle générale, est libéralement rétribué, et avec lui quelques correspondants fameux dont il faut à tout prix s'assurer les services exclusifs. Le reste est modestement traité à raison d'une guinée ou même d'une demi-guinée la page d'impression, s'il s'agit d'une revue; de deux ou trois guinées par colonne (et quelle colonne!) s'il s'agit d'un grand journal.
Quant aux rédacteurs spécialement attachés au cabinet et astreints à une assiduité qui est presque toujours nocturne, c'est à raison de six, cinq ou môme quatre et trois guinées par semaine qu'ils sont ordinairement rétribués. Il est vrai qu'ils ont le samedi pour eux, les journaux quotidiens ne paraissant pas le dimanche, et qu'ils prennent généralement un mois de congé entre juillet et novembre. Mais de si pauvres honoraires sont d'autant plus mes(iuins que celte classe de publicistes est véritablement sans rivale au monde. Parmi les hommes qui la composent, il en est peu qui n'aient pas vieilli sous le harnais, qui ne soient rompus à tous les secrets du métier, et qui ne l'aient appris par principes, comme un art, en commençant par le rudiment. Ils ont approfondi les questions techniques, systématiquement étudié les meilleurs modèles, et n'ont pas cru absolument superflu, avant d'aborder leur profession, de savoir les langues vivantes, le droit, l'économie politique, l'histoire et
LE JOL'RNAL. Sq
môme la géographie. 11 est rare qu'ils n'aient pas l'habitude d'analyser ou de résumer avec une grande précision un discours, une séance judiciaire, une œuvre dramatique, voire même un article dont leur editor leur indique rapidement les grandes lignes. La plupart pratiquent la sténographie, à l'exemple de Dickens, qui débuta dans les lettres en remplissant les modestes fonctions de reporter des tribunaux desimpie police. Ce sont en un mot des secrétaires modèles, et leurs précieux services auraient droit à une rémunération plus libérale.
Le seul chapitre sur lequel la caisse du journal ne se montre jamais récalcitrante, est celui des frais de camp-igné pour les correspondants qui suivent une armée, ou qui vont en temps de paix étudier une situation politique, un pays curieux ou lointain. M. Augustus Sala a constaté à juste titre qu'il partait en pareil cas « avec le train d'un prince et le traitement d'un ambassadeur, » et l'on pourrait nommer tel héros du reportage qui a vu la satisfaction de ses chefs se manifester, à son retour, sous la forme inattendue d'un chèque de vingt-cinq mille francs. Mais aussi quelle perfection de service et quels efforts surhumains ! M. Archibald Forbes, le type du genre, est en tout temps, à toute heure, à la disposition de son rédacteur en chef. Il a chez lui, toujours prêts dans une salle ad hoc^ deux équipements de campagne, l'un pour l'hiver ou les pays froids, l'autre pour l'été ou les climats torrides. Armement, vêtement, campement, sellerie, tout y est, jusqu'à une bourse pleine d'or, jusqu'à des passeports et lettres de créance pour toutes les capitales. Un ordre téléphonique venu de Fleet street, ei le, voilà parti pour Zanzibar, pour l'Inde ou pour la
6o LA VJE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.
Russie. Peut-être est-il resté six mois ou un an sans écrire une ligne ; mais une fois à l'œuvre, tout son temps, toute son activité, toute son indomptable énergie, tout son génie spécial sont au service de son journal et de ses lecteurs ; il ne dormira plus, ne mangera plus, n'aura plus qu'une idée fixe : tout voir, tout dire. Franchement une telle supériorité professionnelle légitime bien des honoraires de ténor.
Au milieu de cette frondaison touffue de toutes les formes littéraires, pourquoi le théâtre anglais semble-til frappé de stérilité depuis un demi-siècle? Est-ce, chez ces Grands-Bretons épris de leur home, amour exclusif de la pensée écrite au détriment de la pensée parlée? Il est impossible de le supposer. Aucun peuple au monde n'avale et ne digère une plus effroyable quantité de sermons, de discours, de bavardage de toute sorte. Pas un vrai fils d'Albion qui ne soit en état d'articuler à l'occasion son speech d'après-dîner, — et cette occasion, il ne la laisse malheureusement pas échapper assez souvent. Cela est dans les mœurs et ne paraît gcner personne. La résistance nationale à l'ennui est véritablement sans limites. Un Parisien aurait la chair de poule à l'idée seule de la dose de lieux communs qu'un Anglo-Saxon peut supporter sans sourciller. Dans les innombrables banquets de corporations, dans les temples, les salons, les salles de conférences, dans les parcs publics mômes, c'est une homélie sans trêve et sans relâche, une coulée ininterrompue de phrases banales, monotones et sans couleur. Il faut donc chercher ailleurs la cause de la décadence du théâtre britannique.
La voir dans l'absence ou la rareté des bons interprètes ae& chefs-d'œuvre dramatiques serait une pétition de principe et une erreur de fait. En aucun pays peut-être, il n'y a présentement un aussi grand nombre d'acteurs intelligents, instruits , amoureux de leur ar t, excellen ts en somme.
Est-ce donc aversion puritaine des choses du théâtre? Pas davantage. Il n'y a point de ville au monde où un succès dramatique une fois dessiné devienne plus rapidement fructueux qu'à Londres, et ne se perpétue plus longtemps sur l'affiche. Pour peu qu'une pièce ne tombe pas à plat le premier soir, elle se joue deux cents, trois cents et jusqu'à douze cents fois de suite, comme on l'a vu pour une comédie de M. Henry Byron, Our Boys. Le public est si nombreux et se renouvelle si indéfiniment ! D'ailleurs, un drame de langue anglaise n'a pas seulement le Royaume-Uni pour auditoire : il a les Etats- Unis, l'Inde, l'Australie, l'Afrique méridionale, deux cents millions de spectateurs possibles.
Enfin, comment oser dire que la race d'où est sorti Shakespeare ne possède pas le génie scénique? Et quel autre peuple serait capable d'apprécier, comme l'ont fait naguère les Anglais, à côté de ses acteurs nationaux, des comédiens français qui viennent leur donner leur répertoire cbssique, des tragédiens italiens qui lui disent les vers d'Alfieri, et jusqu'à une troupe hollandaise qui lui sert un plat de sa façon?
C'est à des causes plus hautes et plus générales qu'il faut remonter pour trouver la raison du phénomène.
Et d'abord, nul doute que l'activité industrielle et cornnici'Ciale de 1 Angleterre n'ait détourné depuis cinquante
ans vers les choses de la mécanique, vers les spéculations ou les aventures coloniales, bien des esprits inventifs et créateurs qui auraient pu faire des dramaturges. Au lieu de combiner des situations, ils agencent des engrenages: au lieu de nouer les fils d'une action, ils nouent des courroies sans fin; au lieu d'imaginer des péripéties tragiques, ils les réalisent au fond des mines d'or, des déserts et des jungles. II y a là un drainage de facultés créatrices dont il faut tenir compte, car enfin ki source n'en est pas intarissable dans une génération prise séparément.
Celle qui a produit les Darwin et les Herbert Spencer a pour caractère distinclif la passion de l'analyse, de l'analysepsychologique; or, l'étude deThomme, sous tous ses aspects, s'accommode bien mieux du roman en trois volumes que du drame en cinq actes ou même en quinze tableaux. C'est donc vers la première de ces deux formes que se porteront de préférence les vocations littéraire?, et il y a là une seconde cause d'appauvrissement pour l'invention théâtrale.
La troisième et la plus active, sans doute, est l'absence en Grande-Bretagne d'une institution nationale qui conserve la tradition, épure le goût, élève le niveau général de la production dramatique, et attire les meilleurs esprits vers les choses de la scène.
Qui pourrait dire si ce n'est pas (bien plus exclusivement encore que l'on ne le suppose) à l'existence d'un Théâtre-Français subventionné par l'État, et par là rendu indépendant des caprices du parterre, des accidents de la mode ou des défaillances du goût public, qu'est due la condition relativement florissante de notre scène, au
milieu de la mort ou de la léthargie générale du génie dramatique? Sans ce modèle et cet exemple, peut-être serait- elle depuis longtemps tombée au niveau de la scène anglaise. A certains égards, on peut croire qu'elle serait même tombée plus bas, faute d'une opinion publique assez éclairée, assez ferme et puissante pour l'empocher de glisser sans retour dans la boue des exhibitions pornographiques.
Que voit-on en effet, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, partout excepté chez nous? L'art dramatique dégénère en industrie pure et simple, en moyen vulgaire de battre monnaie.
« L'affaire d'un directeur de théâtre n'est pas de diriger le goût public, mais de le suivre, » écrit en toutes lettres un des impresarii les plus lettrés pourtant et les plus habiles de la Grande-Bretagne, M. John Hollingshead, celui-là même qui a traité naguère avec la Comédie- Française pour ce fameux voyage à Londres. « Son idée d'une bonne pièce, ajoute-t-il, doit être une pièce qui paye; son idée d'une mauvaise pièce, une pièce qui ne paye pas. »
La déclaration a au moins le mérite de la franchise. Or le mal n'est pas qu'il y ait en Angleterre des directeurs de théâtre pour parler ainsi : cela se voit partout, en France comme ailleurs. C'est qu'il n'y en ait pas deux ou trois, pas un seul, pour penser autrement. M. Henry Irviug, qui est un grand artiste, est sur ce point, comme directeur, du même avis que M. Hollingshead : lui qui tient si dignement, dans le répertoire classique, l'héritage glorieux des Garrick, des Kean, des Kemble, des Farren, des Macready, ou le voit consacrer son beau
LE THi';ATRE. 65
talent, pendant tout un hiver, à jouer les Frères corses f Et, de bonne foi, comment un directeur anglais pourrait-il agir d'autre sorte, s'il n'a pas l'intention formelle de terminer sa rapide carrière en cour des banqueroutes? Locataire d'un immeuble qu'il paye un prix fou, et toujours d'avance, il doit donner satisfaction aux goûts somptueux de son public, lui ouvrir une salle luxueuse, avec des rideaux de satin aux loges et des dorures partout; subvenir aux frais d'une publicité écrasante par la voie de la presse, de l'affichage et du cadre à poste fixe dans toutes les stations de chemin de fer; compter d'énormes appointements à sa compagnie, car la concurrence américaine est là pour faire monter les prix ; payer des décors coûteux, un orchestre, une administration complète... Et l'on veut que le pauvre homme s'amuse, pour la satisfaction de deux ou trois douzaines de connaisseurs, à donner du Shakespeare ou du Sheridan ! Il n'a évidemment qu'un parti à prendre, s'il n'est pas atteint d'aliénation mentale : appeler le public chez lui, suivre le précepte de M. John HoUingshead.
A cet effet, il y a un moyen à peu près infaillible, qui consiste à s'assurer les services d'un acteur ou d'une actrice en vogue. Or, la vogue se payant très cher à Londres, il est à craindre que le choix de la troupe ne se ressente un peu trop des concessions faites au premier sujet : d'où une médiocrité générale et un manque de cohésion dans les compagnies théâtrales, presque toujours recrutées d'ailleurs à court terme, pour une saison, un an au plus.
Plus souvent encore, l'acteur en vogue, constatant qu'il fait recette, ambitionne d'en profiter en personne, ouvre
un théâtre ou forme une troupe nomade, et s'inquiète peu de ce qui la compose avec lui. C'est ce que vient de faire M'"^ Sarah Bernhardt, à l'exemple de tous les acteurs anglais ou américains de marque; ce que font à Londres , depuis dix ans, M. Irving, mistress Bancroft, mistress Kendal et beaucoup d'autres, après Phelps, après Charles Mathews , et Buckstone et M. Benjamin Webster, le dernier survivant de ce fameux a quadrilatère )) du théâtre anglais.
Sur cette pente, on va vite. L'acteur ainsi isolé et maître de ses mouvements a une tendance naturelle à s'immobiliser dans les rôles qui ont fait sa réputation: •ou bien, s'il joue des pièces nouvelles, une fois lancé sur le grand chemin delà spéculation, il aime aies acquérir à peu de frais, à en avoir la propriété e:?.tière.
Il aura donc ses fournisseurs attitrés, ses fournisseurs ■au rabais. Un pas de plus : il trouve plus simple encore •et plus sûr de faire traduire ou adapter du français des pièces consacrées par le succès et dont les Anglais entendent toutes les correspondances de Paris leur parler ■depuis un an.
Et c'est ainsi que, peu à peu, le nombre déjà restreint f» 'hommes de lettres anglais qui se livrent au théâtre en vient à ne plus rien produire d'original. Le métier les a pris à la gorge et les étouffe. C'est l'histoire des meilleurs d'entre eux, de Tom Taylor, de llobertson, de Buckstone , de Dion Boucicault. Tous ils avaient débuté par une comédie, un drame, voire une parodie, d'une certaine valeur. Ce premier succès les a naturellement amenés à étudier le répertoire français, oe
répertoire étonnant où, depuis cinquante ans, toutes les situations ont été prévues, essayées, exploitées. Ils en trouvent tant qui n'ont pas encore servi sur la scène anglaise. ><^^4«^la tentation est trop forte : ils les importent.
-/ k quoi\bon m'évertuer à faire moins bien que Sc/ibe, Meilliac ou Labiche? se disent-ils. Et les voilà paàsés adap/ateurs.
(l'est un/iommage involontaire que l'Angleterre rend aiasi à l;??' France, une conséquence de son amour de la S]/écia^ité. Le même effet se produit en matière de cui- ?! Se voyant dépassée sur ces terrains de course, elle -^^/n'essaie môme pas de lutter, déclare forfait, comme on dit dans la langue du sport.
Aussi les vrais lettrés éprouvent-ils une sorte de répugnance à aborder le théâtre, qui reste livré à des manœuvres sans style et sans idées. Si d'aventure ces fabiicants patentés sont doués de quelque imagination et .s'avisent de vouloir faire neuf, leurs productions ressemblent toujours à des blocs mal équarris. Ils ne voient que les situations, sans aucun lien, sans aucune nuance , et les posent brutalement , grossièrement, comme les taches de couleur d'une toile de fond.
On jouait récemment au théâtre de Driinj Lane, sous le titre de World, un drame à grand spectacle qui est le type du genre : une succession de scènes vertigineuses, d'un réalisme effrayant, et enfilées l'une à la suite de l'autre sans rime ni raison. D'intrigue, n'en cherchez point : la trame est si faible qu'elle ne compte pas. Il s'agit d'un baronnet qui s'en est allé courir le monde, qu'on croit mort et qui aime la môme femme que son frère cadet : celui-ci a pris possession du titre et de la \
fortune, il va prendre possession de la femme, et il essaie, pour les garder, de tous les moyens légaux et extra-légaux qu'une civilisation raffinée met à son service. On voit le développement : machine infernale qui fait sauter en merle paquebot où se trouve le baronnet; panique des passagers; coups de revolver du capitaine sur ceux qui sont trop pressés de se jeter dans les chaloupes; scènes de faim, de soif et de mort sur le radeau de la Méduse; sauvetage miraculeux par un navire qu'on voit poindre à l'horizon, grandir et arriver au premier plan; retour inattendu du baronnet; son frère tente d'abord de l'assassiner dans une chambre du Grand-Hôtel, puis de le faire passer pour fou; internement dans une maison d'aliénés : le baronnet en sort par le procédé fort simple qui consiste à assommer à coups de poing une douzaine de gardiens, à escalader un mur de trente pieds et à forcer deux ou trois grilles. Son frère va recevoir le châtiment dû à ses forfaits, quand la justice divine se manifeste à point vers minuit un quart, sous la forme d'un ascenseur dans le gouffre duquel le misérable se précipite , en croyant mettre le pied sur le plancher mobile; un bal masqué brochant sur le tout, et le spectateur est arrivé haletant, sans souffle et tout abasourdi à la conclusion d'un drame qui n'a ni queue ni tcte mais qui l'a constamment intéressé.
C'est de la fantasmagorie, de la gymnastique, du tableau vivant, — tout, excepté du théâtre. Le dialogue n'y joue plus qu'un rôle secondaire, et en vérité on pourrait aussi bien le supprimer, comme dans un ballet. L'intérêt gît uniquement dans les réactions violentes, inattendues et toutes physiques.
Le plus étrange en cette affaire, c'est qu'on ne peut se défendre de la pensée que c'est peut-être là, après tout, le théâtre de Tavenir, et que les Anglais, en y arrivant les premiers, devancent tout simplement leur siècle. Il est parfaitement certain que le drame est une forme littéraire mieux adaptée aux civilisations qui commencent qu'aux civilisations arrivées à leur maturité. La vieille Europe a soif d'enquêtes humaines autrement profondes, autrement délicates que celles dont sont susceptibles les développements d'une action scénique, et ce sera bien autre chose encore quand les progrès de l'instruction auront achevé de niveler les classes. Aussi bien le théâtre a renoncé à peu près partout à étudier l'homme abstrait et éternel: il se contente d'amuser, en prenant l'homme contemporain par ses côtés anecdotiques. Pense-t-on que cela soit fait pour survivre au modèle ? Où seront dans cent ans les pièces les plus applaudies d'aujourd'hui? au pays des vieilles lunes, selon toute apparence. Il faut se rendre compte que l'art dramatique est partout désormais — partout sans exception — un art de décadence et de bas-empire. En France, porté qu!il est par le prestige des grands souvenirs, par les bonnes traditions scéniques, par le goût national, il se soutient et fait même parfois assez grande figure. Mais qu'on suppose pour un instant Paris privé de son Théâtre- Français, de son Odéon et de son Conservatoire; ses meilleurs comédiens disséminés à droite et à gauche, transformés en entrepreneurs de spectacles et tirant chacun de leur côté : croit-on que les choses auraient aussi bon air? Penso-t-on que les grands efforts seraient encore possibles?
Tel est précisément le cas pour Londres. Là, point de théâtre national,, point d'Académie de déclamation, poin de secours de l'État. Tout est laissé à l'initiative indivi duelle en fait de comédie et de drame, comme en fait de musique, comme en fait de chemins de fer et de mines. Ni archives dramatiques, ni traditions , ni grande scène où l'on puisse s'initier à l'A B C du métier. Un jeune homme, une jeune fille S3 destinent-ils au théâtre; c'est seulement d'un professeur particulier, et à grands frais, qu'ils peuvent obtenir Tiniètruction indispensable. Ce professeur lui-même n'est •as, comme chez nous, un des maîtres en l'art de bien /ire, et un des triomphateurs de la carrière : c'est le plus souvent un acteur qui n'a réussi qu'à demi, ou que dos mésaventures financières ont éloigné de la scène; ou mieux un imprésario qui a l'œil ouvert sur ses intérêts et qui s'occupe de former des élèves.
Mais tout cela décousu, sans suite et sans passion. Ce n'est pas seulement un Samson, un Régnier, un Got, un Delaunay qui manquent aux élèves-comédiens de Londres; c'est un Monligny. Conséquence : les malheureux abordent le théâtre sans en connaître les premiers éléments. Ils ne savent ni entrer , ni sortir , ni s'asseoir, ni marcher, ni tenir leurs mains. Rien d'étrange comme les efforts qu'ils font pour avoir l'air d'être à l'aise, comme leurs mouvements secs, leurs allures empesées , leur raideur glaciale : on dirait de ces mannequins qui servent aux peintres à poser leurs draperies et qui gardent un an durant la même attitude.
Ce n'est pas à dire que le système soit absolument
mauvais, tant s'en faut, si le néophyte a véritablement le feu sacré, et le génie, tout au moins l'intelligence du théâtre. On le voit alors s'épanouir tout à coup, apprendre au feu de la rampe ce qu'il n'a pas appris à l'école, et trouver des accents pleins de naturel et de chaleur. Dans ce cas, qui n'est pas aussi rare qu on croit, il arrive même que l'acteur, eaself-made man qxïil est, formé par l'étude solitaire, par la réflexion et le travail acharné, garde une saveur et une originalité qu'on ne trouve presque jamais chez nos meilleurs artistes. Il n'a rien en lui d'artificiel et de convenu; il n'a pas de ces façons dé prononcer les ?•, de rouler les yeux, de poser la main sur son coeur, de darder le mot entre ses dent?, qu'on voit seulement au théâtre et qu'on apprend seulemen au Conservatoire. En un mot, il ne sent pas la caque et ne vous rappelle pas cruellement à chaque minute que vous êtes en présence d'un fantôme et non point d'un homme en chair et en os.
Mais, à côté de lui, quels moulins à paroles, quelles serinettes, quels automates de Vaucanson ! Plût aux dieux qu'ils exagérassent, ceux-là, les petits travers de leuî métier! du moins en connaîtraient-ils les premiers éléments. On voit alors à quel point le théâtre vit d'harmonie, d'ensemble, et comme il est impossible à un acteur, si grand qu'il soit, de remplir à lui seul toute une salle.
Le manque d'auxiliaires dignes d'eux, voilà le grand malheur des excellents comédiens qui abondent en Angleterre, de M. Irving, de missEUen Terry, de M. Charles Warner, de mistress Bancroft (Mary Wilton), demistress Kendal, do miss Jenny Lee, de vingt autres qui. chacun
dans leur genre et leur emploi, feraient honneur à la première scène du monde, et qui n'ont jamais eu un entourage supportable.
Certes, il y a dans les quarante théâtres de Londres plus de talents épars qu'il n'en faudrait pour composer deux ou trois compagnies hors ligne. Mais on ne peut espérer que ces planètes se rencontrent jamais : les lois de la gravitation le leur interdisent. M. Irving dirige le théâtre du Lyceum, et d'un bout de l'année à l'autre fait salle comble, quoi qu'il lui plaise de jouer. Il a môme introduit une innovation assez curieuse : celle d'une bande de papier en sautoir, qu'on colle tous les soirs vers neuf heures sur les affiches du jour, à la porte du théâtre, et sur laquelle on lit : The house is fiill; il n'y a plus de place. M. Warner part pour l'Amérique, la terre promise de tous les acteurs qui se sont placés hors de pair. Mistrcss Kendal a le théâtre de Saint- James ; mistress Ban croît celui de Haymarket. 11 faudrait au moins trois faillites pour réunir sous le môme toit ces talents rivaux, et ni les uns ni les autres ne prennent ce chemin-là.
Il n'y a certes aucune exagération à placer ces éminents artistes au niveau des meilleurs parmi les nôtres. Mais peut-être n'est-il pas superflu de mettre les amateurs qui ne les ont vus qu'en passant en garde contre une erreur commune : celle qui consiste à se placer au point de vue français pour juger un acteur de race anglosaxonne.
Il importe de ne pas l'oublier, l'expression de la passion, ou simplement des émotions morales, est toute différente chez les Anglais de ce qu'elle est parmi les Latins
LE THEATRE. y 3
A Londres, n'attendez pas d'un amoureux, par exemple, qu'il s'agenouille devant la jeune première ou l'ingénue, qu'il porte la main à ses yeux pour essuyer une larme furtive, qu'il comprime les battements tumultueux de son cœur, qu'il arrondisse les bras en anse de panier, ou qu'il poignarde le ciel d'un regard fatal. Ces mouvements sont peut-être naturels en France. Mais ils ont le malheur de n'être pas anglais. En Grande-Bretagne, on ne s'agenouille pas, on ne pleure pas, on ne laisse pas voir qu'on a cent-vingt pulsations, qu'on a le désir d'être aimable ou celui de casser les os à quelqu'un. L'idée qu'on se fait de la force, en un mot, ne consiste pas à montrer et au besoin à exagérer les symptômes de la passion, mais au contraire à en contenir les manifestations extérieures, au moins jusqu'à l'instant où elle fait explosion.
D'où il suit qu'un acteur anglais pourra paraître d'nn froid de glace au spectateur français, au moment môme où il remue profondément son voisin de stalle, — lequel d'ailleurs n'en témoigne rien. D'où il suit aussi qu'un acteur français semblera peut-être prodigieusement ridicule au spectateur britannique, au moment même où il se croit avecraison le plus pathétique. Et, comme tout se tient, l'acteur anglais qui se meut lentement, gravement, sobrement, nous paraîtra endormi; l'acteur français, qui va et vient sur la scène, change à tout instant de place et d'attitude, tord ses mains, tire son mouchoir, prend un objet sur la table et l'y replace d'un coup sec pour appuyer sa réplique, en un mot cherche à donner à son personnage tous les dehors de la vie, — de la vie à la française, — cet acteur aux yeux de John Bull aura l'air d'un écureuil. Et pourtant l'un et l'autre n'aurorî fait
qu'obéir aux lois et aux habitudes respectives de leur milieu.
Voilà, pour le dire en passant, ce qui devrait faire réfléchir nos comédiens français, avant de quitter leur cadre ordinaire pour aller courir les aventures à l'étranger. Us y sont toujours bons, sans doute; mais ils n'y sont plus impeccables. Qu'on se rappelle le peu d'impression produite à Paris par des comédiens aussi fins que Charles Mathews et Sothern. C'est que leurs meilleurs effets étaient perdus pour un public qui n'avait pas le même diapason qu'eux-mêmes.
Ce n'est pas exclusivement au jeu des acteurs que ces observations sont applicables.
Elles le seraient aussi à la différence du caractère humain dans les deux nations, différence telle qu'il est à peu près impossible à un auteur français de faire parler et agir normalement un personnage emprunté à la vie anglaise. Que d'hérésies de cet ordre, dans notre littérature !
Prenez par exemple le Glocester de Casimir Delavigne dans les Enfants d'Edouard. Il n'y a rien en lui qui puisse choquer le spectateur français, soit au point de vue de la vérité historique, soit à celui de la réalité humaine. Et pourtant, aux yeux d'un auditoire britannique, c'est une création absurde d'un bout à l'autre. L'une des erreurs de M""* Sarah Bornhardt a été de la transporter sur la scène de Gaiety-Théâtre.
Prenez-encore Kcan , dans le drame d'Alexandre Dumas : il n'est presque pas un des mouvements ou des mois assignés par l'auteur à l'illuslre comédien qui ne constitue un véritable contresens.
— Croiriez-vous, monsieur, contait un jour à ce propos un des vétérans de la scène anglaise, l'acteur Bunn, croiriez-vous qu'au dernier acte Kean demandait et buvait un verre d'eau sucrée ? Un verre d'eau sucrée à Kean!...
Cela lui paraissait d'un ridicule achevé, et il y avait en effet de quoi faire crouler sous les quolibets une salle britannique. Non seulement l'idée de boire un verre d'eau, même sucrée, ne viendra jamais à un Anglais; mais Kean, tout spécialement, aurait plutôt avalé une pinte de vitriol qu'une seule goutte d'un liquide aussi fade.
Veut-on un autre cas plus récent ? Toute la pièce de M. Victorien Sardou contre le mariage civil, Daniel Rachat^ repose sur ce fait que son héroïne, une Anglaise, ne veut pas se contenter du maire et de son écharpe. M. Sardou a évidemment cru de bonne foi, accepté comme certain, qu'en Grande-Bretagne, où les idées religieuses ont conservé tant de force, où le mariage se célèbre communément devant un clergyman, la chose allait de soi, et qu'une Anglaise devait logiquement penser de la sorte.
Eh bien ! c'est une erreur absolue, et M. Sardou pourrait chercher dans les trois royaumes, sans la trouver, une jeune fille qui songeât à soulever la moindre objection contre une forme quelconque de mariage, pourvu que cette forme fut légale. Il n'y a même pas de pays à la surface du globe où l'on se montre sur ce chapitre moins exigeant qu'en Angleterre. Le forgeron de Gretna ■ Green n'est pas du tout une légende comme on pourrait le croire, et il n'a fallu rien moins pour supprimer
son ministère qu'un acte spécial du Parlement. Un mariage inscrit sur son registre a toujours été considéré comme parfaitement valable par la société anglaise aussi bien que par la loi. Actuellement le mariage civil devant un registrar est reconnu et accepté de tout le monde. Enfin on peut même dire que le mariage par clergyman est éminemment uneunion civile, puisqu'ilsuffitpour la dissoudre d'un jugement prononcé en cour de divorce par un magistrat qui n'estinvesti d'aucun caractère religieux. Voilà pour le point de droit et de mœurs nationales.
D'autre part, ce qui distingue au plus haut degré l'Anglais de toute confession, c'est le respect absolu des droits individuels et de la conscience du prochain. Non seulement il ne viendra pas à la pensée d'une Anglaise, si dévote qu'elle soit, de repousser une forme de mariage parfaitement légale et proposée par un homme qu'elle estime ; mais surtout il lui serait impossible de penser sans dégoût à imposer à son fiancé une cérémonie dont il ne reconnaît pas la valeur. Le cas se présente assez fréquemment dans les mariages entre anglicans et israélites. Il n'y a pas d'exemple que la question n'ait été tranchée d'un commun accord par une cérémonie purement civile.
Cette simple constatation pourra pcut-ôtrc expliquer à M. Sardou pourquoi son drame de Daniel Rachat n'a pas été adapté à la scène anglaise et ne le sera jamais.
En général, il faut bien l'avouer, ce sont des motifs d'un autre ordre qui empêchent, soit les adaptateurs, soit les directeurs de théâtre, de transporter sur la scène anglaise les productions dramatiques de Paris. Dans une
conférence fort éloquente qu'il a faite il y a deux ou trois ans au profit d'une association ouvrière des environs de Birmingham, M. Henry Irvinga trouvé Toccasion de s'expliquer très nettement sur ce point délicat :
« Ce que je reprocherai à certaines pièces françaises, a-t-il dit, c'est de tourner en ridicule les vertus domestiques, et de faire de ce ridicule le pivot de Taction... Ainsi s'efface peu à peu dans l'esprit du spectateur la ligne qui doit toujours rester tracée entre le bien et le mal, entre ce qui est propre et ce qui ne l'est pas. On voit se former une atmosphère de relâchement moral qui agit insensiblement sur ceux qui la respirent. L*esprit de libertinage s'inocule à l'imagination des femmes et des jeunes gens. Ils se familiarisent avec des notions dangereuses, et en arrivent à considérer comme le but et la fin de la vie ce qui n'en est jamais, à tout prendre, que l'accident... Non pas, assurément, ajoute M. Irving, que le théâtre doive s'interdire de fustiger le vice et par conséquent d'en montrer le spectacle. Mais ce qu'il faut éviter à tout prix, c'est ce qui peut poétiser et rendre aimable ce qui est entaché d'une intention grossière ou équivoque. »
Et il conclut par cette observation, frappante de justesse, qu'un acteur est rarement applaudiîsur une gravelure :
« Je suis heureux de le proclamer, s'écrie -t-il, il ne m'est jamais arrivé de rencontrer un auditoire qui ne vibrât pas à toutes les pensées nobles, élevées, généreuses, et dont au contraire le rire ne fût un peu forcé et comme honteux en présence d'un mot risqué ou d'une* situation scabreuse. »
y8 LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.
Voilà sans doute des paroles bien austères dans la bouche d'un acteur; mais n'ont-elles pas quelque chos^ de rafraîchissant et de mâle, et peut-on se défendre d'en reconnaître Tà-propos ? C'est en se plaçant à ces hauteurs que les comédiens peuvent espérer de voir leur profession triompher sans retour des préjugés qui la ravalent encore, préjugés qui, en Angleterre au moins, sont déjà une chose du passé, en ce qui touche les vrais artistes. M. Irving vient récemment de se voir offrir par les étudiants de Glasgow le lord-rectorat de leur université, qui est une dignité élective et annuelle. Le salon de mistress Bancroft, dans Gavendish-Square, est un des plus recherchés de la métropole britannique. Il n'est pas une maison aristocratique ou littéraire qui ne soit fière de compter parmi ses hôtes miss Ellen Terry ou telle autre actrice éminente qui sait allier la dignité de la vie au talent professionnel. On peut môme dire que le rang occupé par les acteurs dans la société britannique est supérieur à celui des auteurs dramatiques. Ceux-ci ne comptent pour ainsi dire pas, tandis que leurs interprètes sont de toutes les fôtes officielles, répondent à des toasts chez le lord-maire, et traitent de pair avec toutes les illustrations.
Les auteurs dramatiques sont si peu nombreux, au surjjlus, qu'à peine peut-on parler d'eux comme d'une classe. Le plus éminent de tous, M. James Henry Byron, exerce tant de professions différentes qu'il serait difficile de dire à laquelle il appartient plus spécialement. Avocat inscrit au barreau de Middle-Temple, journaliste et collaborateur assidu du Fun et du Temple-Bar Magazine^ auteur de plus de cent pièces, et par surcroît comédien
distingué, il participe encore, au moins par ses judicieux conseils, à la direction de deux ou trois théâtres. Comme écrivain dramatique, il a trouvé une veine bourgeoise et bien à lui, une familiarité de ton et d'idées qui va droit à la fibre de son public ; il excelle à mettre en scène les intimités de-la vie anglaise, les petites misères d'un ménage de garçon, la platitude d'un snob, l'hypocrite solennité d'un prud'homme, et, toutes proportions gardées, peut être considéré comme une sorte de Dickens da tliéâtre.
Sur les planches, il a une manière froide, un peu sèche et « pince sans rire, » de lâcher le mot, qui met d'abord son auditoire en gaieté. C'est à la scène comme à la ville le type parfait du man about town, du londonien cosmopolite, travailleur, mondain, loyal et avisé à la fois,, homme d'affaires supérieur et aimable compagnon.
M. Dion-Boucicault exploite plus spécialement le domaine du drame ; en dehors de ses adaptations du français, ses études de caractères irlandais sont généralement ses créations les plus heureuses. Lui aussi, il est à la fois acteur, auteur et directeur de théâtre.
Quand on a nommé, avec ces chefs de file, M. Blanchard Jerrold, M. Francis Burnand et M. Albery, on a à peu près épuisé la liste des dramaturges de quelque valeur qui sont actuellement en possession de la scène britannique. Encore, les deux derniers n'ont-ils guère à leur actif que des traductions. C'est là fort évidemment une situation anormale, car, il faut le répéter, ce ne sont ni les théâtres, ni les acteurs, ni les spectateurs qui manquent à l'Angleterre. M. Henry Neville, cherchant un remède à cette slérilité, a proposé la création d'une Aca-
8o LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.
demie dramatique, sur le modèle de l'Académie des beaux-arts fondée à la fm du siècle dernier par le grand pein tre Reynolds. Il voudrait y voir appeler les acteurs éminents côte à côte avec les auteurs, pour qu'ils s'occupassent de concert des intérêts de leur art. Il est au moins permis de douter de l'efficacité du remède, et, à y regarder de près, on ne voit môme pas fort bien quels pourraient être les membres d'une telle compagnie pour peu qu'elle prétendît en compter une cinquantaine. C'est une Académie agissante comme la Comédie-Française, un véritable Institut shakespearien, qui manque à la Grande- Bretagne. S'il nous fallait un motif de plus pour aimer et apprécier à sa valeur notre maison de Molière, on le trouverait dans la situation présente de l'art dramatique chez nos voisins.
LES SAVANTS ET LES POETES. 8l
Ce qui distingue la science anglaise de la science des autres pays, spécialement de rallemande et de la française, c'est qu'elle luit pour tout le monde et ne s'enveloppe pas à plaisir de formules rébarbatives. On dirait que les habitudes de liberté politique et de discussion au grand jour ont pénétré jusqu'aux laboratoires. Le physicien, l'astronome, le médecin, le mathématicien même, ne croient pas indispensable de s'enfermer dans une sorte de temple d'Isis, ouvert seulement à ceux qui ont le mot de passe. Ils ne tiennent pas de sabbats hebdomadaires ou mensuels pour échanger des propos aigresdoux sur la priorité de leurs découvertes. Ils ne dédaignent pas de les communiquer d'emblée au public, et de se servir à cet effet de la langue de tout le monde. Sous forme d'articles de revue et sous forme de conférence — de lecture, comme on dit, parce qu'en effet ces exposés sont plus souvent lus qu'improvisés — ils tiennent le pays tout entier au courant de leurs travaux. Ils savent tolérer la controverse et soutenir au besoin des polémiques courtoises. Leur sang est moins vif que le nôtre, et ce n'est pas chez eux qu'on verrait un Leverrier répliquer à un Delaunay, en pleine Académie :
— Occupez-vous donc de votre lune, monsieur, et laisseznous la paix !
Ils ont aussi plus fréquemment le courage de leurs conclusions philosophiques, et l'immunité toute spéciale accordée de ce chef aux gens de science, en ce pays du cant, n'en est pas le trait le moins surprenant. Il y a à cet égard entre la France et la Grande-Bretagne une différence singulière : chez nous, où la liberté de parole prend si volontiers ses coudées franches sur tous les sujets, où la conversation touche à tout et ne respecte aucune idole, ce sont les savants qui se montrent ordinairement les plus réservés , pour ne pas dire les plus timorés, sur les questions de conscience et de morale. Chez nos voisins, au contraire, où la causerie courante est si respectueuse des pouvoirs établis, où les gens du monde évitent d'un accord tacite toute allusion à Dieu ou au diable, ce sont les savants de profession qui se chargent de mener l'attaque et de crier bien haut le résultat, tout le résultat de leurs enquêtes. Ce mandat volontaire revêt môme aisément, chez eux, les dehors d'un apostolat véritable. Etc'estpeutôtre pourquoi la société britannique leur pardonne de l'assumer. Elle n'a d'indignation que pour les tièdes, et admet tous les cultes, pourvu qu'ils aient un nom. Une Anglaise d'un très grand esprit avait imaginé, il y a quelques années, an prétexte admirable pour expliquer qu'on ne la vît jamais aux sermons à la mode :
— Chère madame, je suis bouddhiste! disait-elle très sérieusementaux amies qui la questionnaient sur ce point délicat.
Il n'en fallait pas plus, et on la laissait tranquille. Les savants anglais sont donc les desservants d'un
église dont les fidèles deviennent de jour en jour plus nombreux, et c'est à ce grand public qu'ils apportent la primeur de leurs trouvailles. Ce n'est pas pour la Société royale ou pour toute autre docte compagnie, par exemple,. que Darwin, au fond de sa délicieuse solitude du comté de Kent, poursuit les analyses scientifiques qui dominent le siècle de si haut ^ Il les livre toutes chaudes à son libraire, dans une de ces études magistrales que tout le monde a lues ou devrait lire : the Orvjin of species, the Descent of man, et c'est à peine s'il réserve aux gens du métier le menu fretin des choses techniques. Botanique, zoologie, géologie, paléontologie et linguistique, tout lui est bon pour enrichir son catalogue de faits et de documents. Entouré de ses collections, de ses livres, de ses enfants, il mène, dans le cadre riant des vergers de Down, une existence en quelque sorte idéale, tant elle es-t affranchie des misères et des laideurs de ce « combat pour la vie, » dont il a le premier donné la formule. On dirait d'une de ces pastorales philosophiques, d'une de ces Cythères de la science comme Diderot en rêvait, et comme il en avait une fois l'an des échappées chez Helvétius ou chez le baron d'Holbach.
Certes, il n'a rien du pontife, celui-là. et il ne demande à la science ni fortune, ni pouvoir, ni satisfactions de vanité! A voir ce doux vieillard au milieu des siens, à table en face de sa bonne femme (une petite-fille da grand potier Wedgwood), entre ses deux filles et ses cinq fils, dont l'un est aujourd'hui banquier à Southampton, le second agrégé de Cambridge, le troisième
1. Depuis que ces lignes ont paru pour la première fois dans, les colonnes du journal le Tempi^, M. Darwin est mort.
aide naturaliste de son père, le quatrième officier d'artillerie et le cinquième mathématicien distingué, on le prendrait plutôt pour un fermier aisé ou pour un brave médecin de campagne, que pour l'homme illustre dont le verbe a changé, il y a vingt-cinq ans, tout le cours de la pensée humaine. Simple et gai, il Test comme Socrate, dont le type revit sur son masque puissant, sous la courbe hardie de son front, sous l'épaisse broussaille de ses gros sourcils blancs, dans sa barbe touffue et jusque dans l'écrasement de sa voûte nasale. Les belles parties de rire qu'il a au dessert avec ses grands amis le professeur Huxley et sir Joseph Hooker, le président de la Société royale ! Il n'est pas absolument certain que les plaisanteries de ce joyeux trio parussent d'un comique achevé aux habitués du Palais-Royal ou du Concert des Ambassadeurs : mais la réciproque n'est pas moins vraisemblable, et en se plaçant dans la région sereine de l'absolu et de l'éternel, il est bien permis de supposer que l'esprit de Darwin en vaut un autre.
Ce qu'il y a de plus charmant en lui, avec sa simplicité parfaite, c'est sa sincérité. Demandez-lui tranquillement de quoi il s'occupe en ce moment : et, sans balancer, sans ombre de pédantisme ou de défiance, il vous le dira, vous fera part de ses observations, de ses conclusions en voie de formation, de ses doutes mêmes. En est-il autrement dans ses livres, et l'a-t-on vu jamais hésiter à enregistrer un fait, à lui donner toute sa valeur, parce que ce fait ne concorde pas rigoureusement avec les hypothèses ou les déductions développées dans l'ensemble de l'ouvrage ? La loyauté complète, la recherche de la vérité sans souci des conséquences, voilà ce qui caractérise toute
son œuvre. Croit-on qu'il eût pu la produire dans une Académie sans perdre un temps précieux en querelles ' vaines ? M. Darwin ne paraît pas une fois l'an dans cette Société Royale de Londres dont son père et son grandpère maternel, avant lui, ont été associés.
Grande serait l'erreur, au surplus, de se représenter cette Compagnie célèbre comme établie sur le plan de nos sections de l'InstiLut. Quoique « incorporée » par Charte royale sous Charles II. et devant son titre à cette circonstance, elle est plutôt un club scientifique qu'une institution vraiment officielle. Le nombre de ses membres n'est pas limité Ils ne reçoivent ni appointements ni jetons de présence, n'arborent aucun uniforme, aucun insigne, ne possèdent aucun rang hiérarchique et ne se montrent jamais en public dans des séances d'apparat. Les seuls rapports que la Société entretienne avec l'Etat sont ceux qu'elle peut avoir, à titre gracieux, comme corps consultatif, au sujet d'une expédition scientifique. Chaque associé, comme dans un cercle ordinaire, paye un droit d'entrée de 10 livres sterling et une souscription annuelle de 4 livres. Il y a tous les ans une soixantaine de candidatures, parmi lesquelles la Société choisit au scrutin secret quinze noms qu'elle ajoute à sa liste. Le chiffre des associés oscille généralement autour de 600. Leurs cotisations, ajoutées à quelques legs et dotations qui forment la fortune de la Compagnie, lui constituent environ 5,000 livres sterling de revenu. C'est sur ces ressources relativement modestes qu'elle subvient aux frais d'impression àe?^ Philosophical Transactions, souscrit aux publications scientifiques, entretient une fort belle
bibliothèque et le petit nombre d'auxiliaires strictement indispensable. Les réunions,' ont lieu toutes les semaines à huit heures et demie du soir. Rien de moins pompeux et de moins solennel que cette organisation.
Elle l'est trop encore au gré de savants comme M. Darwin ou M. Tyndall, qui préfèrent entrer en rapports directs avec le public. Tua par le livre, l'autre par la parole. M. Tyndall, lui, ne s'isole pas à la campagne. Il occupe tout en haut delà Royal-Institution l'appartement môme que son maître Faraday et sir Humphrey Davy ont habité avant lui. A peine revenu, en octobre ou novembre, de son expédition annuelle aux glaciers des Alpes, il s'enferme dans son laboratoire et n'en sort plus que pour descendre à Tamphithéâtre et donner à ses auditeurs assidus la primeur de ses travaux. Et que tout est bien britannique là-dedans! Le professeur avec sa face frais rasée, au type chevalin, son débit net et rapide, ses expériences brèves et précises, accumulées comme les coups d'un marteau-pilon ; l'auditoire composa de femmes élégantes, de jeunes gens, d'hommes du monde entassés à l'étroit sur les banquettes circulaires, — épaules nues, plumes et diamants, gilets ouverts et blanches cravates, tous les dehors d'un public de l'Opéra — mais attentif comme une classe de polytechniciens ; dans le vestibule, cinq cents valets de pied drapés dans leurs lévites fourrées ; et, le long du trottoir, des files de voitures qui débordent sur toutes les rues voisines.
C'est la mode, dira-t-on ; oui, mais il y a vingt ans qu'elle dure. L'établissement môme, la Royal-Institution, qui n'a de royal que le nom, comme tant d'autres choses britanniques, date du commencement du siècle et doit sa
fondation à Rumford. C'est une propriété privée, qui a ses actionnaires, ses associés ; les abonnés achètent assez cher le droit d'assister aux leçons et conférences, mais peuvent céder leurs billets comme on cède une loge d'opéra.- C'est une gracieuseté fort en usage à Londres et qui ne laisse pas d'étonner un peu les étrangers quand elle leur arrive pour la première fois. Yoit-on un Parisien trouvant sous sa serviette, en s'asseyant à table, un coupon de... banquette pour aller à neuf heures du soir entendre une leçon de chimie?
Quoi qu'il en soit, les affaires de l'institution sont si florissantes qu'elle s'est constamment trouvée en état depuisle commencement du siècle, non seulement de s'attacher à poste ûxe, en qualité de professeurs ou de lecturers^ les savants les plus illustres, mais encore de se donnerions les ans le régal de conférences supplémentaires demandées à quelque spécialiste éminent dont les travaux occupent l'attention publique. C'est, si l'on veut, une Compagnie d'assurance mondaine contre l'ignoianco, pour avoir tout de suite, et de première main, des renseignements précis sur ce qui se fait ou s'invente de nouveau. L'intention première du fondateur était plus modeste ; il avait voulu seulement établir une sorte d'Institut mutuel « pour la diffusion des connaissances mécaniques applicables à la vie usuelle ». Le premier cours qui y ait été fait avait pour sujet : Des appareils de chauffage et spécialement des cheminées qui fument!
Le professeur Tyndall n'en est plus à développer de pareils thèmes, quoiqu'il s'occupe de la chaleur à un autre point de vue, — de la chaleur comme un mode du mouvement. Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule tribune où
il développe les conclusions les plus hardies de ses recherches, et l'on n'a pas oublié le retentissement prodigieux qu'eut dans le monde entier, en 1874, son « Adresse » de Belfast. C'était en présence de « TAssociation britannique pour l'avancement des sciences » , le grand Parlement scientifique qui, tous les étés depuis le mois d'août 1831, tient ses assises dans une des villes du Royaume-Uni. Chacun peut s'y présenter pour exposer ses travaux ou ses vues nouvelles, car le chiffre des adhérents est illimité. Mille ou quinze cents auditeurs suivent constamment les séances ; tous les journaux en donnent le compte rendu in extenso à la place même où pendant les sessions parlementaires, ils publient les débats de la Chambre des lords et de la Chambre des communes.
L'Angleterre entière écoute ce qui se dit là. On peut juger du beau tapage quand M. Tyndall, en s'asseyant au fauteuil de la présidence, prononça ce discours fameux où il ne craignit pas d'exposer, telles qu'elles se présentaient à son esprit, toutes les conséquences des travaux modernes sur la nature, les lois et les transformations des forces physiques. Ce n'était pas moins qu'une apologie formelle de la matière, « de cette matière que notre ignorance a si longtemps accablée d'opprobre, » disait l'illustre savant « et dans laquelle je discerne le pouvoir latent de toutes les formes, la promesse de toutes les propriétés de la vie. »
Ce fut comme un coup de clairon éclatant au milieu d'une psalmodie. Toute la Grande-Bretagne tressaillit à. cet appel et pendant plusieurs mois ne parla plus que de Taudacieusc Adresse. Mais quelque nouveauté qu'eussent
de telles paroles, quelque caractère auguste qu'elles empruntassent au milieu où elJes se produisaient, ce ne sont pas ces accents passionnés qui contribuent le plus puissamment à rénover presque à vue d'œil les mœurs et les idées de la vieille Angleterre. Le symptôme capital n'est pas que M. Tyndall ait pu, dans une circonstance déterminée, prononcer ce discours : c'est qu'après l'avoir prononcé il soit resté le maître favori de la haute société anglaise; c'est surtout que ses enseignements se répercutent, à tous les degrés de l'éducation nationale, dans des chaires innombrables. Que sont, après tout, l'Association britannique et la Royal-Institution, sinon le type et le modèle de milliers d'associations et d'instituts plus modestes, mais analogues, qui surgissent peu à peu sur tous les points du Royaume-Uni?
Depuis huit ou dix ans une activité intellectuelle sans exemple s'est fait jour de tous côtés ; le fonctionnement de l'acte parlementaire de 1870 sur l'éducation, en donnant aux municipalités la faculté d'établir dans leur rayon d'action l'instruction primaire gratuite et obligatoire, a déjà fait surgir une génération toute prête à participer aux bienfaits d'un enseignement plus relevé. Par les journaux, par les revues, par les magazines, par les bibliothpques si nombreuses et si admirablement organisées, par les librairies circulantes, les leçons, les conférences, les meetings, une masse énorme de faits et de renseignements est quotidiennement lancée dans la circulation et pénètre jusqu'aux couches populaires les plus profondes. La science coule bien véritablement à pleins bords, les idées justes et fécondes sont remuées à la pelle; l'atmosphère en est comme saturée.
Cette diffusion générale et continue des données les plus récentes, cette communion constante des savants avec la masse de la nation, peuvent seules expliquer la rapidité avec laquelle les notions en apparence les plus raffinées, et qui semblent nécessiter une initiation aux mystères les plus intimes de chaque science, se répandent en Angleterre dans le grand public. Elles expliquent aussi que le style des historiens, des romanciers, des journalistes y soit si fortement nourri de faits et de termes techniques ; que l'art même et la critique d'art en soient imprégnés.
Voyez plutôt M. Ruskin, le grand esthéticien de sa génération et l'homme qui a exercé sur elle la plus profonde influence, sans en excepter môme Thomas Carlyle. Certes, on peut discuter ses théories artistiques : il est même permis en plus d'un cas de ne pas les comprendre, tant il excelle à les envelopper de formules apocalyptiques, ou de sourire quand il affirme que la peinture est en décadence depuis Giotto et le Pérugin. Mais est-il possible de ne pas l'estimer, de ne pas admirer l'étendue et la variété de ses connaissances, de ne pas être touché de sa conviction, de son enthousiasme, de l'ardeur qu'il met depuis bientôt un demi-siècle à convertir les barbares au culte du beau ? Et quelle haute conception de l'art! Pour lui, ce n'est qu'un chapitre de l'histoire universelle, le plus cloiueut et le plus fidèle de tous. C'est l'Homme qu'il voit sous les chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture et de l'architecture ; c'est pour faire concourir au perfectionnement et au bonheur de l'humanité ces manifestations variées de son génie qu'il les étudie sans relâche : elles sont à ses yeux comme le
résumé et la résultante de tout ce qui est juste, bon et 'grand. Démocrate convaincu comme il est critique d'art passionné, c'est aux classes laborieuses qu'il s'adresse dans sa publication périodique d'une originalité si intense et si naturelle, Fors Clavigera; c'est à leur service qu'il a mis toute sa fortune personnelle, en ne se réservant que l'usage de ses collections artistiques et une petite rente strictement suffisante à ses besoins d'anachorète.
Mais aussi quelle action sur le monde anglo-saxon T quelle dictature sans appel sur l'opinion ! et comme il l'oriente à son gré ! L*an dernier, il lui a sufû de dire un peu trop durement d'un peintre à la mode, un impressionniste :
— Cela, de la peinture? C'est ce que j'appelle un pot de couleur impudemment jeté au nez du public...
Il n'en a pas fallu davantage. M. W..., qui vendait la veille ses tableaux quatre ou cinq cents guinées, n'aurait pas trouvé le lendemain à en céder un seul pour le prix du cadre. Il a dû quitter Londres, changer de patrio, après un procès ruineux vainement intenté à M. Ruskin, et au terme duquel il s'est vu attribuer par le jury un liard (one farlhing] de dommages-intérêts. Ceci n'est rien encore. 11 a suffi à M. Ruskin de prononcer un mot, un mot bien simple pourtant, de parler du déclin de sa « vie esthétique » pour ouvrir une ère nouvelle dans la mode, dans le goût britannique. Cela s'appelle le style esthétique. Toilettes des femmes, tentures et papiers des apparte» ments, cuivres des portes, formes des tables et des fauteuils, tout a suivi le courant. Il est devenu pour un temps commun et bas de porter un chapeau ou un corsage qui n'eût pas une intention humanitaire; et la dé-
bauche de fraises godoyées, de pourpoints à crevés de satin et d'accessoires du temps d'Elisabeth, à laquelle toute l'Angleterre s'est abandonnée, était faite pour dégoûter du préraphaélisme M. Ruskin lui-même. A quoi doit-il pourtant une influence si extraordinaire, sinon à l'art infini avec lequel il sait mettre les données scientifiques les plus récentes au service de ses fantaisies critiques?
Peut-être le poète lauréat, M. Tennyson, qui est en même temps le poète favori des classes aristocratiques, avait-il dans une certaine mesure préparé ce mouvement par sa prédilection pour les motifs archaïques et par les temps plus ou moins fabuleux où se meuvent tous ses héros. Mais il ne faudrait pas en conclure que lui aussi ne soit pas profondément imprégné de la science ambiante. Chez lui, comme chez M. Robert Browning, ce qui frappe le plus le lecteur étranger, avec le choix bizarre des sujets, c'est une foi robuste au progrès et au perfectionnement de l'humanité, qui perce à tout instant. A la vérité, l'idéal n'est pas le même chez les deux poètes, ni la conception des moyens qui peuvent conduire au but. M. Tennyson, profondément anglais et même anglais de province, dans ses conceptions maîtresses, n'admet guère qu'on puisse arriver, autrement que par les procédés traditionnels de son pays, à cet âge d'or :
« Où les tambours ne palpiteront plus, — où les étendards de bataille seront roulés pour toujours sur leurs hampes, — dans le Parlement humain et la Fédération du monde. »
Il manque de la hauteur de vues et de la large sympathie qui permettent de contempler sans colère les mou-
vements tumultueux des nations, et oublie trop parfois que la tempête, comme la marée, obéit aux lois naturelles. Il se laisse aisément aller à traiter avec un dédain tout insulaire ce qui n'est pas conforme aux habitudes britanniques ; il ignore ou néglige le rôle que la passion joue dans les choses humaines, et les grands résultats qu'elle a souvent aidé la froide raison à obtenir. De la France, il dira volontiers :
a Une bouffée soudaine, et- voici le plus grave citoyen qui perd la tète, le souverain qui reste éperdu, le soldat qui refuse de se battre, tandis que les petits garçons tirent des coups de fusil dans les rues. »
Son modèle à lui, c'est la Grande-Bretagne :
« La terre du gouvernement bien assis, la terre de haute et vieille renommée, où la liberté s'élargit lentement, de précédent en précédent. »
M. Robert Browning, au contraire, croit à la passion comme à la grande force motrice. 11 n'admet pas que l'homme s'enferme dans le cercle étroit d'une résignation passive. Il veut le voir aspirer fortement, éperdument à ce progrès qu'il chante lui aussi :
« Que la main se tende toujours vers ce qui est hors de sa portée ! » s'écrie-t-il. A ses yeux, il n'y a de grandeur qu'à tenter l'impossible, à vouloir atteindre l'inaccessible. C'est cet effort désespéré, cette escalade tilanesque où les générations servent d'échelons aux générations, qui élève l'humanité au-dessus d'elle-même.
A bien d'autres égards encore, les deux leading poètes de l'Angleterre diffèrent profondément et semblent appartenir à deux mondes opposés. Mais chez l'un et l'autre, comme chez M. Swinburne, chez M. Austin, — on peut
dire chez tous les poètes anglais contemporains, — la science tient, à leur insu même, un rôle prépondérant et forme un substratum solide aux broderies les plus délicates. Leur vers est pétri, pour ainsi dire, des notions les plus modernes au lieu d'enrouler simplement des syllabes musicales sur le vide d'une erreur de fait, comme cela est si fréquent ailleurs. Il y a là, à côté d'une tendance de race, une influence manifeste de milieu. La science y rayonne déjà si puissamment que nul n'échappe à son action. Et c'est ainsi que la poésie, fidèle à son véritable m.andat, à ce titre de vates que les anciens donnaient à leurs bardes, redevient bien réellement l'expression la plus auguste et le couronnement de la philosophie d'une époque.
Tout, dans la vie littéraire de la Grande-Bretagne, depuis l'œuvre du journaliste et du romancier jusqu'à celle du savant et du poète, concourt donc sans relâche à élever le niveau moral et intellectuel de la nation. Personne ne dédaigne ce rôle modeste d'instituteur; chacun y voit le but véritable de la parole écrite ou parlée, et c'est à ce point de vue que la critique se place toujours pour jauger la valeur d'une œuvre. L'amusement, le plaisir ne viennent qu'en seconde ligne : c'est l'assaisonnement; ce n'est jamais la pièce de résistance.
Gela revient à dire que le peuple anglais est, entre tous, le mieux renseigné. C'est pourquoi il est non seulement le ijlas libre, mais le moins exposé à voir périr ses libertés. Chez lui, l'erreur, la calomnie ou le préjugé ne peuvent plus prévaloir, et la légende politique est impossible. 11 porte sur les choses contemporaines un jugement aussi voisin que possible du jugement de l'histoire.
Ses hommes d'État sont condamnés à le servir honnêtement; ses généraux, ses fonctionnaires de tout ordre peuvent à peine songer à sortir de la voie droite; la lumière inonde tout.
Ce qui détone dans un spectacle si hrillant et si glorieux pour la race anglo-saxonne, c'est la modestie de la place assignée à celui cfui en est l'artisan le plus actif, l'homme de lettres, le journaliste. Personne ne s'occupe de lui; il passe inaperçu dans la foule affairée; on ne décrit pas sa maison ; on ne cherche pas avidement sa physionomie dans ces fêtes mondaines que Thackeray a baptisées « la Foire aux vanités; « on ne connaît pas ses habitudes : il est anonyme comme l'est pour les passagers d'un grand navire le timonier qui se trouve de quart à la barre. Qui sait, hors de la profession, comment s'appelle Fauteur de tel leadîng article que toutes les chancelleries européennes étudient à la loupe pour y découvrir le mot d'une situation ? En 18 68, Prévost-Paradol, alors dans tout l'éclat d'une réputation sans tache, fit un voyage en Grande-Bretagne et y fut accueilli, notamment à Edimbourg, avec ces empressements llatteurs que la société anglaise sait si bien prodiguer pour peu que l'envie lui en prenne.
La presse de Londres constata ces empressements sans jalousie, mais non pas sans amertume; suivant ses habitudes raisonneuses, elle en prit occasion pour faire un retour sur elle-même et sur la situation qui lui est assignée dans le monde. « En France, disait-elle, voilà où mène la plume: un journaliste de talent est quelqu'un de considérable et peut aspirer à tout. Supposez que M. Prcvost-Paradol fût né Anglais, où serait-il ? et de ces
gb LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.
nobles ladics si avides de prendre son bras pour descendre à lable, quelle est celle qui songerait seulement Cl l'admettre chez elle ? Quelle distance entre sa situation sociale et celle de dix journalistes anglais qui écrivent d'aussi bons articles que les siens ! » A quoi Prévost- Paradol eut bientôt très finement répondu. « Un Français, répliqua-t-il àla première occasion, a rarement une passion réelle pour le véritable pouvoir ou pour la fortune. Son ambition vise surtout à la réputation, à l'éloge, à Tespoir de donner une haute idée de lui à ses concitoyens ou môme à un cercle étroit de familiers ; il se console aisément de bien des déboires s'il peut croire que ceux qui l'entourent le considèrent comme supérieur à sa fortune... // donne le premier rang au plaisir de V esprit.». »
On ne pouvait dire plus courtoisement à MM. les Anglais qu'ils ne sont pas précisément affligés du même travers. Mais est-il bien sûr que leur point de vue ne soit pas le plus sage? Avec notre éternelle manie de nous payer de mois et d'attribuer tous les mérites à l'esprit, nous avons bientôt fait de mettre un homme au Gapitole pour une phrase dite ou écrite à propos, quitte à le traîner sur la claie le lendemain. Gapitole et gémonies sont deux traitements que nos voisins appliquent fort rarement à leurs gens de lettres. Ils les regardent simplement comme des spécialistes qui remplissent leur fonction dans l'œuvre commune, et qui ont strictement droit, dans la répartition du dividende, à leur juste part de salaire et de considération.
Au moins serait-il juste de reconnaître hautement que, cette fonction spéciale, la littérature anglaise s'en acquitte
à merveille. Quelle forme revêtiront en se développant les germes qu'elle jette au vent d'une main si prodigue? C'est ce qu'un avenir prochain révélera sans doute. Que cet immense mouvement intellectuel doive nécessairement aboutir à une rénovation profonde des institutions britanniques, dans un sens plus large et plus démocratique, on peut dès aujourd'hui en être assuré.