‹ La vie publique en AngleterreChapitre 4 sur 19 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quoique Mirabeau ait traduit dès 1789, pour F Assemblée nationale, un précis des usages et règlements de la Chambre des Communes, c'est seulement le principe du régime parlementaire qui a été emprunté à la Grande- Bretagne par le monde civilisé. La plupart des nations ont accommodé ce système à leurs habitudes propres et à .leur génie. 11 n'en est pas qui aient copié de toutes pièces les formes extérieures de leur modèle, et cela n'a rien qui puisse étonner si l'on songe que ces formes sont l'effigie parfois grotesque et presque toujours surannée de traditions historiques ou préhistoriques spéciales à la race anglo-saxonne.

Aussi l'étranger, même le plus rompu aux usages du continent, se trouve-t-il désorienté et quelque peu ahuri quand il assiste pour la première fois à une séance des Communes. L'aspect de la salle, qui est celui d'une chapelle, les manières des députés, leurs mouvements, leurs façons d'agir, lui sont aussi nouveaux que leur vocabulaire. Il regarde sans voir, écout^^^«»fts;2â8ii**^^^

B\8D0THECA

sort en désespérant in petto d'arriver jamais à approfondir les mystères de ce sabbat britannique.

C*est à Westminster que la scène se passe. Le palais du Parlement, où siègent les deux Chambres, est adossé à la basilique. Après avoir parcouru dans sa longueur Westminster-Hall, la merveilleuse salle gothique qui a longtemps servi de Pas Perdus à une douzaine de cours de justice, on trouve, à gauche de la plate-forme de pierre qui porte la table royale aux jours de couronnement, — l'entrée des couloirs qui conduisent à la Chambre des Communes. Vous êtes muni d'une carte, vous vous réclamez d'un député, ou plus simplement encore vous avez glissé une demi-couronne propitiatoire dans la patte du policeman casqué de noir qui veille aux barrières ; et vous voici parvenu sans encombre au grand lobby ou foyer octogone qui répond à notre salon de la Paix. Peu de monde. Quelques personnes — des députés sans doute — vont et viennent, échangeant des renseignements avec un journaliste ou des confidences avec un électeur influent. Tout est calme, correct et froid. On ne fume pas. Personne ne songe à jouer la comédie de l'importance et des airs affaires ; on ne voit pas des gens échevelés ou chauves surgir d'une double porte matelassée pour jeter au vent une nouvelle et devenir le centre d'un groupe ardent de questionneurs.

Encore un couloir, des marches à monter, puis une porte s'ouvre et vous voilà installé dans une tribune assez sombre. D'autres spectateurs y ont déjà trouvé place. Tous appartiennent au sexe laid. A droite, à gauche, des banquettes de cuir. Devant vous, une salle rectangulaire qui vous étonne par ses médiocres dimen-

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sions, lambrissée du haut en bas de chêne verni, et dont un tiers à peine est réservé aux déj^utés. Ce tiers réservé, ou parquet de l'enceinte législative, occupe l'axe longitudinal de la salle. Au fond et sur les côtés surplombent .des galeries ou tribunes divis jes en loges par des cloisons de bois, à la façon des bancs d'une église anglicane.

Appuyé au mur de chevet, le fauteuil du speaker ou président, — une espèce de chaire gothique élevée sur une petite estrade. Au-dessous, sur le parquet même, une grande table carrée, massive, couverte de papiers et de documents. C'est autour de cette table que s'alignent sur trois côtés les bancs des députés, — des bancs à siège et dossier de cuir vert. L'espace vide ou couloir qui permet les allées et venues s'appelle la ganjway, et joue un grand rôle dans la phraséologie du lieu.

Quatre heures sonnent, M. le speaker, le très honorable sir H. W. Brand, prend place au fauteuil. Son entrée s'est effectuée sans tambours ni trompettes. Il est arrivé, en robe noire, bas de soie et perruque Louis XIV, précédé de deux huissiers, suivi d'un porte-queue, d'un chapelain et des trois secrétaires ou « commis de la table, » derks at the table. Sur son passage, la police a crié : Hats ofjf! (chapeau bas!)

Aussitôt, le sergent d'armes, — un magnifique gentleman en habit de cour , — est venu du fond de la salle, où sa place marque une ligue imaginaire, qu'on appelle la barre; il a pris sur les tasseaux où elle repose la lourde masse de vermeil qui symbolise la présence officielle du speaker, et l'a déposée au bord libre de la table. Les secrétaires, en robe noire et perruque à trois marteaux, se sont assis devant l'estrade, aux pieds du président.

Le chapelain revota de son surplis lit les prières quotidiennes, qui ne durent pas moins de dix minutes. Il y en a une pour la reine, une autre pour la famille royale, et la plus longue de toutes poar les ( fidèles Communes » de Sa Majesté. Puissent-elles délibérer sans faiblesse, faveur, ni préjugés!

Les bancs de la Chambre qui étaient encore inoccupés, commencent à s'animer vers la fin du service religieux, Les deux portes placées aux côtés du fauteuil présidentiel ne font que s'ouvrir et se fermer. Des députés entrent^ vont déposer leur chapeau, une paire de gants ou un paquet de papier à la place qu'ils veulent se réserver, et s'empressent de ressortir. Ne serait-il pas plus simple qu'ils eussent chacun leur stalle? direz-vous. Assurément. Maig"ce ne serait pas traditionneL Donc, tant pis pour ces messieurs ; ils viendront retenir leur place pendant la prière, ou ils n'en auront pas ! Et cela d'autant plus sûrement que le nombre des places est fort inférieur à celui des députés : il n'y en a pas 200 pour 652 honorables. Force leur sera donc, s'ils se sont mis en retard, d'aller se réfugier dans une des deux galeries latérales réservées à cet effet, et d'où ces exilés se pencheront sur la séance comme de simples spectateurs.

Quant à des pupitres, des plumes, des couteaux à papier, des enveloppes ou tout autre moyen d'occuper à ses petites affaires personnelles le temps et l'attention qui appartiennent aux contribuables, — ce sont là des accessoires aussi inconnus que la tribune aux membres du Parlement britannique. Une part de banquette, qu'il faut conquérir par une ponctualité rigoureuse, voilà tout ce que leur accorde l'usage. Il est vrai que la place une

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fois conquise appartient pour toute la soirée à son heureux possesseur. Même il a le droit, une fois la prière dite, — pas avant, — de la marquer définitivement en glissant sa carte dans un petit cadre de cuivre disposé à cet effet sur le dossier.

Un coup d'oeil complémentaire sur la salle, tandis que la séance n*est pas encore ouverte. Cette longue galerie au-dessus de la tête du speaker est celle des reporters. Le premier rang, divisé en une vingtaine de logettes, est réservé aux sténographes, qui ne sont pas comme chez nous des fonctionnaires de TÉtat, mais des représentants de la presse. Chaque journal a le sien. Les comptes rendus se contrôlent ainsi les uns les autres, et le public a la véritable photographie du débat, au lieu de l'épreuve revue et corrigée que lui fournit notre organisation officielle. Tous les gmnds journaux donnent d'ailleurs la sténographie in extenso. Quelques feuilles satiriques se permettent seules ces articles d'impressions personnelles et généralement malveillantes qui constituent, pour la plupart des lecteurs français, la « physionomie de la séance. » Les sténographes se relayent d'abord tous les quarts d'heure, puis toutes les dix, les cinq et enfin les deux minutes, — et télégraphient immédiatement à leur journal ce qu'ils viennent décrire.

Fait bizarre : cette publication des comptes rendus parlementaires, définitivement entrée dans les mœurs depuis le commencement du siècle, est encore illégale; c'est un délit, une « violation du privilège » de la Chambre. Des centaines de gazetiers et d'imprimeurs ont jadis été appelés à la barre et envoyés à la Tour pour avoir rendu compte des séances du Parlement, et il n'a

fallu rien moins que l'éloquence enflammée de Burke pour amener la Chambre des communes à laisser tomber en désuétude une rigueur qu'elle considérait comme la garantie de sa liberté.

Au-dessus de la galerie des reporters, où les rédacteurs principaux des journaux notables viennent les jours de grande séance prendre place derrière les sténographes, on remarque, tout près du plafond, une longue grille. Et derrière cette grille, des chapeaux à plumes, des fleurs, des minois plus ou moins frais.

C'est la cage, ou tribune des dames, la seule où il leur soit permis de venir assister aux séances de la Chambre. Coutume barbare! s'écrieront nos chevaliers de la lorgnette. Et il faut bien convenir avec eux que les Communes gagneraient en animation et en pittoresque à laisser envahir leur pourtour par quelques jolies politiciennes. Mais peut-être aussi l'introduction de cet élément capiteux enlèverait-elle aux débats quelque peu de leur caractère éminemment pratique. Sans aller jusqu'à supposer un instant qu'il y ait au monde des législateurs assez frivoles pour proférer des interruptions ou provoquer des scènes tumultueuses uniquement en vue de la galerie féminine, il est bien permis de croire que la présence de ces aimables juges du camp ne peut guère être favorable au calme du tournoi et à la bonne expédition des affaires. Toujours est -il qu'en dépit de réclamations réitérées, secrètement appuyées, dit-on, parla reine en personne, la cage n'a jamais été abolie. Au fond de la salle et faisant face au speaker, se trouve une autre loge grillée, celle de sa femme, qui a ainsi le privilège de le contempler dans sa majesté.

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Mais voici les prières terminées. Le chapelain se retire à reculons, en saluant à chaque pas. La séance est ouverte. En quelques secondes, les bancs parlementaires se sont garnis de députés.

Ce qui frappe d'abord et même choque un peu le visiteur étranger, c'est que ces messieurs gardent leur chapeau sur la tête, tandis que tout le monde'dans la salle est tenu de se découvrir. Ils sont là comme dans un club ou une enceinte de pesage, la canne ou le parapluie à la main, en redingote, en pardessus, en jaquette du matin, en pantalon clair, — ceux-ci en bottes fines et éperons, ceux-là avec une touffe de fleurs à la boutonnière, — les uns déjà somnolents et alourdis, les autres remuants et bavards.

Le type avocat n'est pas prédominant comme chez nous, bien qu'il soit aussi représenté. Le type littérateur et le type médecin ne brillent guère que par leur absence. L'industriel prospère, le gentilhomme terrien, le sportsman, le swell{ce qu'on appelait jadis un dandy), sont en majorité. Quelques-uns sont de jeunes hommes, — des fils de pairs qui passent par la Chambre basse en attendant que leur tour vienne de siéger à la Chambre des lords. Au total, un coup d'oeil suffit pour constater qu'on se trouve en présence d'une aristocratie renforcée de ploutocratie, et non plus comme chez nous d'un Parlement où neuf députés sur dix sont les fils de leurs œuvres.

Pendant une vingtaine de minutes, la Chambre n'est guère occupée que de lois d'intérêt local, adoptées en première, en deuxième ou en troisième lecture sur ravis favorable des commissions compétentes. Puis vient

rheure des pétitions. C'est encore une simple formalité. La pétition, présentée par un membre qui transmet aux commis, sur un bout de pajjier, Inidication du sujet et de l'origine du document, va s'engloutir dans un des grands sacs ad hoc placés aux deux côtés de la table parlementaire.

L'enceinte achève de se garnir. Les ministres occupent à la droite du speaker le banc le plus rapproché de la table [fro?it bench). Derrière eux se rangent les députés de la majorité qui ont pu trouver à s'asseoir. En face, aux bancs de gauche et de l'autre côté de la table, siège l'opposition qui, elle aussi, met en ligne sur son front de bandière les membres de son ex-cabinet. Les bancs qui font face au speaker sont réservés aux indécis, ou, si Ton veut, aux indépendants et à ceux qui, comme les home rulcrs irlandais, forment un parti à part, votant tantôt avec le ministère et tantôt contre lui : dans le vocabulaire de la Chambre des communes, ce sont les gens de below the gangway (de par delà le couloir).

Do môme, le premier ministre est le leader of the house, le chef de la Chambre (puisqu'il est le chef de la majorité) ; et le généralissime qui commande l'attaque, désigné par un vote formel de la gauche pour la durée de la législature, accepté, reconnu par tous, est le leader de l'opposition.

Ces habitudes hiérarchiques n'ont pas passé dans nos mœurs, et ne sont pas plus compatibles avec l'extrôme division des partis qu'avec l'instabilité de notre tempérament national et la passion de légalité qui en est le caractère dominant. Elles sont naturelles dans un pays où tout se base sur l'autorité des précédents et des situa-

lions acquises ; où la masse législative se partage traditionnellement en deux partis rivaux ; où ces partis prennent pour rôle en quelque sorte impersonnel I0 développement Fun du 2^oiu% l'autre du coîitre sur chaqne question, la défense systématique et l'opposition systématique.

Et c'est là, pour le dire en passant, en quoi le système parlementaire pur, tel qu'il fonctionne depuis deux siècles en Grande-Bretagne, diffère essentiellement de la conception continentale, du régime conventionnel, de cette sorte de dictature à six cents têtes vers laquelle tendent, consciemment ou inconsciemment, tous nos politiques. La Chambre des communes ne gouverne ni directement ni indirectement, et n'y prétend pas. Elle n'est qu'une arène oratoire, — un parleinent, au sens propre, — où les porte-parole autorisés des deux grands partis viennent tour à tour plaider contradictoirement chaque question vitale, avec l'espoir de convaincre non pas leurs adversaires, mais le pays légal, véritable détenteur de la puissance publique *.

Il est près de cinq heures : le défile des pétitions pris fin et les « notices de motion » arrivent, — si c'est aujourd'hui un mardi ou un vendredi. Le lundi et le jeudi sont réserves à l'initiative gouvernementale ; le

1. Quelques personnes ont cru voir ici, quand ces études ont paru dans le journal le Temps, une critique à l'adresse des parlements français. Elles se sont trompées. L'auteur n'a jamais songé à affirmer la supériorité du système anglais sur le système conventionnel. Il a simplement constaté un fait : c'est que la ccnf'eption britannique du régime parlementaire diffère absolument de Ja conception continentale.

mercredi est spécialement consacré aux bills d'origineindividuelle; le samedi est jour de congé.

Les « notices de motion » se rapportent à des questions, à des résolutions ou à des lois.

S'il s'agit d'une simple question, l'honorable membre qui désire la poser a eu soin de l'écrire sur un bout de papier et de la passer à un des commis. Malheureusement, la floraison des questions est par trop luxuriante à la Chambre des communes. L'unique occupation d'une bonne moitié de ses membres est de se creuser la cervelle pour trouver des griefs plus ou moins légitimes sur lesquels interroger le cabinet. Vingt-quatre heures par jour ne suffiraient pas à écouter ces monomanes et à leur répondre. Aussi a-t-on dû recourir, pour abréger la procédure, à un expédient héroïque : on tire au sort, parmi toutes les questions présentées, celles que la Chambre écoutera. Les autres devront se contenter de figurer pour mémoire à l'ordre du jour, aûn de montrer aux électeurs de Tiptopborough que leur digne représentant est toujours sur la brèche.

Et c'est ainsi que le monde ignorera encore longtemps a si l'intention du très hoiiorable secrétaire d'Etat au département de la guerre est, comme l'assure un journal du matin, de substituer le passepoil jaune au passepoil rouge dans Tinfantcrie de Sa Majesté » ; ou bien « si le très honorable commissaire des travaux publics ne se propose pas de faire bientôt réparer l'allée de Rotten- Row, qui devient de jour en jour plus impraticable aux chevaux de selle. »

C'est, bien entendu, au milieu de l'inattention gêné-

raie et du brait des conversations à demi-voix que ces questions s'agitent la i)lupart du temps. Parfois^ au contraire, le sujet est d'une réelle importance, il s'agit par exemple de la politique extérieure du cabinet, le premier ministre ou le Foreign secrelary doit faire une réponse décisive, déposer sur la table des documents inédits : l'affaire prend les proportions d'un débat sérieux.

Mais voici que l'ordre du jour nous amène au véritable objet de la séance, — la discussion très attendue d'un amendement à un bill présenté par le gouvernement.

Un des membres les plus écoutés de l'opposition s'est fait inscrire pour prendre la parole ; son tour est venu : il soulève son chapeau. Le speaker lui répond d'un signe de tête. L'orateur se lève. S'il a fait partie de l'ancien cabinet et siège au front bcnch de son parti, il pourra s'avancer jusqu'à la table, y déposer quelques notes, se faire apporter un verre d'eau plus ou moins coupée de spiritueux. S'il appartient au gros des troupes opposantes, c'est de sa place même qu'il prendra la parole, le chapeau ou le stick à la main. Dans tous les cas, seul découvert au milieu de l'Assemblée, dont les rumeurs s'apaisent, il s'adresse au speaker : Si}\ Monsieur ..

Maintenant qu'il est en possession de la parole, personne ne peut plus la lui ôter. 11 parlera deux heures, cinq heures, dix heures s'il veut, l'inattention seule de la Chambre, les bruits et mouvements divers, ou le vide qui se fera par le départ successif des auditeurs, l'avertiront qu'il dépasse les bornes... Et encore, que lui importe? Ce n'est pas pour la Chambre qu'il parle, c'est

pour le pays. Les sténographes sont là, fidèles au poste, inébranlables comme le speaker. Il parle donc, il parle longtemps et, soyons juste, il parle généralement bien. Froidement, sans gestes, mais avec une grande aisance, une correction parfaite, une voix mâle et vibrante, une entente véritable du métier.

La forte éducation classique que reçoivent en Angleterre les classes dirigeantes, l'habitude d'exprimer ses pensées en public contractée dès le collège, le flot continu de discours d' après-dîner, d'adresses, de sermons, de conférences qui roule autour de lui — l'ont de longue date familiarisé avec les formes oratoires, imprégné, saturé d'éloquence courante. Il est rare qu'il s'élève jusqu'aux sommets de l'art : il est plus rare encore qu'il soit insuffisant. D'ailleurs, il connaît bien la question qu'il traite, il l'a étudiée à fond, chez lui et à l'étranger, car il voyage tous les ans et sait deux ou trois langues ; c'est un spécialiste, il a toujours à vous apprendre quelque chose d'intéressant ou de neuL On l'écoute donc, — au moins jusqu'à l'heure du dîner.

Que s'il frappe juste, si le sujet passionne tant soit peu son auditoire, des hearlhear! (écoutez! écoutez!) viennent fréquemment souligner ses mots les plus heureux. S'anime-t-il, porte-t-il la guerre sur le territoire ennemi, le parti d'en face se passionne à son tour, ricane, oppose des no! no! (non! non !) plus ou moins énergiques à ses allégations.

D'applaudissements au sens propre du mot, de ces battements de mains par lesquels fapprobation s'exprime en France, il n'y en a jamais à la Chambre des Communes. On n'en cite, du moins, qu'un exemple. C'était

en 18'J3, à la péroraison d'un discours de M. Gladstone sur un bill relatif à l'administration des dotations charitables [charity trust bill). L'admiration de l'auditoire surexcitée emprunta pour un moment le mode d'expression continental. Chose remarquable ! le bill que défendait l'éminent homme d'État n'en échoua pas moins.

Rarement on interrompt l'orateur. Personne ne tente de lui faire perdre le fil de son discours. La courtoisie parlementaire s'y oppose. L'Assemblée, par la voix du speaker, ne lui a pas donné la parole pour qu'un malotru la lui coupe. Cela ne se fait pas plus dans un Parlement que dans un salon. Tout au plus un collègue, particulièrement touché par une erreur de fait, hasardera- t-il une observation incidente et poliment rectificative, en saluant du chapeau. Une explosion de passion, un démenti formel, ne se produisent pas une fois en dix ans, et font scandale.

D'ailleurs, il observe trop bien l'étiquette du lieu pour qu'on ne s'y soumette pas envers lui. Il ne s'adresse pas à ses adversaires ; il ne les montre pas d'un doigt impérieux; il ne cherche pas à les offenser; il ne se laisse pas aller à faire des personnalités blessantes. S'il faut absolument qu'il donne à entendre qu'un membre de la Chambre a sciemment altéré la vérité, il s'empressera d'ajouter que c'est « au sens parlementaire ». S'il se voit dans l'absolue nécessité de le désigner, il ne le nomme pas, mais l'appelle correctement « mon excellent ami le député de Tiptopborough». S'il vise un ministre, soyez sûr qu'il se servira seulement du titre de son office. C'est devant un Parlement anonyme qu'il développe son opinion, anonyme lui-même, k titre de représentant

d'une unité électorale. Qu'il s'écarte de cette règle essentielle , et la pénalité formidable dont le menacera le speaker, pour le rappeler à l'ordre, sera de l'avertir qu'il va se voir ohligé...de rappeler par son nom! N'est-ce pas à fiire dresser les cheveux sur la tête?

Fiction bizarre, si l'on veut; mais qui a incontestablement pour effet d'élever le niveau de la discussion, de donner de la dignité aux débats, de prévenir des scènes aussi puériles qu'elles sont répugnantes, — au total de maintenir l'autorité du Parlement et le bon renom du régime parlementaire , — en môme temps qu'elle marque et constate le lien intime par lequel l'élu doit toujours se sentir attaché à l'électeur. Dans le grand conseil de la nation, il n'est plus, ne doit plus être M. X... ou M. Z... Il s'appelle Ghelsea, Birmingham, Manchester.

Est-ce à dire que la Chambre des communes ne soit pas houleuse à ses heures, rétive, bruyante et môme orageuse? Elle l'est comme toutes les assemblées. Mais ses bourrasques et ses tcmpôtes sont moins désordonnées que celles d'aucun autre Parlement. Elles ne dégénèrent que très exceptionnellement en défis, en altercations personnelles. Et il n'est pas douteux que ce résultat ne soit dû aux habitudes de décorum semées dans son atmosphère par ces règles élémentaires.

La véritable éloquence n'a jamais fait défaut à la Chambre des Communes. Aujourd'hui encore, elle peut se vanter de posséder en M. John Bright et en M. Gladstone les deux orateurs les plus puissants du temps présent, sans conteste.

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M. John Bright , « la raison pénétrée et chauffée au rouge par la passion, » comme on Fa défini, — l'incarnation du vir bonus dicendi peritus, — le seul homme vivant peut-être en qui soient venus se réunir tous les dons suprêmes de l'orateur, l'imagination la plus brillante, la sensibilité la plus exquise, l'humour le plus fin, le jugement le plus sûr, la conscience la plus droite, la langue la plus élégante, la plus pure et la plus vigoureuse à la fois.

L'entendre est un plaisir des dieux. Il n'a pas dit vingt paroles, que le débat se trouve haussé de cent coudées. La pensée se déroule sur ses lèvres avec une ampleur, une simplicité noble, une virginité de tons qui font involontairement songer aux sommets couverts de neige et aux majestés de TOcéan. C'est du Bossuet, du Pascal et du Fi^anklin tout ensemble. L'oreille, le cœur, la raison, l'esprit, tout est charmé. Il excelle à trouver de ces images à l'emporte-pièce, frappées comme des médailles et qui entrent aussitôt en circulation. Il sait toucher toutes les cordes humaines l'une après l'autre. Ou plutôt, ce qui ravit et entraîne, c'est qu'on sent bien que ce n'est pas chez lui effet de l'art, mais d'une conviction profonde, servie par des dons incomparables. Il semble toujours croire qu'il est possible de persuader ses adversaires par de bonnes raisons, et sûrement il le croit, — les jugeant d'après lui-même.

Force unique, qui manque aux rhéteurs, et qui lui a bien des fois donné les victoires les plus inattendues. Sa faculté maîtresse est un sens profond et serein des destinées de l'homme, — dégagées des circonstances de race et de milieu. Avec cela. Anglais des pieds à la tête, Anglais

jusqu'aux moelles, quaker, buveur d'eau, filateur, philanthrope et évangélisant. Par Teffet qu'il produit sur vous, jugez de celui qu'il peut produire sur des masses à son diapason. A la Chambre, quand il se lève, tout se tait : il n'y a plus que lui.

M. Gladstone, lui aussi, est une haute conscience et dérive de là sa principale force. Mais il est surtout bien informé des questions qu'il traite. C'est le savant fait Verbe, l'orateur d'affaires qui a épuisé toutes les sources, qui s'est assimilé les moindres éléments atomiques de son sujet, et qui n'a pas d'égal pour les grouper, les mettre en ligne, les faire défiler en ordre de bataille devant un auditoire émerveillé.

Si son éloquence n'est pas d'un souffle aussi éolien que celle de M. Bright, son autorité sur la Chambre est du môme ordre. Elle repose sur son évidente h(Jnnêteté, sur le respect que les neutres et les fourbes ressentent bon gré mal gré pour les opinions arrêtées quand elles sont sincères. M. Gladstone, qui a débuté dans les rangs du torysme.devientradical en vieillissant, par un phénomène presque unique. Feu son rival, lord Beaconsfield, et lui, quels pôles opposés ! Disraeli était certes un orateur plus mordant et par échappées de plus haut vol, de plus large envergure. Mais quelle légèreté morale, quel manque de principes, quel défaut de lest, — et aussi quels naufrages!... Thomas Carlyle pensait à lui, sans doute, quand il a écrit :

« Est-il rien de plus hideux sous le ciel qu'un homme éloquent en train de dire des mensonges?... »

Parmi les hommes de second rang, sir Charles Dilke et le marquis de Hartington méritent qu'on les crayonne,

— ce sont au plus haut point des représentative men, des types de leur classe.

M. Charles Dilke d'abord.

— Seulement sous-secrétaire d'Etat! — Tel fut le cri unanime lors de la formation du présent ministère Gladstone.

Certes, si un membre du jeune parti radical semblait cire papabile. comme disent les Italiens à la veille d'un conclave, arrivé par son talent et ses services au cabinet rank, comme disent les Anglais en temps de crise ministérielle, c'était à coup sûr sir Charles Dilke.

Il y avait autant de curiosité que de sympathie dans la voix populaire qui l'appelait au pouvoir. Mais en présence du ministère Gladstone tel qu'il venait enfin d'être constitué, conservateurs et libéraux restèrent égaement désappointés. On aurait dit d'un auditoire entré là Covent-Garden pour entendre Adelina Patti et qui se voit servir M"* Albani.

Faut-il croire ce qu'on raconte, et qu'il y eût dans l'affaire un vieux levain des temps passés? M. Gladstone n'a jamais brillé par la modestie de la violette, et ne pardonne guère qu'on ne l'adore pas dévotement à deux genoux Or, il est arrivé jadis à M. Charles Dilke de ne pas faire mystère de son estime littéraire pour l'auteur deLothair, Il a même dit à ce propos un bien joli mot :

— En politique, on préfère toujours ses adversaires à ses amis.

Et sur la question d'Orient n'a-t-il pas crié tout haut :

— Mieux vaut à Constantinople le Turc que le Cosaque. Tout cela sent le fagot, sans parler de mainte autre

opinion faite pour horripiler tous les libéraux in ver té-

Il6 LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE,

brés et gélatineux des trois royaumes. Bref, on crut faire coup de maître en lui attribuant seulement un poste subalterne.

Mais, voyez la perversité du public ! A ce second plan où l'on a voulu le rejeter, c'est justement sir Charles Dilke qu'il cherche des yeux. Parmi tous ces mannequins titrés dont*" M. Gladstone a composé son musée Tussaud, on n'est curieux que du modèle vivant, et bien vivant, si méchamment relégué à la chambre des horreurs.

Un républicain anglais, et qui a le courage de son opinion, vaut bien qu'on le photographie par-dessus le chapeau légendaire de M. le duc d'Argyll. Celui-ci, d'ailleurs, estpresqueun Parisien, tout au moins un demi-Français, à la manière de lord Brougham. S'il ne va pas avec Anacharsis Clootz jusqu'à appeler Paris le chef-lieu du globe, du moins il pense et dit hautement que c'est la seconde patrie de tous les gens de goût.

Cela commence comme un conte de fées. Il y avait une fois un beau gars de dix-sept ans, aux yeux bleus et à la fine moustache blonde, qui se promenait à pied à travers l'Europe. Aux environs de Toulon, qu'il visitait en bon Anglais pour voir la Grande Rade, le mont Faron, et autres lieux où les sans-culottes de 93 administrèrent à l'amiral O'Hara des tripotées si mémorables, il lui arriva de se reposer dans une bastide appelée de ce nom bien provençal, la Sainte-Campagne, et de se dire :

— Il ferait bon vivre ici!

Et le souvenir de ces murs blancs, de ce soleil radieux, de ces tamaris et de ces oliviers alignés en bordure entre le bleu du ciel et celui de la Méditerranée, resta si chaud au cœur de l'écolier en vacances, qu'il a fini par réaliser

ce rêve, — acheter la bastide, — et prendre l'habitude d'y passer tous ses hivers, entre la saison des perdrix et celle des amendements parlementaires.

C'est dans ces va-et-vient qu'on le rencontre sur le boulevard.

Le beau gars d'alors est aujourd'hui sir Charles Dilke, — Charlie, comme l'appellent familièrement ses électeurs de Chelsea, — le Belleville, ou si l'on veut, le Montrouge de Londres.

Ou plutôt, non! Chelsea ne ressemble qu'à Chelsea, et n'a plus d'analogue dans notre beau Paris. Il faudrait, pour en donner une idée approchée, et encore bien imparfaite, rassembler, puis étaler, comme un chancre aux flancs de la rue de Rivoli et de la place Vendôme, cinq à six kilomètres carrés de maisons borgnes, de rues puantes et d'assommoirs de barrière, empruntés aux basfonds les plus marécageux et aux quartiers les plus sombres d'une douzaine de capitales; y faire grouiller toute une population échevelée, pouilleuse, à demi-nue, de fillettes aux traits cadavéreux et de marmots au ventre amphorique ; — aux murs galeux et sales, accrocher çà et là une face inquiète, un haillon gris qui bat au vent comme le drapeau du désespoir ; — et sur le tout étendre ce ciel de Londres qui recrache le charbon de deux ou trois millions de cheminées, ou parfois un coup de soleil sinistre qui vient illuminer ces crasses et faire rissoler ces fumiers.

De loin en loin, quelque insipide rue neuve, bordée de résidences à portique, s'enfonce juqu' au cœur de Chelsea, puis s'arrête, comme une jetée de granit battue par le Ilot de la misère.

Il8 LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

C'est dans une de ces rues que la famille Dilke habite depuis deux ou trois générations. Maison de lettrés et de journalistes, — - des Bertin honnêtes et radicaux qui se transmettent de père en fils des traditions d'indépendance et de franc parler, — avec la direction et la propriété de VAthenseum^ une revue littéraire du samedi dont le succès a suscité plus d'une concurrence.

Le grand-père de M. Dilke était un critique éminent à qui l'on doit des pages de premier ordre, et notamment le dernier mot de la discussion sur le véritable auteur des lettres de Junius. Son père prit, en qualité de commissaire, une part active aux expositions universelles de 1851 et de 1862, et fut fait baronnet à cette occasion.

Nul doute que ce voisinage immédiat des damnés de la civilisation londonienne, non moins que le milieu familial, n'ait agi de bonne heure sur l'esprit de Charles Dilke et déterminé sa vocation démocratique.

A Cambridge, il était déjà d'nn républicanisme fort intransigeant. John Stuart Mill était son homme et Mazzini son dieu. On se souvient encore avec stupeur, à la conférence Mole du pays, de certaine motion foudroyante pour élever sur la place publique de chaque village, aux frais de Tassociation, une statue du grand agitateur italien. La motion fut votée d'enthousiasme. Mais les fonds manquèrent pour lui donner môme un commencement d'exécution.

C'est l'époque oùM. Joseph Chamberlain, — l'autre radical du ministère, celui qu'on pourrait appeler le Bouchotte de la victoire libérale, — disait ouvertement :

— Un de mes amis passe son temps à essayer de convertir le prince de Galles aux idées répubicaines ; nous

espérons tous qu'il y parviendra, mais il faut bien convenir que, jusqu'à présent, il n'a que très partiellement entamé la position!...

Ces grandes universités anglaises où l'on n'apprendrien de professionnel, mais où Ton reçoit une si forte éducation générale, sont, il faut le dire, au service des classes dirigeantes, un puissant instrument de sélection. C'est là que se jettent les bases des grandes réputations, et il est bien rare qu'an homme s'élève dans les lettres ou dans la politique sans avoir passé par ce laminoir.

Charles Dilke en en sortant pour s'inscrire au barreau de Middle Temple, avait déjà fixé les yeux de sa génération; on comptait sur lui. On ne doutait pas qu'il n'ouvrît une veine nouvelle dans le grand filon libéral qui court à travers la masse épaisse de ce monstrueux établissement féodal, — le Royaume-Uni. Mais personne n'avait compté que le succès serait si rapide et si complet. Et comment le supposer en voyant Charles Dilke s'embarquer pour un voyage autour du monde?

Grand marcheur, fine lame, chasseur infatigable e aviron sans rival, il ne lui fallait pas une moindre excursion pour dépenser le trop-plein de son activité. Avant de toucher aux affaires du pays, s'était-il dit, c'est bien le moins de connaître et de parcourir ce vaste empire britannique sur lequel le soleil ne se couche pas.

Le voilà parti pour l'Occident. En route, dans le Missouri, il rencontre M. Hepworth Dixon, se lie avec lui. Les deux jeunes gens font de conserve le voyage des Etats-Unis, ne se séparant qu'au pays des Mormons.. Dixon alors rentre en Angleterre pour écrire ce livre qui

est resté son meilleur titre littéraire : New America. Charles Dilke poursuit sa tournée, passe en Australie, visite la Nouvelle-Zélande, l'Inde anglaise, Geylan, le Caire et la Turquie. Puis, lui aussi, après deux ans d'absence, il rentre au bercail et publie le résultat de ses études, en deux volumes, sous ce joli titre : Greater Britain (la plus Grande-Bretagne).

C'était en 1868, et l'auteur n'avait pas vingt-cinq ans. Succès foudroyant. Jamais premier ouvrage d'un homme nouveau ne s'était enlevé avec une furie pareille. Les éditions se succédaient tous les mois, — sans préjudice des contrefaçons du cousin Jonathan, qui pleuvaient comme des hallebardes — et non point succès de vogue, mais un bon et solide succès de lecture, de discussion, ^c reproduction. Le Parlement s'inquiétait des révélations apportées par le livre, les gouverneurs des colonies étaient obligés de convenir qu'il n'y avait pas un mot de trop.

Autre affaire. La période électorale vient de s'ouvrir, et Chelsea, tout fier de la gloire soudaine de son Gharlie, le lance comme un obus en pleine Chambre des Communes. L'année suivante, M. Dilke héritait du titre, de la grande fortune et de la grosse propriété littéraire de son père et se trouvait, à vingt-six ans, un des hommes les plus considérables et le plus avancé du parti libéral.

Sa carrière parlementaire est connue. Ce qu'on sait moins peut-être, c'est qu'en 1870, au milieu des désastres de la France, s'il ne crut pas que sa situation de législateur britannique lui permît de s'enrôler dans nos rangs, sir Charles voulut du moins secourir nos blessés. Sous la modeste casaque d'ambulancier, il fit toute la campagne de cet hiver terrible.

Bientôt il devait lui-même se voir frappé de la plus douloureuse des afflictions. Marié à une femme charmante qui avait fait de son salon de Sloane street le rendez-vous le plus aimable du monde savant et artiste, — le plus hospitalier aux étrangers, aux Français surtout, — M. Dilke se vit tout à coup dépossédé par la mort de cette compagne avec laquelle il avait compté faire route jusqu'au bout. En mourant, elle l'avait prié de ne pas la livrer à la terre, mais au feu. Vœu que sa pieuse tendresse s'empressa d'exécuter, et qui ne manqua pas de devenir de la part du clergé anglican le texte des vitupérations les plus indiscrètes et les plus acerbes.

C'est une note à prendre, une pratique qu'on ne saurait trop recommander aux amateurs : il n'en est point que les prêtres de tout poil et de toute robe aient plus particulièrement en horreur. M. Charles Dilke a, d'ailleurs, au plus haut degré le sentiment de la famille. Par là encore, il est Parisien.

De lui-même, Charles Dilke a dit qu'il était un habile écrivain, mais un orateur lugubre. Il serait injuste de le prendre au mot. Sans doute il n'a pas le feu sacré qui dilate les Assemblées et les enlève au-dessus d'elles-mêmes. Ne visant pas à la grande éloquence, il ne lui arrive guère de la rencontrer; mais la profonde connaissance des questions qu'il traite, l'information toujours fraîche et touffue qu'il y apporte, la netteté de ses vues, la précision de sa langue et, plus que tout, sa bonne humeur inaltérable font de lui un des debaters redoutables de la Chambre des Communes.

Quoi qu'il en puisse dire, on a toujours plaisir à l'écou-

ter, parce qu'on a toujours quelque chose d'intéressant et de décisif à apprendre de lui. Et puis, il est bon à voir, avec sa belle figure honnête et fine, son torse élégant et robuste, son regard doux et franc. Personne ne m'a jamais donné mieux l'idée du parfait gentleman, — j'entends de celui en qui la courtoisie et la loyauté ne sont pas un masque mais une force vive.

Cette loyauté, du reste, n'exclut pas en matières diplomatiques un certain fond d'appétits tout britanniques. Rien de dangereux pour nous, Français, comme ces charmeurs étrangers qui ont tant d'amitié pour notre pays. Ils en viennent si vite à ne plus distinguer nos intérêts des leurs !

A trente-neuf ans, M. Charles Dilke est déjà un vieux routier parlementaire, et toutes ses paroles ont un poids. Le voici au ministère. Le moment est peut-être venu de rappeler qu'il a sur TÉgypte des vues toutes personnelles.

Il a dit tout net, il n'y a pas encore quatre ans, que c'était un morceau de roi, sur lequel l'Angleterre devait mettre la main sans barguigner.

— Nous brouiller avec la France, s'est-il écrié à cette occasion, je serais le dernier homme du monde à le désirer ! Elle nous boudera huit jours^ puis elle n'y pensera plus !

Dans ce monde parlementaire anglais où M. Charles Dilke représente si l'on veut les nouvelles couches (tout en datant de Cromwell 1) — le marquis de Hartington est l'incarnation même du vieux parti whig.

Les femmes ont toujours joué un grand rôle dans la famille des Cavendish. Sans parler de cette illustre gail-

larde, Bess de Hardwick, qui fonda la maison avec son premier mari, en attendant qu'elle fondât trois autres maisons ducales avec trois autres partenaires, — n'étaitce pas aussi une duchesse de Devonshire, cette charmante Giorgiana Spencer que Gainsborough aimait tant à peindre, et qui a marqué si profondément sur le dixhuitième siècle anglais la trace de son ongle rose ?

On sait l'aventure fameuse : Giorgiana était en tournée électorale, dans toute la beauté vaporeuse de ses vingtcinq ans, de son teint de camélia et de ses cheveux d'or. Haut carrosse aux coussins de satin, chevaux géants aux harnais argentés et larbins poudrés aux mollets sculpturaux, croyez que rien ne manquait à la monture de la perle rare. Elle arrive à la porte d'un gros boucher bien connu pour l'exaltation de son torysme :

— Et vous, monsieur, lui dit-elle en lui décochant son plus engageant sourire, n'allez-vous point voter pour nous ?

L'homme, la voyant si appétissante, se gratta l'oreîlle.

— Aune condition seulement, madame la duchesse, c'est que Votre Grâce me laissera prendre un baiser sur ses lèvres rouges !

— Prenez-en plutôt deux, mais votez bien ! fitrenchanteresse en avançant son frais museau.

Et l'élection fut enlevée. C'est ainsi que se font le bonnes maisons.

L'histoire des Cavendish, ducs de Devonshire et chefs traditionnels du parti whig, est étroitement liée depuis trois cents ans à celle de la constitution britannique. La légende y foisonne et l'anecdote y fourmille. Plus que

tout autre peut-être, cette race a contribué par l'éclat persistant de son rôle et la souplesse incomparable de sa politique, à inoculer au peuple anglais cette passion singulière pour son aristocratie, qui est sa maladie propre.

Le Très Honorable Spencer Gompton Gavendish, marquis de Hartington, héritier présomptif du duché de Devonshire et leader officiel de la majorité libérale, est donc ce qu'on peut appeler un produit anthropomorphe de première classe : au même titre que tel cucurbitacé gigantesque ou telle vache laitière hors pair, il aurait droit à la prime de son ordre dans un concours régional d'agriculture. Il faut des soins d'une très longue haleine et beaucoup de tombereaux de fumier humain pour faire venir à bien pareille plante, et comme le cactus elle ne fleurit guère qu'une fois dans un siècle.

Gréé et mis au monde à Teffet spécial de gouverner la joyeuse Angleterre toutes les fois que les oscillations du pendule constitutionnel ramènent le parti whig au pouvoir, — élevé dans ce but et soumis dès l'âge le plus tendre à l'entraînement particulier de la profession, lord Hartington est homme d'Etat comme on est cordonnier ou maçon, parce qu'il n'a pas appris d'autre métier.

Seulement, il est arrivé dans son cas que dame nature ne s'est pas contentée de lui donner une influence congénitable sur les affaires de son pays, et une opinion politique toute faite, en même temps qu'un parti tout formé, à l'âge heureux où les enfants du commun sont initiés aux joies de la culotte fermée : elle a voulu encore que le présent duc de Devonshire fût né avec le goût d'un Pcstallozzi et se vouât depuis la naissance de son fils

à la mission de l'ennuyer terriblement, mais de l'élever à merveille.

— Je ne suis pas né pour jouer un rôle politique, mais seulement pour préparer celui de mes enfants, disait, en leur inculquant personnellement la règle de trois ou la syntaxe, ce nobleman qui a trente millions de revenu, quarante paroisses à lui tout seul, Devonshire House dans Piccadilly, Gtiatsworth dans le Derbyshire, Holker Hall dans le Lancashire, Bolton Abbey dans le Yorkshire, Compton Place dans le Sussex, Chiswick dans le Middlesex, Lismore Castle en Irlande et plus de châteaux historiques, de droite et de gauche, qu'il n'en faudrait pour loger gratis tous les meurt-de-faim du Royaume-Uni, — une belle armée, pourtant !

On voit que le marquis de Hartington ne pouvait pas plus échapper au ministère qu'un yVnglais ordinaire n'échappe à la rougeole. Avec cela une belle santé, une intelligence ouverte et un fonds suffisant de scepticisme pour accepter sans révolte les fatalités complexes qui pesaient sur sa jeune tête: séances bibliques et discours d'après-dîner, libéralisme anodin et réformes portatives, orgeat politique et limonade humanitaire, tous les ingrédients variés dont se compose le plum-pudding whig. Il faut un estomac spécial : il l'avait de naissance.

Il étudia sous les meilleurs maîtres, avec son papa pour répétiteur, fut envoyé à Cambridge, parut aux parlottes, s'y rompit de bonne heure à l'art précieux de parler sans rien dire sur n'importe quel sujet.

A vingt-trois ans, le voici bombardé à la Chambre des Communes par un des bourgs de la famille, et emmené

ilt LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

en ambassade extraordinaire à Pétersbourg par lord Granville qui l'avait pris en sevrage. Puis, le moment venu de gagner ses éperons, le « mousse de Granville, » comme on disait (lord Granville est gardien des Cinq- Ports), se voit chargé de la haute mission de provoquer un vote de non- confidence contre le ministère.

Miracle ! Il n'est pas trop piteux dans ce maiden-speech et, de l'aveu général, s'en tire mieux que le jeune Disraeli ou sir Robert Peel n'avaient fait en pareille occurrence. Il n'en fallait pas plus pour marquer sa place dans les conseils.

Ici, il fut très malin, ou peut-être simplement très paresseux. Il se reposa sur ses lauriers pendant trois ou quatre ans, ne souffla plus mot. Toutes les vertus, donc! La prudence du serpent et la force du lion. Cet enfant devait aller loin.

C'est l'époque des succès mondains du marquis de Hartington. Jeune et bien pris dans sa taille élancée, l'oreille rouge et la barbe en éventail, avec l'air d'un Yan Dyck descendu d'un de ses panneaux deChatsworth, héritier du plus gros duché du royaume et déjà en possession, de son propre chef, d'un énorme revenu, l'Éliacin du parti whig devint aisément le leadei^ de la mode, en attendant qu'il devînt celui des libéraux.

Plus âgé de sept à huit ans que le prince de Galles, il l'initia, dit-on, aux sentiers fleuris de la haute vie. Même, s'il faut en croire la chronique, il n'eut pas trop sujet de j'en louer, en rencontrant sur ses terrains de chasse des hôtes princiers qu'il n'y avait pas priés.

C'est le temps aussi où il eut à soutenir les plus rudes

assauts contre le bataillon volant des blondes filles d'Albion qui avaient fait le rêve de devenir duchesses de Devonshire. Sur ce marché matrimonial des salons britanniques, où c'est la femelle qui court après le mâle, le très honorable Spencer Campton Gavendish était naturellement fort demandé ; c'est peut-être pour l'avoir trop été qu'il a pris le parti de ne jeter le mouchoir à aucune de ces houris et de rester garçon.

Cependant, la vie ofTicielle l'appelait à grands cris^ Lord civil de l'amirauté à trente ans, sous-secrétaire d'État et puis ministre de la guerre à trente -trois, lors de la reconstitution du second cabinet Russell, c'est à lui qu'échut le périlleux honneur de porter Je balai dans les écuries d'Augias de l'armée britannique, et il s'en acquitta sans enthousiasme, mais avec un flegme qui avait son prix.

Puis vint l'éclipsé du parti libéral, suivie de son retour aux affaires en 1868. LordHartington, au lieu d'avancer, dégringole. Ancien ministre, il consent à accepter dans le cabinet Gladstone les fonctions de directeur général des postes. On voit d'ici le concert de louanges. Quelle modestie! quel désintéressement! quelle abnégation I

Eh! bonnes gens, c'est tout simplement de l'indifl'érence. Le marquis de Hartington n'est, au fond, qu'un résigné. Voué par la force des choses à revenir périodiquement aux affaires avec la marée de son parti, — placé d'ailleurs par les habitudes de la société anglaise et du rang inaliénable qu'il emporte à la semelle de ses bottes, fort au-dessus des misères hiérarchiques, — peu lui chaut d'être premier ministre ou huissier à la

verge noire ! Il sait d'avance qu'il aura à paraître en scène et fait peut-être des vœux secrets pour n'avoir qu'un bout de rôle.

Voyez-le plutôt dans ces fonctions de chef officiel de l'opposition qu'il a tenues depuis 1875. N'aurait-on pas juré qu'il n'avait qu'une crainte au monde, celle de voir son parti redevenir une majorité? Ce n'est certes pas lui qui aui'ait mené la campagne avec l'entrain et le diable au corps du vieux bûcheron de Hawarden !

Donnez-lui une bonne séance classique, une amplification sur Tadresse à la reine, — voilà son élément! Ou encore une inauguration académique, comme celle oùje l'ai vu il y a trois ans à Edimbourg, quand il a pris l'hermine de recteur honoraire. Il avait bien un peu l'air de dire : « Si vous croyez que je m'amuse ici-bas! » Mais c'était dans une langue très correcte, en dispensant aux jeunes gens qui l'écoutaient les conseils les plus louables sur la nécessité d'étudier l'histoire et de se faire sur toutes choses une opinion personnelle.

— La sainteté de notre droit constitutionnel, tout est là! s'écriait-il en remontant, pour en expliquer les mystères, jusqu'aux souvenirs vénérables de George Buchanan et de Samuel Rutherford. Et ce droit constitutionnel est basé sur le système représentatif qui a fait de notre édifice politique le modèle de tous les peuples libres. Mais que diraient ces illustres docteurs, s'ils apprenaient que de nos jours des principes si sages, et consacrés par une expérience deux fois séculaire, ont pu être contestés? S'ils voyaient un gouvernement afficher la préten- , tion de s'appuyer directement sur l'opinion et non point i sur les Chambres?

UNE SEAN'CE A LA CHAMBRE DES COMMUNES. î 2g

Oui, qu'en diraient-ils? On se le demande avec épouvante. Mais Beaconsfield apparemment s'en inquiétait assez peu, et se serait tenu pour fort satisfait, s'il n'avait jamais rencontré devant lui que des adversaires de ce tonneau !

Au total, lord Hartington accepte la politique comme une nécessité de la situation. Il sait que chacun ici-bas a sa croix à porter et fait bon visage à la sienne. Mais C3 n'est pas cela qui l'intéresse.

Sa grande passion est le whist. Passion malheureuse, d'ailleurs, car il n'y brille guère. Il joue très petit jeu, par principe; dans les grosses parties, explique-t-il, on en vient toujours tôt ou tard à iaire sauter la coupe. Aphorisme bien peu flatteur pour les « dix mille du dessus, » comme on dit dans Mayfair.

Mais c'est en habit rouge à la queue d'un renard, ou en voile bleu sur la pelouse de Newmarket, qu'il se trouve dans son véritable élément. Fkjing Childers, Belphœbe et Rijlstone sont sortis de son écurie. Là aussi, du reste, c'est pour le bon motif. Le marquis de Hartington parie peu, à peine quelques louis, et perd toujours. Son bonheur est de mener son drag, — un modèle de correction que les pâles anglomanes de l'avenue du bois de Boulogne ne perdraient pas à étudier de près.

A beaucoup d'égards, c'est un prisonnier de sa fortune. Il y vit un peu comme un homme qui en aurait honte, — sans assez de ressorts pourtant pour en faire un haut usage, au bénéfice de la science et du progrès. L'espèce n'est pas rare en Angleterre. Dans son château de Ilardwick Hall, — un bijou du temps d'Elisabeth,

l3o LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

tout tapissé de haute lisse datée 1478, — il habite au fond d'une chambre à peine meublée, la plus modeste qu'il ait pu dénicher. Tout en lui, depuis ses gros souliers de chasse et sa jaquette à carreaux jusqu'à son regard un peu voilé, semble dire : « Que voulez -vous ? Ce n'est pas ma faute ! »

Le marquis de Hartington a aujourd'hui quarante-neuf ans. C'est un beau spécimen du type anglo-saxon. Solide, carré des épaules et des reins, bien campé sur de larges abattis, avec une longue figure calme, des yeux bleus, le front haut, le nez droit, le teint gris et la paupière alanguie des viveurs. Le trait dominant de sa nature est la timidité, — une timidité qu'il cache sous une cuirasse de froideur, mais qui reparaît toujours. Il ne peut pas prendre la parole sans rougir comme un enfant et balbutier pendant cinq minutes. Quant aux résolutions, c'est toute une affaire. Ah! ce n'est pas lui qui ferait un pair de son secrétaire particulier!

Le voilà arrivé au port où la brise devait tôt ou tard pousser ses voiles. Acceptera-t-il la mission de former le cabinet? C'est peu vraisemblable. Cavendo tutus est la devise de sa maison, qui a un serpent pour emblème. Ou je me trompe fort, ou il sera le premier à comprendre que le vote de l'Angleterre, pour cette fois, dépasse de plusieurs longueurs le programme de Devonshire Plouse.

Ce grand pays, on serait tenté de le croire, commence à voir d'un œil inquiet la France arriver avant elle à la forme logique et dernière du gouvernement représentatif. L'influence réflexe de notre RépubUque est visible dans ces élections. C'est, tournés vers nous, que les

UNE SÉANCE A LA CHAMBRE DES COMMUNES. l3l

bourgs et les comtés, peut-être à leur insu même, ont voté cette fois. La tenure des terres, le droit d'aînesse, sont au nombre des questions que la nouvelle législature ne pourra pas éviter d'aborder. Or, personne peutêtre ne juge plus sévèrement, in petto, le système actuel, que l'héritier du plus gros majorât du Royaume-Uni. Mais lui demander une nuit du 4 août ; non ! ce n'est pas dans ses cordes.

Un homme pourrait bien pourtant la mettre à Tordre du jour quand il aura forcé la porte de la Chambre des Communes, — c'est M. Charles Bradlaugh.

Entre le serment et lui, c'est un duel au couteau, guerraalcuchillo.

Et il aura le dernier mot, n'en doutez pas. M. Bradlaugh l'a toujours. Il parlera deux jours, huit jours, un mois s'il le faut, tout d'une haleine. Sa spécialité est de lasser ses adversaires, de les tomber^ de ne les abandonner que vaincus et pantelants sur le sable de l'arène. Quand la persuasion ne sufût pas, c'est à coups de trique qu'il les dompte, comme à ce grand meeting d'il y a quatre ans, contre les « Jingos », où il ne sauva sa vie que grâce à sa force herculéenne, et en cassant les os à cinq contradicteurs trop pressants.

Quelle poigne ! quel râble ! quelle voix ! Quelle avalanche d'arguments serrés, écrasants, intarissables!

Les avocats de la couronne ont pris le bon parti. Désormais, il leur suffit que Bradlaugh annonce son intention d'entrer en lice : ils mettent bas les armes, s'avouent vaincus et capitulent. L'expérience leur a démontré que c'est plus économique et moins fatigant.

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Très pratiques les avocats de la couronne. Mais Bradlaiigh pourra les mener loin dans cette voie.

Ce pauvre serment! Lui a-t-il déjà joué d'assez mauvais tours? Il y a dix à douze ans, quand vous entriez dans la loitness box, ou chaire des témoins, d'un tribunal anglais, fût-ce pour une contestation de six pence, il n'aurait pas fallu vous aviser de refuser le serment religieux, sur la Bible, avec le baiser d'amour à la couverture crasseuse de cet ouvrage d'ailleurs surfait. L'huissier se serait rebiffé sous son jupon d'étamine, les cheveux du juge se seraient hérissés d'horreur sous sa perruque à trois martaaux, et vous auriez bel et bien été prié de déguerpir, comme indigne, incompétent et inapte à ester en justice.

M. Bradlaugh a changé tout cela : à force d'énergie et de persévérance, en payant, comme toujours, de sa personne et de sa bourse, et au risque de perdre le principal d'un assez gros procès civil à propos duquel il avait soulevé l'incident, il réussit à provoquer deux actes successifs du Parlement et à faire proclamer la liberté de conscience dans les actes judiciaires. Saint Stéphen était resté la dernière citadelle du serment biblique, et voici Tennemi danî? la place. Il ne reste plus qu'à battre la chamade.

A plus juste titre que feu Changarnier, M. Bradlaugh pourrait dire comme lui qu'il a l'habitude de vaincre. Le nombre des batailles juridiques qu'il a livrées a l'air d'un ciiiffro astronomique, tant il est long; il a certainement payé aux cours de justice, en frais et dépens, de quoi faire vivre vingt familles dans une honnête aisance : et il en est encore à savoir quelle triste chose c'est d'ôtrc battu.

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Ses adversaires s'appellent Beaconsfleld, Gladstone, le lord cliief justice, la reine, l'héritier présomptif, l'aristocratie, la religion, la famille, la propriété, le décorum, l'hypocrisie, — tout ce qui est puissant, tout ce qui est respectable. — Il n'en est pas un qui ne lui ait laissé une plume.

Et toujours légalement. Toujours au terme d'une lutte titanesque au fond de ce labyrinthe obscur qui est la loi anglo-saxonne.

Avocat? Non certes, il ne l'est pas. C'est bien pis. Imaginez le génie de la chicane, en chair et en os, logé sous les muscles d'un tigre du Bengale et tapi dans la jungle de la législation la plus embrouillée des deux mondes. Un Blackstone ou un Montesquieu perpétuellement occupé non pas à extraire l'esprit des lois, mais à en découvrir le côté faible. Puis alors, thésaurisant sa découverte, se laissant au besoin condamner en première ou seconde instance, accumulant les frais, entassant les procédures, mais au moment voulu, — d'un bond et d'un coup de dent, — terminant l'affaire.

Que la divine EUen Terry me pardonne ! Je pensais à Charles Bradlaugh, un soir, en la voyant jouer Portia dans le Marchand de Venise, toutepareille à un rcvedu Véronèse.

Shylock veut être payé ; il exige la livre de chair que le malheureux Antonio s'est engagé à se laisser ùter à l'échéance, si son ami ne peut pas faire honneur à sa^ signature. Le doge va céder, car la loi est du côté du juif. Arrive Portia, sous le harnais d'un docteur en droit chargé de servir d'arbitre.

— C'est écrit, dit-elle gravement, le juif a droit à sa livre de chair.

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Et Shylock d'aiguiser son coutelas, de tirer ses clières balances. Il s'avance pour instrumenter.

— Un instant, juif! reprend le petit jurisconsulte avec un éclair malicieux dans ses yeux glauques. C'est à tes risques et périls. Le billet dit une livre de chair. Si tu en coupes en plus ou en moins, la vingtième partie d'un scrupule, — si ta balance trébuche de l'épaisseur d'un cheveu, — tu mourras! Si tu verses une goutte de sang chrétien, tu mourras et tes biens seront confisqués! Telle est la loi de Venise.

Et Shylock s'en va en grinçant des dents, au milieu des huées de la foule.

M. Bradlaugh joue les Portia contre le droit féodal. Un jour, il arrivait de Guernesey où le clergé avait tenté de le faire assassiner au cri de Kill the infidel! à mort le païen ! C'était à Devonport, près de Plymouth : il avait promis une conférence. Aux premiers mots, il est mis en état d'arrestation sous prévention de « blasphème. »

— On m'arrête? Fort bien. Je ferai ma conférence demain à midi, et le surintendant de police saura ce qu'il er\ coûte d'arrêter Bradlaugh.

Toute la ville était sur pied pour voir comment il tiendrait parole. Rien de moins aisé : les propriétaires de salles publiques refusaient comme un seul homme de lui louer leur local ; l'autorité militaire détenait tous les terrains découverts où un meeting en plein air aurait pu être tenu; quanta la voie publique, il n'y avait pas à y songer.

— Si seulement j'avais un ballon, je parlerais du haut des nuages! se disait le leclurer.

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Mais point de ballon. « La conférence aura lieu près de la porte du Parc, » annonçaient les affiches.

A l'heure précise, Bradlaugh arrive au rendez-vous, passe devant la foule qui Tacclame, devant un régiment de dragons rangé en bataille, devant un piquet de constables choisis pour l'appréhender au corps. Il s'avance jusqu'au quai de la Tamar, une petite rivière qui sépare Devonport de Plymouth: là ilsejette dans un canot, et à un mètre delà rive, devantlapolice impuissante etla population ravie, il parle pendant deux heures d'horloge.

Les eaux de la Tamar sont dans la juridiction de Saltash, et à trois pieds du bord, le bâton d'un constable de Plymouth ne pouvait plus s'abaisser sur son épaule. Voilà ce qu'il avait trouvé !

Quant au surintendant, il lui rendit la vie si dure, et le traîna devant des juridictions si variées, que le malheureux prit le parti d'en finir par le suicide... officiel et de donner sa démission, ce qui, pour un policier, équivaut au moins à s'ouvrir le ventre.

Une autre fois, les ouvriers de Londres avaient élevé, à frais communs, une salle de réunion sur un terrain vague qui se ti'ouva réclamé par un propriétaire inattendu et lui fut adjugé. Aux termes de la loi la construction lui appartenait.

— Fort bien, dit Bradlaugh, — s'il en reste!

11 prend une centaine d'hommes, se jette comme une trombe sur l'édifice, le démolit. Chacun emporte sa part de briques et le propriétaire reste avec sa courte honte. Le beau, c'est qu'il avait souscrit pour pousser à la bâtisse, comptant bien qu'elle lui resterait. On lui laissa la tranche à laquelle il avait droit.

Da petit au grand. M. Bradlaugh publie depuis vingt ans un excellent journal républicain et athée, le National Reformer. La loi exigeait le dépôt d'un cautionnement de 800 livres sterling, à titre de provision « contre toute allégation blasphématoire ou séditieuse, » En 1868, — le journal avait douze ans d'existence, — M. Disraeli s'avise de découvrir que le National Reformer n'a jamais versé de cautionnement, et somme le directeur de s'exécuter ou de cesser sa publication.

Pour toute réponse, M. Bradlaugh imprime en sous titre :

Journal publié au mépris des défenses du gouvernement 4e la Reine. Assignation de l'attorney général. A l'audience, le ministère public sommé de déférer l'affaire au jury, se dérobe et bat en retraite.

Sur ces entrefaites, le cabinet tombe, Gladstone arrive aux affaires. Il reprend la procédure, se fait amener par Bradlaugh jusqu'à la cour suprême, et là, battu à plate couture sur des points techniques, se voit convaincu d'impuissance.

Il fallut abroger la loi qu'on n'avait pu appliquer. Ainsi disparut, aux applaudissements de l'Angleterre, la dernière entrave de la presse.

Ce n'est pas seulement sur le terrain judiciaire que s'exerce cette activité dévorante C'est par le journal, par le pamphlet, par le meeting.

Conférences, tournées en province, discussions publiques sur les questions politiques et religieuses, grandes démonstrations dans les parcs de Londres, avec des auditoires de vingt mille hommes, tout lui est bon.

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C'est à la Hall of Science qu'il faut le voir, en train d'exécuter quelque pauvre roquet de clergyman fourvoyé dans l'antre. Ou encore dans un de ces meetings en masse de Hyde Park ou de Trafalgar square, où c'est à la capacité des poumons et souvent à l'épaisseur des biceps que se jaugent les majorités.

La haute taille de Bradlaugh émerge de ces vagues humaines; sa voix dantonienne domine la tempête. De sa bouche largement fendue, dans ce masque glabre et puissant, encadré de cheveux plats sur un front à la Balzac, une lave d'éloquence coule sans efforts. Le geste est sobre, Toeil clair, le teint a le calme éburnéen d'un marbre antique. L'angle facial presque éthiopien, les zygomas saillants, l'oreille vaste et bien ourlée, se profilant au-dessus de la plaine d'hommes sur la courtine grise du ciel, évoquent invinciblement l'idée de quelque Memnon exhalant son oracle matinal.

Soudain, au coup de fouet d'une objection ou d'une injure, l'athlète reparaît. La physionomie s'anime, la lèvre se frise dans un rictus, les bras se referment sur l'adversaire, l'enlacent, l'étreignent, l'expriment comme une éponge, le rejettent exsangue sur le carreau, el passent à un autre, au milieu des hurrahs et des rugissements. C'est beau, c'est grand, c'est shakespearien, et s'il arrive que dans la bagarre il y ait des poitrines défoncées ou des cervelles qui sautent, ce détail se fond dans l'ampleur du décor anglo-saxon.

La dialectique serrée et la souplesse infinie qui font de M. Bradlaugh un champion si terrible, seraient presque inexplicables si Ton ne savait que cet athée est avant tout un théologien. C'est par la discussion

l38 LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

J3iblique qu'il est entré dans la vie politique. Il aime à porter la guerre sur le terrain de l'ennemi, et c'est pourquoi il a fait du Deutéronome et du Penlateuque la même étude approfondie qu'il a consacrée à la loi constitutionnelle.

Comme moyen d'action sur la démocratie latine, une telle science serait sans doute superflue. Mais parmi ces chanteurs de psaumes elle est toute puissante, et M. Bradlaugh lui doit quelques-uns de ses plus beaux succès.

Personnellement, il est et se proclame un fils de la Révolution française. Comme tant d'autres esprits éminents, c'est en 1848 qu'il s'est éveillé à la lumière. Il entrait alors dans sa seizième année et n'avait pas d'autre instruction que celle de l'école primaire. Mais il se mit au travail, apprit tout seul l'hébreu, le grec, le latin, le français, le droit, les sciences. Puis, quand les proscrits de décembre arrivèrent en Angleterre, il se lia avec eux, s'abreuva aux sources de leur foi, épousa leur cause. L'exil a de ces revanches et le proscrit n'est souvent qu'un pollen emporté sur l'aile de la défaite. Qui n'a vu de ces semences germer sur les rivages étrangers ?

L'empire n'eut jamais en Angleterre d'adversaire plus acharné, et notre jeune République de défenseur plus ' ardent, que Charles Bradlaugh. C'est à ses efforts passionnés que Simon Bernard dut de ne pas être livré, à l'occasion du procès d'Orsini. En 1870, au milieu de nos désastres, quand toute la meute pseudo-libérale donnait de la voix derrière le vieux Carlyle, à l'hallali de la France, — seul ou presque seul, avecCongreve et Bcesty^

UNE SEANCE A LA CHAMBRE DES COMMUNES. iSq

avec Ruskiii aussi. Bradlaugh prit notre défense et tenta de provoquer une intervention.

Ne parlez jamais de Charles Bradlaugh à un sujet britannique : vous feriez monter le rouge à son front virginal. Peut-être il feindrait de ne pas savoir ce que vous voulez dire. Pas un dictionnaire biographique anglais ne mentionne le nom de cet homme qui, depuis bientôt trente ans, agite éperdument les couches profondes de la population anglaise, et qu'il faut, en toute justice, classer parmi les dix à douze personnalités les plus puissantes du siècle.

Mais quoi! sans titre, sans nom, sans fortune, sans patronage, sans éducation officielle, par la seule force de sa propre volonté, arriver en Angleterre à se placer au premier rang! Cela ne peut pas être. Si cela est, il faut l'ignorer.

Ajoutez que Bradlaugh ne s'appuie ni sur la monarchie, ni sur l'aristocratie, ni sur la ploutocratie, ni sur l'Église, ni sur le cabaret, — en un mot, sur aucune des puissances établies que les autres radicaux anglais ménagent au moins partiellement. Il est républicain, démocrate, athée, — et, ce qui est plus grave, adversaire résolu des boissons fermcntées. Tout ce qu'on est convenu de mettre hors du débat, — depuis la couronne de la reine, et le tablier de Tévêque, jusqu'à la pinte du marchand d'oubli, il l'attaque avec une furie sans égale, le bat en brèche, le conspue, le trépigne et l'aplatit.

Dans ce pays où pas un homme comme il faut ne prononce ou n'écrit le mot diable, de peur d'offenser ce « vieux gentleman, » Bradlaugh écrit en toutes lettres:

Vhomme a-t-il une âme? — F a-t-il un Dieu? — Qu'est-ce que Jésus-Christ ? — Mise en accusation . de la maison régnante, — Pourquoi y a-t-il des gens qui meurent de faim ?

Sur cette terre classique du cant^ où les dames n'ont pas de chemises, mais seulement des « vêtements de dessous », et où les culottes s'appellent des « continuations », Bradlaugh prêche ouvertement qu'il faut donner une sanction à loi posée par Malthus, et ne pas faire d'enfants quand on ne peut pas les nourrir, et il recommande à cet effet toute une série de « préservatifs » qu'il détaille minutieusement.

Il pousse l'audace jusqu'à se faire intenter un procès en outrage aux mœurs, — de concert avec Mrs Besant, — tout exprès pour planter sa doctrine sur le faîte du tribunal de Mansion House, — et il se fait acquitter, bien entendu, grâce à la « glorieuse incertitude » de la loi.

Tel est l'homme que Northampton vient d'envoyer pour la seconde fois à la Chambre des Communes. Son élection seule est la fm d'un monde et le commencement d'une ère. Après Gladstone il n'y a pas en Angleterre un orateur qui entraîne à sa suite une armée plus compacte et plus résolue. Le serment qu'il refuse n'est qu'un symbole, celui de la vieille société contre laquelle il a lait le serment d'Annibal. Le coin est désormais logé dans l'arbre. On va voir de beaux coups de maillet.

Ce qu'il veut? Une Grande-Bretagne à l'image de notre France moderne. Pas dégoûta, M. Bradlaugh.

Nous voilà bien loin de la routine parlementaire : hâtons nous d'y revenir.

Sept heures et demie — huit heures. Il faudra que l'intérêt du débat soit bien exceptionnel pour que le nombre des honorables ne s'éclaircisse pas insensiblement. Un à un ils s'éclipsent, en saluant le speaker.

Où vont-ils ? Dîner, tout simplement. Les uns à leui club, les autres au cercle parlementaire de Saint-Stephen, en face du palais, ceux-ci chez eux, ceux-là en ville. Le chiffre des hommes vertueux qui persistent à écouter décroît de minute en minute. Apparent rari nantes. Sontils quarante, le chiffre sacramentel, sinon légal, nécessaire à la validité des délibérations? Il ne faudrait pas •en jurer. Et leurs airs alanguis, la désinvolture avec laquelle ils s'allongent sur les banquettes presque désertes, montrent assez qu'ils ont hautement conscience du sacrifice qu'ils font au bien public.

Ici apparaît dans tout son lustre la sagesse de la tradition qui réduit au minimum les dimensions de l'enceinte législative. Supposez une Chambre de six cent cinquante places : elle semblerait vide. Tandis qu'avec les allées et venues, les gens qui font une apparition dans la soirée, ceux qui restent deux ou trois heures de suite, ou qui soupent tard, cette interminable séance de nuit présente toujours une apparence honnête et un nombre respectable de figurants.

La discussion continue donc, un peu terne et monotone, mais d'un pas égal. Un ministre a répondu au préopinant, un membre de l'opposition a succédé aa ministre, et les plumes des sténographes courent toujours, au milieu de la somnolence générale.

Vers dix heures, il y a un coup de réveil. Les dîneurs rentrent. La plupart ont échangé la redingote contre

riiabit du soir. Tous ont l'oreille rouge et l'air satisfait. C'est comme une infusion de sang oxygéné dans les veines de la Chambre. Chacun sort de sa torpeur. Le speaker relève la tête sous sa perruque de crins gris, la voix de l'orateur s'élève, les signes d'approbation et de désapprobation reparaissent, les répliques se succèdent vives et rapides, le débat redevient subitement intéressant. Il n'y a plus de raison maintenant pour que les choses n'aillent pas ainsi jusqu'à deux ou trois heures du matin et même plus avant encore dans «les petites heures » de la nuit ; spécialement, si les obstructionnistes s'en mêlent et cherchent à mettre des bâtons dans les roues du char législatif. Une de leurs manœuvres ordinaire consiste à réclamer le scrutin par division sur les moindres articles ou amendements, et môme sur la question de priorité pour la parole. Or ce scrutin est de rigueur pour peu qu'un seul membre l'exige. Et comme l'insuccès d'un article ou d'un amendement peut entraîner celui du bill, il est essentiel pour le parti qui l'introduit de. mettre en ligne toutes ses forces.

C'est alors qu'entre en scène un personnage particulier à l'organisation parlementaire de la Grande-Bretagne, — le ivhipy c'est-à-dire le fouet, — le chien de berger du troupeau législatif.

Le whip est le député qui a reçu de ses amis politiques le mandat spécial de les avertir et de les rassembler au moment critique. Il y a trois ivhips pour la majorité ministérielle et deux pour l'opposition. Un bon lohip doit avoir l'oreille toujours ouverte, l'œil toujours aux aguets, le jarret infatigable. Il connaît les habitudes de tous ses justiciables : il sait où les envoyer chercher à l'heure

psychologique, celui-ci à sa partie de whist, celui-là à rOpéra-Italien ou ailleurs. Il a pour eux tout à la fois des indulgences de complice et des rigueurs de pion. L'essentiel est qu'ils viennent voter. Peu importe où ( et même, hélas! en quel état) il a fallu les pécher. Et le pauvre whip s'agite, envoie messages sur messages, met le feu au ventre des chevaux et des cochers, dépêche des hansom-cahs aux quatre coins de la ville...

Le moment décisif approche. Le premier ministre a résumé en quelques mots secs et nerveux le 5i?ie qua non du cabinet. Un tumulte indescriptible a salué sa péroraison. Au milieu des cris, des acclamations, le speaker a mis la question aux voix :

— Que ceux qui sont d'avis d'adopter disent oui [aye]... Que ceux qui sont d'un avis contraire disent non (no)... a-t-il successivement prononcé.

Mais les oui et les non se croisent confusément. Il est impossible de dire de quel côté est la majorité, ou même si le speaker a une opinion faite, s'il a dit : / think the ayes [or the noes) hâve it (je crois que les oui — ou les non — l'emportent), ce verdict est contesté; on réclame la division. Le speaker se lève alors et lit une dernière fois le texte sur lequel va porter le scrutin.

Puis les portes s'ouvrent toutes grandes, un des ce commis de la table » renverse un sablier qui met deux minutes à s'épuiser, et un cri éclate, poussé par les huissiers, les policemen de service : Division! division! Aussitôt les sonnettes électriques se mettent de la partie, à tous les étages, d'ans tous les couloirs, jusqu'au cercle de Saint-Stephen et à la buvette ou cuisine (kitchen), le seul refuge parlementaire où les fumeurs puissent satis-

faire leur vice, jusqu'au petit salon de M. le sergent d'armes, un coin très apprécié de quelques bons compères.

Le parquet de la Chambre se remplit à vue d'œil. Fn deux minutes, il n'y a plus un pouce d'espace libre. Les portes se referment, on entend grincer les serrures, le speaker donne l'Ordre de pousser le verrou. Désormais^ personne ne peut plus entrer, et personne ne peut plus sortir que pour voter. Voici comment on procède à cette opération. Deux larges corridors desservent l'enceinte législative, l'un à droite, l'autre à gauche. Les oui se dirigent vers le premier, les non vers le second. A mesure qu'ils ont franchi le seuil de la Chambre, ils sont pointés par des secrétaires sur des listes imprimées où se trouvent tous les noms. A l'autre bout du corridor, ils sont pointés de même par deux scrutateurs ou tellers, ceux-là membres de la Chambre, et qui contrôlent ainsi le premier recensement.

Le défilé terminé, les huissiers s'assurent que personne n'est resté en arrière, puis les issues se rouvrent et tout le monde peut entrer. Les tellers apportent le résultat du scrutin, et au milieu du bruit, des acclamations, parfois même des trépignements de joie des vainqueurs, ce résultat est proclamé par le speaker.

Un scrutin par division s'accomplit en général en vingt-cinq minutes. C'est un procédé qui peut paraître barl)are, mais qui a sur tous les autres l'avantage de nécessiter la présence du votant et de rendre le contrôle absolument certain. On sait combien les scrutins sont, dérisoires dans la plnpart des Parlements continentaux. 11 n'est pas rare qu'un député dispose du bulletin de

cinq ou six de ses collègues. Il n'est pas rare non plus que sous prétexte d'erreur il modifie son vote au Journal officiel du lendemain, en se ralliant à la majorité. Rien de tout cela n'est possible avec le scrutin par division. Il faut faire acte de présence, et quant à changer de camp, il serait nécessaire de le faire en public, de traverser le parquet au milieu des brocards ou des huées de l'auditoire.

Quoi qu'il en soit, voici la séance arrivée à son terme. Un membre propose l'ajournement, qui est voté par acclamation. Le speaker se lève et salue le secrétaire de la trésorerie. On crie : Who goes home? (qui s'en vient chez soi?) Les huissiers glapissent: House is iipf (la séance est levée ! ) et l'Assemblée s'écoule par tous les vomitoires.

Cette formalité de la motion d'ajournement, qui doit être remplie par un simple député et non pas par le speaker, est un legs de la lutte des Parlements contre le pouvoir royal. Jadis il arrivait souvent que le speaker, pour étouffer les questions brûlantes, levait la séance au plus beau moment. Les pères de la liberté britannique décidèrent sagement que ce droit lui serait retiré Mais le système contraire a parfois des effets singuliers. Il est arrivé que le speaker, resté absolument seul dans l'enceinte législative, s'est vu dans l'impossibilité légale de quitter le fauteuil, et menacé d'attendre, pour pouvoir s'en aller, que la Chambre eût repris séance. Si l'accident s'était produit le dernier jour d'une session, il aurait pu devenir inquiétant, et l'on se représente cet infortuné président siégeant sans désemparer d'août à novembre, pendant que ses heureux collègues se livrent aux joies de la chasse et de la villégiature.

Toute hypothèse fantaisiste mise à part, le fait s'est réalisé sous la présidence de M. Denison. Resté seul dans l'enceinte législative^ vers trois ou quatre heures du matin, il se vit obligé d'envoyer supplier un député bénévole de quitter son lit pour revenir le délivrer à la Chambre, en prononçant la formule d'ajournement. Même la légende veut que ce député ait été difficile à trouver, et que plus d'un législateur sans entrailles ait trouvé amusant de se refuser à cette œuvre pie.

Le speaker est d'ailleurs un personnage très considérable, entouré du respect de tous, et qui incarne en lui toutes les traditions, toute la majesté, toute l'autorité de la Chambre.

Sous les Tudor et les Stuart, comme en France sous les Bonaparte, il était choisi par le souverain et lui servait tour à tour d'instrument de compression et d'agent de corruption. Il devait savoir aussi bien acheter une conscience hésitante qu'étouffer une discussion périlleuse. Le trafic des votes se pratiquait alors ouvertement. L'aval parlementaire au traité conclu par Charles II avec la France, coûta plus d'un million à ce souverain. A la vérité, il pouvait se permettre cette dépense, au taux que lui comptait le roi Très Chrétien. Il n'y a pas cent vingt ans qu'il existait encore à la Trésorerie britannique un guichet pour l'achat des oui sur toutes les questions soumises à la Chambre des Communes ; le prix fixé par le cabinet variait, selon l'importance qu'il attachait au résultat, entre deux cents et cinq cents livres sterling par tôte.

Par une conséquence naturelle, les députés indépen-

dants avaient le speaker en profond mépris et lui manifestaient parfois leur aversion d'une étrange manière. Un procès-verbal de 1610 constate que sir E. Herbert. « au lieu de tirer son chapeau au speaker en quittant la Chambre, lui a tiré la langue et fait un pied de nez ». Une autre fois, un député s'approche à pas de loup du fauteuil présidentiel, et, « contrairement à toutes les convenances parlementaires, jette dans Toreille du speaker un cri épouvantable ».

A une date beaucoup plus rapprocliée de nous, on a vu l'honorable M. Fergus O'Gonnor se précipiter sur l'estrade au moment où le speaker, profitant d'une suspension de séance, se mettait en devoir d'expédier une côtelette, et la lui ravir pour la dévorer sous ses yeux. Il est juste d'ajouter que l'honorable M. Fergus O'Gonnor, depuis •longtemps soupçonné de démence , dissipa ce soir-là tous les doutes qui pouvaient encore subsister sur son état.

Aujourd'hui, le speaker trouve chez ses collègues la déférence qui lui est due. Il tire son titre de ce qu'il parle au nom de la Chambre, et la représente officiellement. Son traitement est de cinq mille livres sterling, sans résidence officielle ni frais accessoires. Sa situation hiérarchique et son importance dans l'État sont évidemment fort au-dessous de celle que nos mœurs ont faite au président de nos Assemblées.

Son élection a lieu tous les ans au début de la session. Un simple membre de la Chambre met aux voix son nom, et, s'il n'y a pas d'opposition, ce nom est acclamé. Parfois, pourtant, ce choix donne lieu à de longs débats et même à des scrutins de division. Mais il est d'usage de

maintenir dans ses fonctions le speaker de l'année précédente, à moins qu'il ne se soit formellement démis. Il 1 eut donc arriver que le speaker n'appartienne pas à la majorité. Le cas se produit même assez fréquemment. C'est une anomalie de plus à noter dans cette singulière Constitution, faite de pièces j:"apportées, comme une mosaïque, où les principes et les traditions semblent toujours jurer ensemble, précisément parce qu'ils se sont juxtaposés sans se détruire.

Cette contradiction constante ne se poursuit-elle pas jusque dans la procédure de l'élection? Au jour de l'ouverture de la session, c'est sur l'invitation formelle de la reine que les Communes se retirent dans la salle de leurs séances pour procéder au choix d'un speaker. Or, leur premier acte est de se donner lecture d'un bill où il est formellement spécifié que les pouvoirs du Parlement n'émanent pas du bon plaisir royal, mais lui sont antérieurs et supérieurs. Et elles n'ont pas plutôt arrêté leur choix, qu'elles le soumettent « humblement » à 1 approbation royale! 11 est bien vrai que cette approbation n'est jamais refusée- Mais enfin elle pourrait l'être, et puisqu'on la réclame, c'est qu'elle est théoriquement nécessaire.

Le rôle du speaker consiste essentiellement à établir la priorité entre les orateurs et à maintenir le bon ordre. Cette double mission lui impose une extrême vigilance, car il la remplit tout seul et sans y être aidé, comme chez nous, par des secrétaires. A la vérité, dans les débats importants, le tour de parole des orateurs à presque toujours été réglé d'avance entre les wMps, et le speaker n'a qu'à l'adopter. Mais en théorie, et fort sou-

vent en pratique, au moins dans les discussions secondaires, c'est à la séance même et par un simple salut qu'un député demande la parole. Il faut donc que le speaker soit toujours prêt à saisir du regard cette requête muette et à la satisfaire en s'inclinant àson tour. D'autre part, il arrive souvent que plusieurs députés lèvent en même temps leur chapeau, et c'est toujours une question délicate en pareil cas de trancher la difficulté ; quand il y a doute, le speaker préfère ordinairement s'en remettre pour la décision à la Chambre elle-même.

Du reste, il prend toujours à tâche de ne pas s'imposer, de n'apporter aucun élément personnel dans le débat et de se renfermer strictement dans ses attributions d'exécuteur de la volonté générale. Il pousse le scrupule sur ce point jusqu'à ne jamais émettre un avis, fût-ce même dans la discussion d'une mesure disciplinaire dont l'application lui incombera. Ce n'est pas un maître ou un chef que la Chambre s'est donné en lui ; ce n'est même pas un guide : c'est un organe de ses volontés.

Aussi est-il assez difficile de définir précisément 'ses pouvoirs, d'autant plus qu'ils ne reposent sur aucun texte. Il ne peut ni faire arrêter un député, fût-ce en flagrant délit, ni le faire expulser de la salle des séances. Il a seulement le droit de rappeler à l'ordre ceux qui manquent à l'étiquette parlementaire et de faire observer à un orateur qu'il s'écarte de la question. Son privilège le plus important est peut-être celui de voter le dernier, et par suite de départager la Chambre, s'il arrive que le nombre des voix soit le même des deux côtés. Le cas s'est historiquement produit dans des circonstances véritablement critiques, et où des intérêts nationaux de

l5o LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

premier ordre se sont ainsi trouvés suspendus au vote du speaker.

En somme, ne fût-ce que par l'assiduité qu'elles exigent, les fonctions du speaker sont loin d'être une sinécure. C'est un véritable travail, de présider effectivement, cinq fois par semaine, des séances qui durent de quatre heures de l'après-midi jusqu'à deux ou trois heures du matin, et parfois plus tard. On calcule qu'il siège chaque année, en moyenne, douze cents heures avant minuit et cent cinquante heures après. Pour peu que ses pouvoirs lui soient renouvelés pendant une dizaine d'années, cela finit par faire un beau total. Un speaker, M. Shaw-Lefèvre, a compté qu'il avait ainsi passé au fauteuil plus de quinze mille heui'es de nuit.

Mais aussi, la quantité de travail expédiée par la Chambre des Communes, au cours d'une session, est toujours très considérable. Les séances sont moins théâtrales que chez nous, mais à la fois beaucoup plus longues et beaucoup plus remplies. Cette habitude de tenir séance le soir, qui étonne les étrangers, s'explique par la possibilité qu'il y a ainsi de prolonger presque indéfiniment le débat ; elle se justifie encoi'e par l'utilité qu'il y a pour le pays à voir lés grands industriels, les jurisconsultes éminents, les spécialistes de tout ordre apporter au Parlement le bénéfice de leur expérience : or, cette classe d'hommes est généralement occupée dans la journée de ses intérêts professionnels, et peut plus aisément donner S3S soirées à la chose publique.

Au surplus, le travail des commissions est aussi très actif à la Chambre des communes. Une vingtaine de sélect committees, au bas mot, siègent tous les jours de midi

UNE SÉANCE A LA CHAMBRE DES COMMUNES. t5i

à quatre heures ; et la masse des enquêtes, rapports, Blue Books de tout ordre qui est le résultat de ces labeurs forme tous les ans plus de 80 volumes in-8°.

Un trait caractéristique de la Chambre des Communes, et qui n'est jamais devenu fixe dans les usages parlementaires du continent, est la faculté dont elle use constamment de se constituer en comité général (committee of supply], pour activer la discussion et l'élaboration d'une loi.

Le comité général ne diffère d'une séance ordinaire que par le changement qui se produit au fauteuil de la présidence : le speaker cède la place au chair man ofioays and means^ un personnage qui répond, si l'on veut, à notre président de la commission du budget. Et dès lors la Chambre n'est plus censée en séance, mais en comité. Le débat prend aussitôt un ton plus familier et plus pratique. Des membres qui sont muets comme des poissons en séance ordinaire voient tout à coup leur langue se délier. La rigueur du règlement se relâche. On cause plutôt qu'on ne discute. Et le travail avance. C'est principalement pour les bills adoptés en principe que ce système est avantageux et expéditif. On peut s'étonner qu'il n'ait pas pris droit de cité dans nos Parlements.

Voici d'ailleurs, en les résumant à grands traits, quelles sont les phases principales que traverse un bill avant d^ ' venir s'inscrire définitivement dans le Statute Book.

En premier lieu, la déclaration verbale de l'objet du bill, faite par son auteur. Cela s'appelle « la requête d'introduction » (request for leave to introduce the Mil). Le speaker appelle l'auteur à la barre, et le dépôt est effectué.

l52 LA VIK PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

Le projet vient à l'ordre du jour en première lecture. C'est le plus souvent une simple formalité. Il peut arriver pourtant que l'opposition soulevée par le projet se manifeste dès ce moment, ne fût-ce que par des rumeurs et des marques d'improbalion.

Arrive le jour de la seconde lecture, et c'est là que la bataille s'engage à fond. Si le principe du bill sort victorieusement du débat, il y a désormais des chances pour qu'il entre dans la loi. Mais sous quelle forme ? Nul ne peut le dire encore. Les amendements et contre-amendements foisonnent. C'est ordinairement à ce moment de la vie fœtale du bill que motion est faite de se constituer en comité général afin d'en poursuivre l'élaboration. Pour peu que la mesure passionne l'opinion, cette motion soulève une nouvelle opposition et sert de texte à un nouveau débat. Mais enfin, la proposition de « quitter le fauteuil » (That I do now leave the chair], mise aux voix par le speaker, est adoptée. La Chambre se forme en comité.

Une seule séance en comité sufîit-elle pour arriver à un texte définitif, on s'en tient naturellement là. Sinon, à la fin de la séance, un membre en propose une autre» ce qui s'appelle to report progress. constater que le travail avance, mais n'est pas terminé. La cérémonie se renouvelle autant de fois qu'il est nécessaire.

Enfin la rédaction du bill est définitivement arrêtée. Il revient devant la Chambre en troisième lecture, et il faudra que ses adversaires soient bien difficiles à décourager pour qu'ils tentent un dernier assaut.

Le bill est volé. Il se trouve maintenant en état d'arriver à la Chambre des Lords, où il sera de nouveau passé

UNE SÉANCE A LA CHAMBRE DES COMMUNES. l53

au crible de trois lectures successives. S'il n'en réchappe pas sans amendements, ce qui est le cas ordinaire, il devra revenir devant la Chambre des Communes. Et c'est seulement quand les deux Chambres auront enfin adopté la même rédaction que la formalité suprême de l'homologation royale (royal assent) sera de droit.

Ces phases diverses d'un laborieux enfantement sont suivies de près, est-il besoin de le dire ? par une armée de sages-femmes parlementaires. La Chambre des Communes n'a pas de questeurs élus, pas plus qu'elle n'a de secrétaires choisis parmi ses membres, mais une administration permanente, dont le chef, bien connu par ses travaux spéciaux, est sir T. Erskine May, Clerk ofthe House. Ce chef est logé au Palais de Westminster, avec 2,500 hvres sterling d'appointements et dirige tout un état-major de commis, de scribes, d'officiers.

Le plus important est le sergent d'armes en qui réside la force executive de la Chambre : c'est un personnage à 1,200 livres sterling, qui a pour fonctions spéciales de déplacer la masse de vermeil, selon que le speaker prend ou quitte le fauteuil, et d'expulser ou de mettre en état d'arrestation, sur un vote de la Chambre, les membres qui se sont placés sous le coup de ces mesures disciplinaires. Le a petit local » de Westminster-Palace, qui est une assez confortable prison de quatre pièces, avec deux fenêtres grillées sur la Tamise, est sous son autorité directe et de plain-pied avec son appartement.

Viennent ensuite : le conseil légal du speaker, le chapelain, les commis principaux et commis auxiliaires. Ceux-ci sont répartis entre quatre offices qui se partagent la besogne administrative. Ce sont :

l54 LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

Le Public Bill office, chargé des projets de loi d'origine ministérielle, de leur impression et distribution, en y comprenant les amendements ;

Le Private Bill office, qui reçoit les projets d'intérêt ^ local et les soumet au conseil légal du speaker pour s'assurer qu'ils ne présentent pas de vice de forme ;

Le Journal office, chargé des procès-verbaux ;

Le Commitee office qui prépare les ordres du jour, envoie la convocation, enregistre les actes parlementaires et centralise le travail des commissions.

Le budget total de la Chambre des Communes s'élève à 50,644 livres sterling (environ douze cent soixante-sept mille francs). On sait que les fonctions de député sont gratuites en Grande-Bretagne, ce qui est le moyen assuré d'en faire le monopole des classes aristocratiques.

A LA CHAMBRE DES LORDS. l55

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