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IV. — La Cité de Londres et les corporations municipales

La corporation de la Cité de Londres a grand sujet d'être flattée de tout le bien qu'on dit d'elle à Paris. Se voir prendre pour modèle et pour idéal des organisations municipales, au foyer môme de la démocratie française, doit être à ses yeux un honneur d'autant plus précieux qu'il était plus inattendu. Le sentiment de juste fierté qu'un tel hommage ne doit pas manquer d'éveiller dans le cœur de MM. les aldermen, pourrait bien pourtant ne pas être pur de tout alliage. Il s'y mêlerait un clément de gaieté et môme d'ironie, un peu de ce que nos voisins appellent ce sensé of humour^ qu'il ne faudrait pas s'en étonner outre mesure. Les héritiers des vieilles franchises londoniennes ne sont guère habitués par leurs concitoyens à se voir considérés sous un jour si avantageux. Il est vrai que nul n'est prophète en son pays. Mais ces respectables dignitaires le sont moins que personne, et les radicaux anglais, en particulier, les ont accoutumés, depuis un demi-siècle, à tout autre chose qu'à des compliments. Eux-mêmes, ils ne sauraient avoir une idée bien haute de l'utilité ou de la justice de leurs prérogatives. Ceux d'entre eux qui entendent le français doivent parfois écarquiller les yeux en lisant les éloges que font de leur friperie féodale ces affreux sans-culottesparisicns.

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Sans doute il fat un temps où Londres méritait le nom de « Mère des cités » et de « Forteresse des libertés publiques». Ses bandes luttaient au premier rang contre l'oppression royale. Quand Charles P"" décréta les cinq d'arrestation, c'est à Guildhall qu'ils trouvèrent un asile. Beaux souvenirs, dont les marchands de Gheapside et de Poultry ont le droit d'être fiers.

Ce temps n'est plus. La Cité de Londres n'est aujourd'hui que la citadelle àujingoism ou chauvinisme étroit et des traditions surannées. C'est une curiosité archéologique, un gigantesque bibelot du xv^ siècle, conservé sous verre pour la plus grande joie des antiquaires et des badauds.

Il faut voir la descente de la Courtille du 9 novembre, — la procession annuelle du nouveau lord-maire se rendant à Westminster en costume de suisse de cathédrale, flanqué de son chambellan et de son porte-épée, précédé de son hallebardier en chausses mi-partie, suivi de sa milice en pourpoints du temps d'Henri VIII et de tous les déguenillés de la métropole! Un tel spectacle en dit long sur l'institution. Ce gros homme rutilant et radieux qui s'en va glorieusement dans son carrosse, où tant d'or se relève en bosse, se faire donner du « mylord » par le grand chanceher, n'est pas et ne saurait être le représentant des droits populaires. Ce n'est que le délégué d'une oligarchie de boutiquiers, l'usufruitier de privilèges aussi jbusifs que séculaires.

Jusqu'à ce jour, il a vendu en gros ou en détail de la poussière de dock sous le nom de poivre moulu, des bottes de foin sous le nom de thé de la Chine, du savon de Marseille sous le nom de fromage de Roquefort. Il a

gagné à ce métier quinze à vingt mille livres de rente et s'est ainsi désigné à l'admiration de ses contemporains. Successivement électeur de la Cité parce qu'il y a sa boutique, membre élu du conseil municipal parce qu'il en est un des plus forts imposés, dignitaire de ce conseil parce qu'il a la fortune requise pour devenir maire, maire parce que son tour est arrivé^ — le voici pour un an conservateur de la Tamise, amiral du port de Londres, grand-juge au criminel et au civil, général de la milice, dictateur des marchés, contrôleur c^cs poids et mesures. Il préside la réunion des aldermen et les assemblées civiques. Il a sous lui des shériffs , un recorder , un secrétaire général, un commonsergeant, un maréchal de la Cité. Il a son budget, sa liste civile, son palais officiel, ses héros d'armes, son aumônier, ses prisons, sa cour d'assises et son bourreau. Si la reine veut franchir Temple-Bar, visiter Saint-Paul, poser la première pierre d'un hôpital ou acheter un turbot à Billingsgate ; si le ministre de la guerre a besoin de faire passer par Fleet- Street quatre hommes et un caporal, — il faut la permission du chef de la Cité.

Pourquoi ces prérogatives régaliennes sur la tête d'un marchand de chandelles? demandez-vous, étranger naïf. A quoi bon faire un amiral, un juge, un chef d'armée, de cet honorable industriel, ne fût-ce que pour un an ? et quel est le sens de cet appareil antédiluvien?

11 paraît que c'est à la fois un symbole et une leçon. Un symbole des droits imprescriptibles du «sujet anglais » vis-à-vis de ses rois allemands. Un exemple offert aux saute-ruisseaux duRoyaume-Uni. Gela signifie qu'avec de l'ordre, du travail, de l'assiduité à son comp-

toir et pas de scrupules sur la qualité de la marchandise vendue, on arrive à tout dans la vieille Angleterre, — même au bonheur inappréciable d'être appelé mylord^ de traiter de pair avec les plus grands et presque d'égal avec le souverain.

Au fond, rien de moins vrai. Car mylord-maire se trompe fort, le brave homme, s'il s'imagine que son éphémère splendeur est prise au sérieux par d'autres que lui. Tout ce monde officiel qui vient manger sa soupe à la tortue et sabler son Champagne, attend à peine d'avoir tourné les talons pour sourire et se livrer à d'aimables plaisanteries sur les h de la lady mayoress, « qu'on ramasse à la pelle », attendu qu'elle a la fâcheuse habitude de les «laisser tomber». Elle dit orse pour horse, la bonne dame; crime irrémissible qui ne lui sera pas pardonné. Ou bien elle ne sait pas tenir sa fourchette et se sert de son couteau pour manger du saumon. C'est grave, cela. Ce qui l'est plus encore, c'est que ces privilèges traditionnels de la Cité, dont le lord-maire est l'incarnation vivante, sont le lot d'une infime minorité, et non pas celui de tous les citoyens.

Car la Cité n'est qu'une très petite fraction de la métropole britannique, — la centième partie environ, — et' les membres actifs de la Cité sont eux-mêmes en nombre très restreint. Qu'on suppose le droit municipal limité, à Paris, au quartier des Halhs et investi, dans ce quartier, en l'estimablo personne de deux ou trois mille marchands de baurre, de volaille ou de fruits secs : on aura une image ai)prochée de la Cité de Londres. La freedom est, en effet, la propriété exclusive de ceux qui l'on acquise, soit par l'hcrédité, soit par l'apprentissage,

soit, à beaux deniers comptants, par Toctroi des autorités locales, à la condition bien entendu qu'ils ne s'en soient pas rendus indignes en' devenant trop pauvres pour payei* le cens de dix livres sterling. Sur les millions d'hommes qui, tous les jours, se pressent dans les comptoirs et dans les rues étroites de la Cité, un 'Cinquième au plus forme le corps des frcemen ou citoyens actifs. Les autres sont des strangers. des étrangers, et n'ont pas voix au chapitre.

Or, ce droit municipal, dévolu à une minorité si faible, est précisément le plus large et le plus complet qu'il y ait au monde. Le common council ou conseil communal de la Cité est maître absolu dans toute l'étendue de sa juridiction et relève uniquement de ces électeurs privilégiés. Nul fonctionnaire ou délégué du pouvoir central n'est plaça auprès de lui pour diriger, contrôler ou môme constater ses actes. Il administre les deniers publics, dispose de tous les fonds et biens communaux, nomme à tous les emplois, exerce le droit de haute et basse justice, applique les lois et peut même les faire; car il possède le pouvoir de modifier le régime intérieur de la Cité sans en référer au Parlement. C'est, en un mot, un corps exécutif, législatif, vont; constituant. — S'il lui plaisait de décréter que nul ne pourra passer devant la 'Banque d'Angleterre sans ôter son chapeau, ou pénétrer au Stock-Exchange sans se mettre en culotte courte, aucun pouvoir humain n'aui-ait qualité pour l'en empêcher.

Tout cela s'explique fort bien historiquement, comme le résultat d'une lutte de plusieurs siècles contre le pouvoir ecclésiastique ou royal. Mais ce n'en est pas moins,

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de nos jours, une anomalie monstrueuse, qu'aucun inté rèt général, aucun service réel ne justifie plus. Au xix^ siècle, la cité de Londres est un anachronisme pur et simple, comme pourrait Têtre la restilntion du droit d'asile au Parvis Notre-Dame ou au Cloître Saint-Merry. Son autonomie si vantée n'est pas autre chose qu'un privilège de caste, conservé à travers les âges. C'est le royaume des marchands, à peu près comme les provinces romaines ont été jusqu'en 1870 le royaume des clercs.

A Rome, pour être quelque chose, il fallait, avant tout, arhorer la soutane et les bas violets. Dans la cité de Londres, pour participer au droit communal dans toute son étendue, il faut appartenir à l'une des quatre-vingtonze guildes ou corporations de métiers qui le détiennent en vertu de chartes spéciales.

Non seulement, en effet, le droit de vote est limité aux freemen censitaires, mais ces freemen eux-mêmes ne forment qu'une classe inférieure d'électeurs chargée de nommer les 206 conseillers municipaux, les 26 aldermen ou dignitaires placés à la tcte d'un égal nombre de quartiers, les shériffs et autres officiers civiques. Quant au droit de choisir les deux candidats parmi lesquels la cour des aldermen désigne le lord-maire, le 29 septembre de chaque année, il est réservé aux llverymcn, c'est-à-dire aux membres titulaires des corps de métiers (jouissant du privilège d'en porter l'uniforme ou livrée), qui sont les véritables usufruitiers des droits et revenus de la Cité.

Parmi ces guildes ou corporations, deux ou trois, comme celles des orfèvres, des apothicaires et des pape-

tiers, ont conservé le contrôle légal de leur profession. D'autres, comme celles des brodeurs, des cordiers pour arbalète, des marchands de souliers à patins, perpétuent le souvenir d'industries disparues. Celles-là même qui répondent encore à des métiers florissants, comme la compagnie des bouchers, celle des barbiers, celle des drapiers, sont principalement composées de gens qui n'ont jamais découpé une côtelette, fait une barbe ou aune du drap. Des pairs du royaume et des princes du sang ne dédaignent pas d'y entrer. L'héritier présomptif de la couronne appartient à la corporation des tailleurs ; un de ses frères à celle des poissonniers. Il est telle de ces compagnies dont le diplôme est aussi recherché que l'entrée d'un grand club.

Et la raison? c'est qu'à côté des privilèges moraux ou immoraux, attachés à la qualité de livenjman, il en est d'autres plus positifs encore, sonnants et ayant cours. Les corporations de métiers ne sont pas seulement les sociétés par actions d'un véritable monopole politique : ce sont des personnes civiles, existant, héritant, s'arrondissantet s'engraissant depuis des siècles, possédant des terrains, des maisons, des revenus parfois énormes et dont elles ne doivent aucun compte. Ces revenus, il faut bien pourtant les employer à quelque chose. On fondera donc des bibliothèques, des collèges, des bourses universitaires, des lits d'hôpital. Et qui profitera de ces fondations philanthropiques? Tout naturellement les membres de la corporation, leurs fils, leurs parents, alliés ou protégés. D'autre part, il convient d'avoir un lieu de réunion, une hall pour les sociétaires. La compagnie étant riche, cette hall sera un palais. Ce palais, à

quoi bon le bâtir et le décorer, si l'on n'y donne des bals, des fêtes, des dîners? On les donnera pour la plus grande joie de messieurs les titulaires, de leurs femmes, de leurs filles, de leurs invités.

Enfin, tout cela nécessite une administration, des commis , des maîtres-queux , des employés d'ordre divers. Autant de sinécures grassement payées et réservées aux membres de la confrérie. Ily a des conseils, des assemblées : excellent prétexte à jetons de présence, qui seront, cela va sans dire, tout à fait dignes d'une institution si opulente et si vénérable. Il convient qu'elle se montre dans les cérémonies civiques et qu'elle y fasse bonne figure : tenez pour certain que l'or, la soie ni le velours ne seront épargnés et que le conseil ne chicanera pas sur les factures.

C'est ainsi que des sommes immenses et dont il est même impossible d'évaluer le total, car elles échappent à tout contrôle, sont dissipées en parades grossières, en festins pantagruéliques et en fumée de cigares. C'est ainsi que les droits légendaires de la Cité de Londres viennent, en dernière analyse, se sublimer au profit d'une bande de parasites, sous la forme d'ailes de faisan et de verres de clos-vougeot.

Le fait n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire des sociétés corporatives. Il est, au contraire, parfaitement constant, et il n'y a peut-être pas d'exemple d'une association professionnelle, politique ou religieuse qui n'ait, dans un temps donné, abouti à ces sortes d'abus. Nul doute que nos maîtrises et nos jurandes, si elles avaient survécu à la Révolution, ne présentassent aujourd'hui des spectacles analogues, comme les abbayes et les autres

fondations ecclésiastiques les avaient déjà produits.

Ce qui est surprenant, ce n'est pas que de tels résultats se manifestent, c'est qu'on ose les présenter comme des exemples à suivre et des modèles à imiter. Et pourtant, il est certain que la Cité de Londres jouit encore en Angleterre et ailleurs d'un prestige considérable. Les réformateurs de 1833 qui ont touché à tant de bourgs pourris, n'ont pas osé porter la main sur cette « arche sainte des libertés britanniques. » Telle est l'influence des phrases courantes et des renommées toutes faites ! Beaucoup de gens s'imaginent de bonne foi que le droit communal et les privilèges surannés par lesquels il s'est affirmé dans le passé peuvent être solidaires. D'autres se laissent prendre aux hâbleries de messieurs les prébendiers de la Cité de Londres qui ne perdent pas une occasion de se proclamer les pères de la patrie. Les fonds ne leur manquent pas d'ailleurs pour bâillonner la critique et subventionner la réclame, — ils arrivent à masquer sous les fleurs la décrépitude de leur édifice. A force de les voir banqueter à Guildhall avec les ministres, les prélats, les savants et les artistes en renom, le bon peuple finit par les prendre pour des personnages et par saluer en eux les représentants de quelque chose de grand, de national et de sacré.

Divers symptômes présagent pourtant la fin prochaine de ces saturnales. Il n'y a dans le parti radical anglais qu'une opinion sur la nécessité de faire rentrer la Cité de Londres dans le droit commun, et de rendre aux biens immobilisés par les Guildes leur destination naturelle, en en faisant le patrimoine des pauvres. Le mouvement est même devenu, dans les dernières années, si

g lierai et si manifeste, que les plus madrés parmi les vautours de la Cité ont jugé prudent d'en prendre la direction.

Relevant une idée de Stuart Mill, qui rêvait de diviser la ville de Londres en neuf grandes communes, ils proposent d'étendre à la métropole entière le régime si cher à leur estomac, en y créant autant de « cités » qu'il peut être désirable.

Les démocrates éclairés et sincères ne se laissent pas prendre à ce mirage. Un des députés de Ghelsea, M. Frith, qui a fait dans un livre excellent une étude spéciale de la question, déclare qu'il faut un remède plus énergique. « Nous voulons, dit-il carrément, une municipalité de Londres une et indivisible^ issue d'une segmentation rationnelle de la métropole en districts électoraux, et d'une généralisation normale du droit de suffrage. »

Les barrières do l'octroi de Paris, à défaut d'autre :ïnérite, ont au moins celui d'indiquer avec précision •où commence, où finit la capitale de la République Française. Il n'y a rien de pareil dans celle du Royaume- Uni, qui ne possède pas non plus d'enceinte fortifiée. D'où un certain vague et une grande élasticité dans la définition précise de la ville de Londres.

En dehors de la Cité proprement dite, qui occupe une surface de 702 acres à peine, avec une population fixe, c'est-à-dire nocturne, de soixante-quinze mille habitants seulement, — et une population flottante, c'est-à-dire diurne, de huit à neuf cent mille, — il y a la vaste agglomération d'anciens bourgs, de villages et do quartiers Vieux ou neufs qui entoure ce noyau d'un parenchyme de

brique et de mortier. Et suivant qu'on considère cette agglomération au point de vue des élections législatives, de la police, de l'état civil, du conseil des écoles ou des travaux publics, — le chiffre officiel de sa population varie - comme ses limites.

Quant à l'organisation administrative de cette étendue de 80,000 acres, habitée par quatre à cinq millions d'habitants, - elle est extraordinairement compliquée — et ne répond guère en tout cas au modèle français.

Dire que Londres est divisée en paroisses, elle -mêmes groupées en districts dans un grand nombre de cas, et administrée pardes conseils électifs, correspondant à ces divisions, c'est tout simplement éluder la difficulté sans en donner la clef. Non seulement, en effet, ces conseils ont des attributions fort limitées; les districts métropolitains ne sont pas ceux de la police, ni ceux de l'état civil, ni ceux du school-board, ni ceux de l'éclairage, ni ceux de la salubrité, du pavage, des égouts, des précautions contre l'incendie, de la surveillance de l'état des maisons. Non seulement chacun de ces services éminemment municipaux est sous la direction d'un bureau central distinct des conseils de paroisse ou de district ; mais à côté de ces bureaux souverains dans leur spécialité il y a l'autorité des lords-lieutenants du Middlesex, du Surrey et du Kent et des commissaires de la Cité ; à côté de ces représentants de la couronne et du lord-maire, il y a le home office et le local government-hoard qui retiennent les attributions les plus imprévues et les plus municipales. Puis il faut compter avec les coutumes locales et les privilèges historiques, avec les associations et corporations qui se sont taillé des domaines en plein

drap. Enfin, Son Omnipotence le Parlement broche sur le tout et légifère sans relâche comme sans appel.

Bref, en allant au fond des choses, on constate un fait peu conforme à l'opinion courante ; c'est que si la Cité de Londres met aux mains d'une oligarchie de deux cent mille marchands des privilèges quasi souverains, l'agglomération londonnienne est en revanche, de toutes les capitales civilisées, celle où les droits communaux les plus élémentaires sont le moins ouverts à l'immense majorité des citoyens.

Est électeur municipal, en effet, toute personne domiciliée à Londres et payant l'impôt, y compris les femmes et les étrangers. C'est assez libéral en apparence. En réalité, rien de plus étroit, l'impôt étant exclusivement direct et basé sur le loyer de l'immeuble tenu à bail. Yoilà le pauvre, l'ouvrier, le petit employé, le petit commerçant rej étés d'emblée hors du droit communal. Or ce droit même se réduit à fort peu de chose. Pour en peser le néant il suffit d'avoir eu l'occasion de l'exercer.

Supposons un Français arrivant à Londres pour y passer deux ou trois années, condamné par ses affaires à s'y installer à long terme, et ne demandant pas mieux que de s'initier aux arcanes de la vie anglaise. Ce Français idéal a loué dans un des quartiers sud de Londres, à South-Kensington, une maison entière, ce qu'on appelle à Paris un petit hôtel. Il a pour soixante-neuf livres sterling de loyer, ou pour un peu moins de dixhuit cents francs, salon, salle à manger, six chambres à coucher, office en sous-sol, jardin devant, jardin der- YÎQTQ — et pas de concierge. Le chemin de fer souterrain passe à sa porte et tous les matins le jette en douze

minutes à la Cité ; les fournisseurs du voisinage l'accablent de leurs offres de service et font prendre chaque jour les ordres de Madame; l'eau monte automatiquement jusqu'à sa baignoire; un gaz d'assez pauvre qualité éclaire son vestibule; une boîte fixée à la grille reçoit ses journaux et sa correspondance; s'il arrive qu'un ami normand ou bordelais lui envoie une bourriche de gibier ou une pièce de vin, le port est lourd, mais il n'y a point à payer de droits d'octroi. Voilà un homme heureux, libre et autonome. 11 sème des radis roses, fonde un poulailler, et se flatte de n'avoir plus rien à démêler avec le monde ambiant.

Tout se paye. Un matin l'inspecteur des eaux présente sa facture. Notre homme la solde en soupirant, mais se console en apprenant par le papier officiel que la Compagnie des eaux, comme celle du gaz, est sous la sm-veillance directe du ministère de l'intérieur. Huit jours plus tard il est réveillé en sursaut par un coup de sonnette à deux heures de la nuit. C'est le policeman en tournée qui vient l'avertir : une fenêtre du rez-de-chaussée est restée ouverte; il ne faut pas tenter les voleurs sous peine d'amende. Une autre fois il a neigé, et le devoir de l'habitant est de faire nettoyer le trottoir sur toute la longueur de sa maison. Puis arrive un avis d'avoir à faire sans délai gratter et repeindi-e sa façade ; — une visite à l'égout qui dessert sa demeure ; — une invasion de pompiers pour éteindre un feu de cheminée : autant d'autorités invisibles, inaccessibles et distinctes qui se manifestent.

Mais voici du nouveau : un papier laissé par le collecteur des taxes paroissiales, c'est-à-dire municipales, avec

l'en tête imprimé : Parish of St-Mary-Abbott's, Kensingtoii.

« Il paraît que j'appartiens à la paroisse de Saint-Mary- Abbott's, ou de Sainte-Marie des Abbés, se dit notre homme. C'est toujours bon à savoir. Voyons ce que nous apporte ce poulet :

<i M. X. est invité à verser la somme de cinq livres, onze shillings et neuf pence, pour le premier semestre de ses contributions municipales, arrêtées le 14 avril 1883 par deux commissaires de paix de Sa Majesté siégeant dans le comté de Middlesex... »

« Hum! cinq livres onze shillings et neuf pence pour un semestre, cela fait onze livres, trois shillings et six pence pour une année, — tout près de trois cents francs. Ce n'est pas donné!... Mais pourquoi, diantre, en ce pays les contributions municipales sont-elles arrêtées par deux commissaires de paix de Sa Majesté?.. Enfin, passons au détail :

« Valeur imposable : cinquante-deux livres sterling et demie. N. B. La valeur imposable est fixée par le chiffre du loyer ou de la valeur locativc, déduction faite des taxes payées dans l'exercice précédent...

« Chapitre premier : contribution pour l'entretien des pauvres, 8 pence (80 centimes) par livre. Cotisation de police, 2 pence 1/2 par livre. Cotisation de comté, 1/2 penny (un sou) par livre. Cotisation pour les asiles d'aliénés, 1/2 penny par livre. Listes électorales, listes de jurés, salaire des collecteurs paroissiaux, frais de fcureaux et autres 1/2 penny par livre ci:£. 0.4.61/2.

« Total comme dessus.

,., C'est ce qu'il y a de plus clair. J'irai verser moi-

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même ce total. S'ils peuvent me Texpliquer, ce ne sera pas encore payé trop cher. »

Dès le lendemain, ce contribuable modèle est chez le collecteur, qui l'accueille avec la courtoisie bien due à un débiteur aussi pressé.

a "Monsieur, pourquoi la cotisation de police se trouvet-elle inscrite sur ma céduleà côté de celle des indigents, des aliénés et des listes électorales? C'est donc la paroisse qui nomme et choisit ses cons tables?

— Non, monsieur, c'est le secrétaire d'Etat pour l'Intérieur, ou du moins son agent direct le commissaire en chef de la police métropolitaine. Mais la paroisse contribue pour les trois quarts à leur salaire dont l'Etat ne fournit que le quart.

— Ah ! fort bien. Sans doute il dépend du conseil paroissial [vesti-y] d'élever ou d'abaisser ce salaire"?

— Xon, monsieur. La paroisse est taxée, pour sa quotité, directement par le secrétaire de l'intérieur.

— J'entends. Et la contribution pour l'entretien des pauvres, qui la fixe donc?

— Les besoins du service. Suivant que les indigents à la charge de la paroisse sont plus ou moins nombreux, la taxe est plus ou moins élevée. Elle n'est que de 8 pence par livre chez nous parce que le quartier est aisé, ajoute le collecteur avec une vanité évidente. Si vous habitiez Lambeth ou Southwark ce serait une autre affaire.

— De sorte que ce sont les paroisses les plus pauvres qui ont le plus à payer?

— Tout naturellement, fait le collecteur avec un sourire jaune.

2l6 LA VIE PUBLIQUE EN ANGLETERRE.

— Vous ne me trouvez pas trop indiscret avec mes questions? Non? je poursuis donc. « Eclairage public, » cela va de soi. Le conseil paroissial, j'imagine, traite directement avec les compagnies qui se font concurrence à Londres, afin d'avoir le meilleur gaz au plus bas prix possible?...

— Oh non, monsieur, c'est encore le secrétaire de l'Intérieur, qui conclut ces marchés. La paroisse ne fait qu'acquitter sa quotité.

— Passons. « Cotisation générale » : Voudriez-vous me dire ce que c'est ?

— Ce dont les frais d'entretien, de pavage et de canalisation souterraine des rues, les dépenses prévues par les lois spéciales d'hygiène publique, ramortissement du rachat des ponts à péage voté en 1877; enfin le budget des écoles.

— Ah ! \oilà des dépenses tout à fait locales, n'est-ce pas? Et c'est bien cette fois le conseil paroissial qui les vote?

— Non, monsieur. Elles dépendent du Bureau Métropolitain des Travaux Publics, à l'exception des frais scolaires qui sont votés par le Conseil Général des Ecoles.

— j\lais, monsieur, les frais affectés aux grands travaux métropolitains sont portés à l'article suivant... Voyez plutôt...

— Vous laites confusion, monsieur, il s'agit de la dette conlr.iciée par la métropole pour ses égouts collecteurs et (les st;i lions de secours contre l'incendie.

— Et natuiclleinent ce n'est pas encore le conseil de paroisse ou 'h\ disliict qui a pu voter les fonds. Mais

alors, monsieur, que lui reste-t-il à faire, à votre Conseil? à quoi sert-t-il ?

— A quoi, monsieur?... Mais à répartir ces cotisations générales, d'abord, et puis à lever les contributions locales pour l'arrosage des rues, l'entretien des petits égouts et des cimetières, le salaire de ses percepteurs et officiers divers. Pensez-vous que ce ne soit rien ?

Le Français est trop poli pour déclarer que ce n'est pas le diable, mais il le pense très sérieusement. Il quitte le bureau du collecteur, fortement ébranlé dans l'opinion qu'il s'était faite des franchises municipales possédées par un contribuable londonnien.

— En somme, se dit-il, sur 2 fr. 65 de contributions dites paroissiales, c'est à peine si le Conseil local dispose de 0 fr. 15. Encore serait-il culbuté, haut la main, s'il s'avisait de ne pas les voter, cela résulte de la nature même de ces taxes. Tout le reste est arrC'.é par le Parlement, le School-Board, le bureau des Travaux Publics, ou même le ministre de l'Intérieur et le commissaire général de Policemétropolitaine, couvertpar deux justices du comté de Middlesex, pour la forme.

— Les séances de vos Conseils de district ou de paroisse sont-elles au moins publiques ? demande- t-il de but en blanc au premier Anglais qu'il rencontre.

— Assurément, réplique le british subject en se rengorgeant. Mais de mémoire d'homme on n'y a vu un auditeur. L'affaire se passe en famille à causer des questions du jour.

— Mais enfin, comment est-il élu, ce fameux Conseil?

— Il est élu par vous, par moi. par tous les contri-

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buables domiciliés dans la paroisse, au scrutin de liste, et se compose de contribuables inscrits pour une valeur supérieure à mille francs.

— Quoi ! C'est un Conseil d'éligibles privilégiés, élus par le suffrage restreint d'électeurs censitaires ?

— Ni plus ni moins. Sans compter qu'il a pour membres de droit le curé de l'Église paroissiale et les marguilliers. Comme d'ailleurs les femmes participentà ce voteet chaque électeur dispose d'autant de voix qu'il y a de conseillers à nommer, vous voyez que l'élément clérical ne saurait manquer d'être largement représenté.

— Je le vois en effet... Un mot encore. — Les citoyens qui habitent en appartement meublé, comme il y en a tant à Londres, ceux qui n'acquittent directement ni taxes ni contributions, mais n'en supportent pas moins le poids par répercussion, par le prix des denrées, du vivre, du couvert, — ils n'ont pas voix au chapitre ?

— Non, monsieur... Du reste, nous-mêmes l'avons si peu...

— C'est juste. Et ce Conseil central des Travaux Publics, qui me parait jouer le rôle d'un Conseil général de la métropole, est-il électif, au moins ?

— Oui certes, mais par un suffrage de plus en plus restreint et au second degré. Ce Conseil est formé des 45 délégués des corps municipaux de la métropole, à raison de trois pour le Conseil communal de la cité, d'un pour chacune des six grandes paroisses et d'un pour chacun des autres districts. Le président est élu par le Conseil et seul rémunéré.

— Et le Conseil général des Écoles ?

— Celui-là esi élu par les électeurs municipaux, à peu

près de même façon que les Conseils de district ou de paroisse, à raison de quatre pour Ghelsea, six pour Finsbury, quatre pour Greenwich, cinq pour Hackuey, six pour Lambeth, sept pour Marylebone, quatre pour Southwark, cinq pour Tower-Hamlets et cinq pour Westminster. En tout cinquante membres.

' — Quoi, le nombre des circonscriptions n'est pas le môme que pour le Conseil des Travaux Publics.

— Non, monsieur, ce serait trop simple. A Londres chaque service général a 3a division propre. Il y en a une pour l'état civil, une pour la milice, une pour la poste, une pour la justice, une pour la police, et beaucoup d'autres encore. Tout cela se mêle et s'entrecroise dans une complication que plus de quatre-vingt-dix acts spéciaux du Parlement ne contribuent pas à débrouiller, je vous supplie de le croire; je dirais que c'est une marqueterie byzantine, un casse-tête chinois, si ce n'était avant tout très anglais.

— Mais enfin pourquoi ne pas donner un bon coup de balai, en adoptant une division régulière et logique? Pourquoi ne pas former des districts municipaux et administratifs, ayant chacun leur conseil local et désignant des délégués à un Conseil central ?

— Encore une fois, monsieur, ce serait trop simple et trop français. Vous, quand la maison cesse de vous plaire, vous déménagez : nous autres, nous abattons un mur, nous perçons une cloison, nous ajoutons un étage, nous jetons un pont de fer sur une cour, nous creusons un tunnel sous le parquet... C'est laid, c'est sale, c'est compliqué, c'est cher, mais tel est notre goût, et vous savez que des goûts et des couleurs...

Le moindre défaut de cette autonomie des grands services publics dans la ville de Londres est de prêter à un extraordinaire gaspillage d'argent. Chaque service tire de son côté. En fait, les dépenses ne sont pas réglées sur les ressources générales de la métropole. Ce sont les contributions qui sont fixées sur les besoins prévus. Plus qu'en aucun pays du monde, la masse des citoyens est considérée comme taillable et corvéable à merci. Et c'est précisément sur les classes pauvres ou sur les classes moyennes que pèse ce poids écrasant ; car le riche vit presque toute l'année hors de Londres et s'arrange pour dissimuler la plus forte part de sa valeur imposable.

Le prix des petits logements, qui sont toujours sousloués, est en effet relativement beaucoup plus élevé que celui des plus belles résidences. Un ouvrier de Southwark, gagnant une livre et demie par semaine, paye sa misérable chambre trois ou quatre cents francs et ne peut manger de la viande que le dimanche. Un employé à sept mille francs d'appointements paye son cottage huit ou neuf cents dans Maida-Vale et se trouve au bout de Tan en avoir versé autant au fisc sous forme de contributions paroissiales, taxe des pauvres, taxes de la reine et impôt sur le revenu. Or, ni l'un ni l'autre n'ont été appelés à consentir ces charges directes ou indirectes ; car le premier n'est pas électeur, le second ne possède qu'au premier degré une quantité de pouvoir municipal tout à fait illusoire et infinitésimale. S'il plaît au Doard of Works de dépenser cent mille livres pour élargir Piccadilly, où ils ne mettent jamais le pied, il ne leur reste qu'à s'incliner et à payer. En revanche, les usufruitiers habituels de ce môme Piccadilly, qui ont vingt on cent

fois le revenu de l'employé, ne payent guère leur loyer plus de quatre à cinq mille francs dans les plus heaux quartiers ; se gardant bien de se déclarer propriétaires de titres au porteur, ils ne supportent qu'un impôt dérisoire ; mais comme leur valeur imposable est supérieure à mille francs, ce sont eux qui sont éligibles au conseil de district ou de paroisse, et par suite au Board of Works.

Dans la ville de Londres comme dans la Cité, le droit municipal reste donc le privilège à peu près exclusif d'une minorité.

Il ne faudrait pas en conclure que la population de la métropole soit à cet égard la plus mal partagée du Royaume-Uni. La Cité même trouve des émules qui la dépassent dans un certain nombre de bourgs lointains. Une vingtaine de municipalités jouissent encore de la prérogative de se recruter elles-mêmes et d'administrer les revenus communaux sans en rendre compte à personne. Les conséquences de ce système sont parfois des plus bizarres.

A Fordwich, dans le Kent, par exemple, la municipalité se compose de six personnes dont une seule habite la ville.

Pevensey, en Sussex, est un des Cinq-Ports, et a conservé de ce chef des privilèges exorbitants, en échange desquels elle devait jadis à la marine de l'Etat un certain nombre d'hommes et de navires. C'est une misérable bourgade, avec une rue unique, un boucher, un ministre anglican, un ministre dissident et deux cabarets. La municipalité possède environ treize mille francs de revenus, qu'elle se partage intégralement^ en consacrant environ huit cents francs aux besoins de la ville.

Brading, dans l'île de Wight, se contente d'entretenir neuf réverbères aux principaux carrefours. La municipalité se partage le revenu communal, dont il est impossible de connaître le chiffre, les conseillers s'engageant mutuellement sous serment à ne pas le faire connaître.

Yarmouth prélève un droit sur tous les navires entrant dans ses eaux et n'est obligé qu'à arborer une fois l'an, à l'époque de la foire, un baril au bout d'une perche. La foire a cessé d'être tenue depuis un ou deux siècles.

Wareham ne possède qu'un millier de francs de revenu municipal; elle le consacre annuellement à un grand dîner que s'offrent les conseillers et leurs amis.

A Gorfe-Castle, la municipalité se compose du maire tout seul, qui est épicier et marchand de drap. Il dispose sans contrôle de revenus considérables et possède, par charte spéciale, le droit de haute justice.

Okehampton en Devonshire tire des revenus importants d'une charte octroyée par Charles II pour avoir brûlé des sorciers. Les droits de marché seuls s'élèvent à huit mille francs par an. Personne ne peut dire où passe cet argent.

Plympton-Earle, près de Plymouth, a trouvé une combinaison plus ingénieuse encore. Les conseillers municipaux sont convenus de ne pas remplir les vides créés dans leui^ rangs par la mort, et de former ainsi une sorte de tontine qui livre les revenus communaux aux derniers survivants. Il n'y en a plus actuellement que deux.

SaltasK, en Cornouailles, possède une charte octroyée par Richard, roi des Romains et comte de Cornouailles. Ce parchemin lui donne le droit de lever une taxe sur

tous les navires qui rentrent dans le Tamar, et par conséquent à destination de Plj^mouth ou de Devonport. Cette taxe produit un énorme revenu, sur lequel la municipalité prélève seulement pour le public les frais d'entretien d'une bouée et de pavage de la grande rue Le recorder de cette aimable petite ville a le pouvoir d'infliger jusqu'à sept ans de travaux forcés aux justiciables qui tombent sous sa coupe. Les papiers et comptes de la cité sont conservés dans un coffre en fer, fermé d'autant de serrures qu'il y a de conseillers et dont chacun possède une clef, de sorte que pour paralyser toute enquête et empêcher tout contrôle, il suffit qu'un membre du conseil soit absent.

West Looe est le bourg qui, au dix-septième siècle, envoya Hampden au Parlement. C'est encore un exemple de municipalité à tontine, dont les membres sont convenus de ne pas se remplacer en cas de décès. Un de ces dignitaires eut un jour l'idée lumineuse de vendre les biens communaux, de brûler les livres corporatifs et de disparaître.

Lostwithiel a plus de vingt-cinq mille francs de revenus dont pas un penny n'a jamais été employé au bénéfice des habitants. Le conseil se compose de sept membres à vie; un de ces membres a quitté le pays depuis vingt ans, après faillite ; un autre a cessé d'assister aux séances Les cinq conseillers restant sont parents ou alliés et obéissent servilement à l'un d'eux, un tanneur, qui exerce dans la ville une véritable dictature. Entre autres prérogatives, il s'est arrogé celle de faire écouler par le milieu de la grande rue, dans un ruisseau à découvert, les eaux de sa manufacture. La rivière en est infectée à

tel point que tous les poissons y naissent aveugles. Le recorder de la cité a le droit de haute justice; il a quitté la ville depuis un quart de siècle pour aller s'établir à Gibraltar, et c'est le maire dictateur qui le remplace comme suppléant...

On pourrait citer encore d'autres exemples de municipalités où des abus séculaires se sont ainsi perpétués et développés jusqu'à nos jours.

En revanche, quelques grandes villes de création ou d'importance relativement récente, comme Birmingham, Manchester, Glasgow, seront de véritables modèles d'organisation municipale au jour prochain sans doute où le droit de suffrage sera exercé par tous les citoyens. Divisées en wards ou districts électoraux qui élisent un nombre de conseillers proportionné à la population et renouvelable tous les ans par tiers, ces villes sont administrées par des aldermen délégués du conseil communal, placés à la tête de chaque ward, et dont la réunion forme le Town-Council ou conseil civique. Le maire est choisi par les aldermen pour un an et les préside. Il peut être réélu, de môme qu'eux. Ces municipalités sont investies des pouvoirs les plus étendus et leur administration est généralement signalée par de si grands progrès matériels et moraux qu'on peut s'étonner doublement de ne pas les voir imitées par la métropole.

D'autres corporations municipales, sans être aussi bien constituées, et surtout sans l'être sur un modèle uniforme, ont été réformées par l'acte général de 1833 et fonctionnent d'une manière satisfaisante. Autant que possible, la loi anglaise laisse toujours l'individu ou le groupe d'individus administrer comme il l'entend ses

propres affaires, en tant que Tintéret général n'en souffre pas. C'est pourquoi une large part est restée faite dans beaucoup de cas aux coutumes ou aux chartes locales. Et aussi pourquoi souvent le nom plutôt que la chose a survécu : à peu près comme si certaines de nos municipalités françaises avaient conservé leur vieux vocabulaire et perpétué leurs anciens titres : à Toulouse celui de Capitoul, à Béziers celui de Consul, dans le Rouergue celui de Magistrat.

Mais telle est en politique l'importance de la forme, qu'un grand nombre d'anciennes corporations ont cru devoir à ces vestiges du passé le tribut d'un attachement exagéré aux vieux errements. Au lieu de suivre leurs sœurs plus modernes dans la voie des progrès de tout ordre, elles ont négligé de foncier des écoles, de percer des rues neuves, d'améliorer leurs ports, d'assainir les foyers de contagion, d'adopter en un mot l'outillage de leur temps.

La nécessité d'un correctif s'imposait. Il fallait un lien national entre ces organismes indépendants, une autorité centrale pour les rappeler à la raison et les remettre dans le droit chemin. C'est la fonction qu'une loi de 1871 a dévolue au Local government Board ou Bureau des administrations locales, véritable ministère nouveau, dont le titulaire prend le titre de président, et ne siège pas dans le cabinet, mais est assisté d'un conseil formé du premier ministre, du lord du sceau privé, du chancelier de l'Échiquier ou ministre des finances et des cinq principaux secrétaires d'État. Son rôle avoué est d'arriver à mettre un peu d'ordre dans le chaos des organisations municipales. Il ne semble pas que son action ait été jus-

qu'ici bien efficace. Le Board a pu supprimer quelques verrues trop apparentes, organiser, sous le nom de Public Health act, sur des bases assez sérieuses, toute une législation sanitaire applicable à l'ensemble du pays ; mais il n'a point encore osé s'attaquer à la Cité de Londres, ni proposer un plan d'organisation générale de la métropole; encore moins unifier le régime municipal des provinces. 11 faut dire que ce n'est pas l'œuvre d'un jour et que la prudence la plus élémentaire commande au cabinet actuel de n'avancer qu'à pas comptés sur un terrain semé d'autant de chausses-trappes. S'il existe, en effet, dans l'opinion publique un courant très évident etfort légitime en faveur d'une certaine centralisation de ce qui est d'intérêt général dans le domaine de la commune, la Grande-Bretagne n'en reste pas moins attachée à ces franchises locales sur lesquelles s'est fondé l'édifice de ses libertés.

Ces franchises ne répondent guère à l'idée qu'on s'en fait chez nous; la définition anglaise de ce qui est municipal et de ce qui ne l'est pas diffère à beaucoup d'égards de la nôtre. Un Français s'étonnera toujours de voir le service des eaux et du gaz, ou celui des tramways, attribué au ministère de l'intérieur, alors que la loi sur l'instruction primaire reste permissive et réserve aux municipalités la faculté de la rendre obligatoire ou non. C'est que le droit municipal en Angleterre est avant tout historique ou traditionnel, et que l'eau à domicile, l'éclairage au gaz, les tramways sont des inventions modernes. Le Parlement, n'en trouvant pas trace dans les vieilles chartes, n'a pas jugé à propos de les y introduire, par la môme raison qui lui fait autant que possible respecter les privilèges qu'il y trouve inscrits.

Tout cela s'explique, en somme, mais ne contrilDuc pas à simplifier le problème. Un autre aspect fort singulier de la question, c'est que ce droit municipal, tel quel, soit encore le monopole d'un certain nombre de villes et de bourgs, tandis qu'il est impitoyablement fermé à d'autres bourgs d'égale importance et à toutes les populations urales. En France, le moindre paysan jette son bulletin dans la balance des centimes communaux, comme il participe par son suffrage législatif à la puissance souveraine et au vote de l'impôt général. En Angleterre, le plus gros propriétaire foncier, s'il habite sur ses terres, le poète le plus illustre, s'il vit à la campagne, le savant le plus éminent, s'il a établi son laboratoire dans une ville non incorporée^ voient leurs taxes locales fixées par un commissaire de paix qui n'est même pas délégué par l'élection. Qui s'attendrait à pareille chose dans le pays par excellence de l'impôt consenti?

C'est qu'en matière d'impôts et de franchises municipales, comme en tout, l'Angleterre est et restera longtemps encore la terre du privilège et de l'inégalité. C'est que ses institutions remontent pour le fond comme pour la forme à la période féodale et n'ont subi depuis lors presque aucun changement dans leurs bases essentielles. A y regarder de près, ce n'est pas la Cité de Londres ou celle de Lostwithiel qui détonne dans le Royaume-Uni: c'est le Royaume-Uni tout entier qui fait dans le monde moderne fonction de musée des antiques.

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