TROISIÈME PARTIE
Il y aura tout à l'heure un demi-siècle que la reine Victoria occupe le trône de Grande-Bretagne et d'Irlande. A soixante-quatre ans, elle est la doyenne des chefs d'État du globe, comme son empire en est le plus vaste. Un sixième des terres habitées, un quart de l'humanité vivante, se courbent sous son sceptre. Elle a vu les révolutions se succéder dans les cinq parties du monde, et spécialement chez tous les peuples d'Europe, sans que son autorité ait jamais été sérieusement mise en question. Pareil phénomène mérite bien qu'on s'y arrête et qu'on en note les détails avec cette curiosité et cette rigueur scientifique que la presse d'outre -Manche apporte dans l'étude des choses et des personnalités françaises.
Et d'abord, pourquoi une reine chez nos bons voisins et non point un roi ? Serait-ce pour se réserver, à l'occasion, quelque chance d'être gouvernés par un homme, puisqu'il est avéré que, dans les pays de loi salique, ce sont ordinairement les femmes qui mènent la barque? L'explication est vraisemblablement beaucoup plus
simple. C'est tout uniment que, pour tenir ce rôle muet comme l'entend la Constitution britannique, une reine vaut de tout point un roi. Sans compter qu'elle peut être beaucoup plus décorative. Dans la pensée du législateur anglo-saxon, l'important n'est pas que le souverain soit doué de telle ou telle qualité virile : c'est avant tout qu'il existe et que la continuité de sa fonction soit assurée. Le même souci s'est fait jour sous une autre forme dans la Constitution américaine, qui a institué un vice-président de l'Union, suppléant de droit le président en cas de mort. Aussi VAct of Seulement de Guillaume III, en stipulant que l'office royal est héréditaire en Grande-Bretagne, a-t-il stipulé en même temps qu'il passe au plus proche héritier mâle ou femelle. A égalité de parenté, la préférence est donnée au mâle. Par exemple, le plus jeune fils de la reine actuelle lui succéderait à l'exclusion de l'aînée de ses filles ; mais toutes ses filles passeraient avant un oncle ou un cousin.
Le même acte qui a réglé ainsi l'ordre de succession en a formellement exclu la branche catholique des Stuarts; il a établi que le souverain du Royaume-Uni ne Qeut appartenir qu'à la religion réformée ; — le fait seul de s'unir en mariage à un catholique ou à une catholique deviendrait immédiatement, pour le roi ou la reine en fonctions, une cause de déchéance.
Ce statut fondamental, — est-il besoin de le rappeler, — reste le véritable titre de la maison de Hanovre au trône de Grande-Bretagne et d'Irlande. La reine Victoria ne règne pas et ne croit pas régner en vertu d'un prétendu « droit divin », mais seulement en vertu du pacte national, — à la condition d'en observer toutes les clauses
originales ou additionnelles, à la condition aussi que les représentants du pays légal, assemblés en Parlement, n'en décrètent pas la caducité.
Un des articles additionnels les plus importants de ce contrat synallagmatique est celui qui a repris à la couronne, sous le prédécesseur de la reine actuelle, tous les domaines et revenus dont elle avait l'usufruit, pour les convertir en propriétés nationales et les soumettre au contrôle parlementaire. Le duché de Lancastre est seul resté domaine royal.
Une liste civile, votée au commencement de chaque règne, remplace les anciens revenus de la couronne. Cette liste civile est le salaire de la fonction royale, ce qui ne veut pas dire que le titulaire en ait la disposition sans contrôle. Sur les dix millions de francs environ (385,000 livres sterling) qui sont présentement affectés à la liste civile, la reine Victoria ne touche personnellement que dix-huit cent mille francs. Le reste va par chapitres spéciaux aux divers services de sa maison, aux frais d'entretien des résidences, pensions, etc.
Il est vrai que tous les membres de la famille royale sont inscrits au budget pour des annuités personnelles. Le prince de Galles : un million de francs, sans compter le revenu du duché de Cornouailles, qui est son apanage, et vaut environ seize cent mille francs par an. La princesse de Galles, sa femme : deux cent cinquante mille francs. Le duc d'Edimbourg et le duc de Gonnaught : chacun six cent vingt-cinq mille francs. Le prince Léopold : trois cent soixante-quinze mille francs. Le duc de [ Cambridge, oncle de la reine : trois cent mille francs, plus ses appointements de commandant en chef des troupes
britanniques. La princesse royale de Prusse : deux cent mille francs. La princesse Hélène (de Sleswig-Holstein) la princesse Louise (marquise de Lorne) et la duchesse de Cambridge : chacune cent cinquante mille francs. La princesse Mary (duchesse de Teck) : cent vingt-cinq mille francs, etc., etc.
Ces dotations diverses ajoutent un total de 1 56,000 livres sterling, ou d'environ 4 millions de francs, aux charges l^ubliques motivées par la liste civile.
En ajoutant à ces 14 millions nets l'intérêt du capital représenté par la valeur des résidences royales et la solde des troupes affectées à la garde du souverain (7,620 hommes) , on arrive à la conclusion que l'office royal ne doit pas coûter à la nation britannique moins d'une cinquantaine de millions par an, — le revenu normal d'un milliard.
Quel est le service positif qui répond à cette énorme dépense? C'est ce qui n'est pas ordinairement bien clair aux yeux du touriste étranger. Les Anglais, quand on les interroge à cet égard, répondent volontiers par une liste pompeuse de tout ce que la reine pourrait faire si la fantaisie lui en. prenait. « Sa Majesté, écrit M. Bagehot, peut licencier Tannée, révoquer tous les officiers, depuis le commandant en chef jusqu'au caporal ; renvoyer tous les marins dans leurs foyers, vendre tous les navires de guerre et tous les magasins maritimes. Elle pourrait conclure une paix par le sacrifice du comté de Cornouailles et entamer une guerre. Elle pourrait faire de chaque sujet anglais mâle ou femelle un pair ou une pairesse du royaume, établir une université dans chaque paroisse, révoquer la plupart des fonctionnaires civils,
faire grâce à tous les criminels détenus dans les bagnes et les prisons. En un mot, la reine pourrait parle simple exercice de sa prérogative arrêter net le fonctionnement de la machine gouvernementale ; elle pourrait déshonorer la nation par une guerre injuste ou une paix honteuse; elle pourrait, en licenciant nos forces de terre et de mer, nous laisser subitement à la merci de l'étranger... »
L'auteur trouve évidemment un plaisir morbide et tout britannique à énumérer les calamités diverses que sa gracieuse souveraine est libre de déchaîner sur la nation. Est-il besoin de dire qu3 ces privilèges royaux sont du domaine de la théorie pure et qu'un roi ou une reine d'Angleterre, s'il s'avisait de prendre sous son bonnet une seule de ces fantaisies, serait proraptement déposé comme dément ou traduit devant le Parlement pour crime de haute trahison. La liste de M. Bagehot est moins le programme de ce que la reine pourrait faire que de ce qu'elle ne fera jamais sous aucun prétexte. Il faut donc regarder d'un autre côté pour découvrir sa véritable fonction.
Mais qu'on ne cherche pas une cour, des fêtes, des réceptions, le luxe et l'éclat dont la badauderie courante fait volontiers l'atmosphère des personnages couronnés. Les rois et les reines d'aujourd'hui ont changé tout cela. Ils se soucient beaucoup moins de faire danser ou banqueter leurs loyaux sujets, d'enrichir les modistes et les carrossiers, que de rogner le plus de millions possible sur la liste civile, et de collectionner des titres de rente en fonds étrangers pour les rejoindre au jour à peu près inévitable de l'exil.
En tout cas, ce n'est pas en Angleterre qu'on trouvera
une cour : s'il y en a une, elle est purement virtuelle et n'existe que sur le papier; les annuaires en donnent la liste pompeuse, où l'on voit un lord chambellan, un vice-chambellan, un lord intendant^ un grand maître des écuries et un grand maître des chasses, une grande maîtresse des robes, un doyen de la chapelle royale, des médecins et chirurgiens ordinaires, des contrôleurs, trésoriers, secrétaires, écuyers, gentlemen et grooms de la chambre, un grand fauconnier, un poète lauréat, des pages, des dames et femmes de la chambre, etc., etc. Tout ce monde émargeant à la liste civile et suivant en général la fortune du cabinet. Mais ses fonctions sont de simples sinécures qui n'impliquent, sauf de rares exceptions, ni service régulier ni assiduité constante, et ne rappellent en rien les traditions d'un Louis XIV.
Il faut y joindre le grand nombre de gens qui ont le privilège de revêtir une ou deux fois l'an leur uniforme fripé, pour s'assembler sous les lambris vermoulus du palais de Saint- James.
Gela s'appelle un drawing room (salon) ou un lever (les Anglais écrivent levée).
Il y en a deux ou trois par saison, dûment annoncés dans les gazettes. La reine quitte pour ces occasions sa résidence de Windsor et vient se placer debout sur une estrade dans le palais officiel. Elle est en robe de faille noire, voile blanc de veuve, avec des diamants et le ruban bleu de la Jarretière. Autour d'elle les princes, les princesses, les dignitaires de sa maison.
Les dames « présentées » défilent à l'appel du chambellan, font la révérence avec autant de souplesse que le permet leur échine britannique, baisent la main
royale et passent. Elles sont en robe à traîne décolletée, avec des marabouts sur la tête. Des fleurs au lieu de plumes constituent une hérésie condamnable et qui rendrait la coupable indigne d'être admise en l'auguste présence.
Le défilé dure une heure ou deux. Il a fallu acheter la bienheureuse seconde du baise-main par une humble pétition au lord chambellan, par toutes les angoisses de la candidature, plusieurs heures de queue et des bousculades sans nom. On a froid, on a faim et soif; on donnerait deux dents pour un sandwich et trois doigts pour un verre de porto. Mais enfin c'est fait, on est « présentée a on figure sur la liste reproduite par le Morninq Post, on appartient désormais à la légion sacrée des a dix mille du dessus », et l'on a le droit, en voyage sur le continent, de demander des lettres de créance pour tous les mondes aux ambassadeurs de Sa Majesté britannique.
Cette espèce de confirmation mondaine est le plus clair de la fonction souveraine. Aussitôt après l'avoir administrée, la reine remonte dans son carrosse à six chevaux café-au-lait, de race hanovrienne comme elle, et prend le chemin de Windsor.
Elle n'a offert à ses hôtes ni un verre de sirop, ni un baba, ni môme un sourire. Comme une idole de bronze, elle s'est contentée de recevoir leur génuflexion. Il est vrai que, par le seul accomplissement de ce rite, elle leur a donné son estampille, sa référence^ qui ont cours forcé. Mais ce sont choses aussi peu coûteuses qu'un bon conseil, comme on dit en Angleterre.
Un ou deux bals à Buckingham-Palace, ajoutés à deux
OU trois concerts [state-concerts), pour lesquels la reine délègue à sa place le prince et la princesse de Galles, complètent généralement le programme annuel des réjouissances offertes par la liste civile au monde officiel.
Parfois aussi il y a une revue de troupes, une remise de drapeaux, à Windsor ou à Aldhershot. La reine alors passe en voiture sur le front des régiments, saluée par les épées et les étendards.
Enfin, tous les trois ou quatre ans, elle préside en personne à l'ouverture delà session parlementaire : arrivée in fiocchi à Westminster, debout devant le trône à la Chambre des Lords, elle remet au chancelier, pour en donner lecture, le discours inaugural que le conseil des ministres a rédigé.
A ces rares figurations sur l'estrade royale se réduit le rôle visible de la souveraine. Tout au plus, s'il arrive un accident de chemin de fer ou de mine, un sinistre en mer, une catastrophe quelconque, conviendra-t-il qu'elle envoie une dépêche de condoléance et tienne la tête de la liste de souscription avec une centaine de guinées. De même, si les armes anglaises subissent un échec, remportent un avantage, en quelque coin de l'Afrique ou de l'Afghanistan, leur chef recevra par câble sous-marin l'expression stéréotypée de la douleur ou de la satisfaction royales.
Est-ce tout? Non, pas encore. La reine ne gouverne pas, mais elle règne. C'est-à-dire que tous les actes de la vie nationale s'opèrent en son nom. Il convient au moins qu'elle en soit informée. Aussi l'est-elle, s'il lui plaît, presque aussitôt qu'un grand journal de la Cité. Un fil
spécial la met x^artout en communication permanente avec le palais du Parlement, d'où un vice-chambellan expédie de quart d'heure en quart d'heure des bulletins télégraphiques sur les discussions importantes. Toute la soirée, souvent toute la nuit, la bobine se dévide, et la petite bande de papier bleue se déroule pour la reine, qui la lit ou ne la lit pas.
Puis viennent des dépêches et des lettres des cinq parties du monde, ouvertes, classées, annotées, communiquées, s'il y a lieu, par le secrétaire intime. Cet office a longtemps été dévolu à une dame. C'est maintenant un homme qui le remplit.
D'autre part, le premier ministre a le devoir de communiquer pour la forme les affaires principales à la reine, soit verbalement, soit par lettres missives. C'est lui qui représente le cabinet vis-à-vis de la couronne, et sous cet aspect, comme devant les Chambres, le cabinet est un tout indivisible. 11 serait absolument contraire à l'étiquette constitutionnelle que le Premier, au cours de ses entreliens avec le chef nominal de l'État, signalât une cause spécifique de dissentement ou de difficulté parmi ses collègues ; surtout, qu'il prononçât à cette occasion le nom d'un de ses collègues, s'il se voit obligé de constater la difficulté. La souveraine ne connaît officiellement que lui, l'ayant chargé, comme chef apparent d'une majorité, de former le ministère. Alui de le faire homogène ou de déclarer son impuissance.
Toujours en vertu de la même fiction, les lois, décrets ou ordres-en-conseil et la plupart des nominations sont libellés au nom de la reine. D'où la nécessité pour elle de donner un grand nombre de signatures et d'établir
un roulement continu de paperasses entre les divers ministères et la résidence royale. Chaque jour un courrier de cabinet quitte Whitehall avec un grand sac do cuir noir et rouge, emportant les documents officiels. Ce sont des expéditions diplomatiques destinées à l'étranger, des ordres-en-conseil, des promulgations de lois, des ratifications d'actes parlementaires coloniaux, des proclamations royales, des décrets de prorogation ou de convocation des Chambres, des lettres patentes, des chartes corporatives, des brevets, des jugements d'appel, des nominations, des révocations, des grâces, des ordres d'exécution capitale. Toutes choses où la reine n'a point voix au chapitre, mais pour lesquelles sa signature est indispensable.
Elle la donne donc, quatre heures par semaine, avec une régularité automatique, comme la machine à timbrer de SomerbCt House. En hiver, cela se fait au coin du feu : en été, le plus souvent sous la tente, au milieu de la grande pelouse de Balmoral. Et voilà ce qui s'appelle régner en Tan de grâce 1883.
De toutes les résidences royales, Windsor est la seule qui soit véritablement imposante.
Buckingham-Palace, achevé vers 1832 dans un basfond de ce parc de Saint-James que Le Nôtre vint dessiner pour Charles II, n'est qu'une caserne sans intérêt, et si mal distribuée, qu'en plein jour il faut y tenir des lampes allumées. La reine ne s'en sert guère que comme piedà-terre, quand elle couche à Londres, ou pour donner les deux bals et les trois concerts de rigueur.
Saint- James, qui date d'Henri YIII, est un méchant castcl en briques, réservé aux réceptions officielles de
jour. Kensington-Palace est un édifice assez agréablement situé à Fouest de Hyde-Park, et où loge la duchesse de Teck, avec quelques pensionnaires de la liste civile. Hampton-Court n'est plus qu'une sorte de Sainte-Périne aristocratique et un musée des Invalides delà peinture, ou une centaine de chefs-d'œuvre s'étalent à côté d'un millier de toiles sans valeur. Marlborough-House, bâti par Ghristopher Wren pour le fameux duc de Marlborough, est assigné au prince de Galles.
Enfin, Balmoral en Ecosse, Osborne dans l'île de Wight, ne sont que des résidences d'été, des châteaux où la reine passe en villégiature. Windsor, à huit lieues de Londres, sur la ligne de l'Ouest, est sa vraie demeure; il n'y en a pas de plus belle dans les trois royaumes.
Avec ses passages voûtés, ses couloirs tortueux, ses grosses tours rondes, ses petites vitres serties de plomb, ses niveaux irréguliers et ses degrés innombrables, l'immense palais n'est assurément pas un modèle de simplicité ou de régularité architecturale. Mais qu'il a grand air, sur ses hautes terrasses dominant la Tamise, quand le soleil couchant fait étinceler ses verrières audessus des futaies voisines ! Que cet amas confus de murailles féodales et de constructions modernes est bien l'image de la Constitution britannique ! Et comme ce décor fantastique semble le cadre naturel de la Belle-au- Bois-Dormant qu'est la monarchie anglaise ! Plus que Westminster-Abbey ou Saint-Paul, plus qu'aucun édifice, Windsor a cette majesté calme des choses qui répond et au delà à ce que vous attendiez. Tout y est grand, somptueux et bizarre : les arbres de Long-Walk, quatre ou cinq fois centenaires et mourant de vieillesse,
au bord d'une avenue de deux lieues ; la vaisselle d'or, v qui vaut quarante millions ; les tableaux que tous les musées du monde seraient fiers de posséder; les parcs, peuplés de daims familiers; les gardes, qui veillent aux poternes dans leur accoutrement de féerie ; et, par-dessus tout cela, l'entassement de créneaux, de mâchicoulis et de plates-formes qui se profilent sur le ciel, à deux cents pieds de haut, dominant un horizon de douze comtés. On rencontrerait une licorne, au détour d'une allée, que l'aventure paraîtrait naturelle. A Windsor, l'atmosphère même semble shakespearienne, comme il semble à Versailles qu'on se promène dans une tragédie de Jean Racine.
La reine Victoria a-t-elle conscience de cette harmonie profonde des choses qui l'entourent ? En tout cas, c'est là qu'elle aime à vivre et qu'elle revient toujours, après une visite en Ecosse, dans le Soient ou aux lacs italiens.
Gomme partout, elle y mène l'existence la plus retirée, la plus morne et la plus méthodique. Levée à sept heures, elle déjeûne à neuf, lunche à deux, se promène de trois à cinq et dîne à huit. Sa table est, dit-on, des plus frugales. Toujours vêtue très simplement, d'une robe de soie noire qu'elle fait durer deux saisons, ou drapée dans une pelisse fourrée de blanc, elle a, au fond de sa berline, l'air triste et désabusé. Sa fille, la princesse Béatrice, qui la quitte peu, ne semble pas non plus trouver la vie bien folâtre.
En dehors des heures réglementaires consacrées aux devoirs professionnels ou aux comptes de sa maison, la cine vit comme toutes les châtelaines, recevant peu de
visites, parcourant quelques journaux , inspectant ses fleurs, lisant force livres allemands et jamais un livre français, — having, disent unanimement ses biographes, a deep objection to french literature in ail its branches. On entend bien : « ayant en aversion profonde la littérature française tout entière. » Quoi! môme Froissart ou Montaigne, même M""^ de La Fayette. La Fontaine et Perrault, et Corneille, et Molière? même Diderot? même Balzac?... Ceux-là comme les autres, comme Victor Hugo, comme Stendhal et M. Renan. Le charmant génie de la France est lettre morte pour cette intelligence royale. Elle le hait, le condamne en bloc, le juge irrémédiablement immoral et improper. Bref, elle « objecte » ; elle objecte même profondément : a deep objection. La littérature française, « dans toutes ses branches », peut se le tenir pour dit.
La littérature anglaise, au surplus, n'est pas beaucoup mieux partagée. On a souvent conté qu'en 1868, lors de la première accession de M. Disraeli au poste de président du conseil, la reine d'Angleterre n'avait pas lu un seul de ses romans. Elle se hâta de les parcourir, mais ne parvint jamais à les goûter beaucoup, en dépit de sa prédilection croissante pour la personne de l'auteur. Elle n'aime pas non plus Thackeray, ni lord Lytlon, qu'elle trouve « cyniques ». Ses romans préférés sont ceux de Dickens, un ou deux de George Eliot et ceux de M. William Black, dont la scène se passe en Ecosse. Elle nourrit aussi une profonde estime pour les œuvres de Walter Scott, bien démodées aujourd'hui dans leur pays natal.
Sa grande affaire est une énorme correspondance
avec sa famille, spécialement avec ses parents de par delà le Rhin. Allemande de race par son père, le duc de Kent (de souche hanovrienne), et par sa mère, Louise- Victoria de Saxe-Cohourg (veuve en premières noces du prince de Linange), — Allemande par l'éducation, Allemande par son mariage avec son cousin Albert de Saxe- Cobourg, la reine Victoria n'a jamais compris, n'a jamais aimé que les choses et les idées tudesques. La langue de Gœthe et de Schiller est la seule qu^on parle autour d'elle dans l'intimité. C'est en Allemagne qu'est son cœur. La plus grande joie de sa vie, après son propre mariage d'amour avec un prince allemand, a été de donner sa fille aînée au prince royal de Prusse.
Cette union de la reine Victoria avec le prince Albert est restée le gros événement du règne, l'acte décisif qui lui a imprimé son caractère si particulier. La jeune souveraine venait d'accomplir sa vingtième année. Sans être précisément belle, elle avait la fraîcheur de son âge, une santé plantureuse, une instruction soignée, que des conférences régulières avec lord Melbourne, son premier ministre et le chef du parti whig, orientaient vers les idées libérales. Qui allait-elle choisir pour mari? C'est ce que l'Angleterre se demandait avec une anxiété profonde. Tout le monde comprenait que de ce choix pouvaient dépendre l'honneur ou la fortune de la nation. Selon qu'il serait judicieux ou non, heureux ou mal inspiré, ne pouvait-on pas revoir sur le trône de Grande-Bretagne une Elisabeth ou une Marie Tudor? Ne pouvait-on pas surtout revoir les scandales de la régence de George IV et une nouvelle Catherine de Brunswick, couronnée celle-là, investie du pouvoir d'imposer un Ber-
garni quelconque à ses loyaux sujets? Ou, sans descendre aussi bas sur la pente de l'ignominie, faudrait-il souffrir qu'un prince étranger prît dans la politique anglaise une place prépondérante?
Les candidats ne manquaient pas, comme on peut croire, et toutes les cours d'Europe avaient le leur. Un des plus en vue était le duc de Nemours, ce qui, pour le dire en passant, n'impliquait pas chez M. Guizot un sens bien exact des réalités : car, à supposer que la reine inclinât de ce côté, jamais le Parlement britannique n'eût accepté un mariage français. La nation désirait hautement que l'élu fût un Anglais, et les journaux ne se faisaient pas faute de le dire.
Mais le choix de la reine était arrêté depuis trois ans déjà.
En 1836, son cousin le prince Albert de Saxe-Cobourg était venu à Londres dans le but spécial de conquérir ses affections. Il y avait pleinement réussi. C'est ce que la reine signifia en personne à son conseil privé à la fin de 1839.
La nouvelle de ce mariage souleva aussitôt une violente opposition. Le Parlement témoigna de l'humeur qu'il en éprouvait comme les Parlements la témoignent d'ordinaire: en réduisant à 30,000 livres sterling la dotation que lord Melbourne demandait pour le futur époux. Mais on passa outre, et, le 10 février 1840, l'union fut célébrée au palais de Saint-James.
Les jeunes époux avaient le même âge : vingt et un ans à peine. Le prince Albert, un beau gars de taille athlétique, tout frais émoulu de l'université de Bonn, avait été préparé par des maîtres du premier mérite
pour le rôle délicat qui venait de lui échoir, et auquel sa famille le destinait de longue date, — à peu près comme les princesses allemandes étaient alors élevées pour devenir reines ou tsarines. C'était personnellement un jeune homme intelligent, cultivé et doué de la faculté, .rare entre toutes, celle de se jeter corps et âme dans ce qu'il entreprenait.
D'emblée il sut voir que le moyen de se faire pardonner la situation anormale où le plaçait le rang de sa femme était d'être adoré d'elle et de se rendre véritablement utile à la nation. Il se consacra donc avec un singulier esprit de méthode et de suite à ce rôle en partie double — et l'on peut dire qu'il s'en tira à sa gloire. En même temps qu'il donnait à sa jeune femme une félicité domestique marquée en peu d'années par la naissance successive de neuf enfants, il s'attachait à lui tracer un plan de conduite et lui faisait comprendre la nécessité de rendre quelque prestige à la couronne, fort peu populaire au sortir des règnes de George III et de George IV. Chez les tories comme chez les whigs, c'était alors la mode de surveiller de près les actes du souverain et d'estimer des ministres de la «raideur de leur attitude avec la cour. Il arrivait fréquemment dans les banquets officiels que les personnages les plus considérables refusaient de s'associer au toast habituel « pour l'Eglise et la reine ». Ce n'était pas chez eux esprit révolutionnaire ou républicain, French ideas, comme on disait alors. C'était simplement le sentiment de leur propre dignité révoltée par les mœurs publiques et privées des titulaires de l'office royal.
Le prince Albert entreprit de changer ce courant.
LA UFINR. 245
L'intérêt conjugal le lui conseillait autant que l'intérêt politique. Il se mit donc à cultiver chez la jeune reine des habitudes de conduite et de tenue toute puritaines, en lui inculquant les principes d'une philosophie strictement constitutionnelle. Surtout il lui fit prendre, — et pour la vie, — la résolution formelle de ne jamais résister à un vœu du Parlement ou de l'opinion.
Toutefois il ne voulait pas qu'elle parut se désintéresser des affaires publiques. Au contraire, se plongeant avec elle dans l'étude des questions extérieures, il s'attacha à lui faire une éducation diplomatique qui lui permît de placer à l'occasion son mot dans un conseil de cabinet et de s'incarner, en quelque sorte, au-dessus des ministères qui passent, dans la continuité d'une politique traditionnelle.
D'autre part, il assumait en personne la direction d'une sorte de Renaissance insulaire ; il s'appliquait à relever le peuple anglais de son infériorité native dans les arts du dessin, de la musique, de l'ameublement et du costume; il fondait des écoles d'art industriel, ouvrait des musées, établissait des fermes modèles, devenait le promoteur de la première exposition internationale.
Tout cela n'était point le fait du premier venu. Le peuple anglais ne tarda pas à le reconnaître et à rendre pleine justice au prince Albert. L'aristocratie tory persistait seule à lui tenir rigueur. Il s'en vengea assez finement en élargissant la distance entre elle et la famille régnante. Une étiquette inflexible fut établie à Windsor. Nul autre que les princes du sang ne put, à certains jours, s'asseoir à la table royale. Et désormais
ni la reine ni son époux ne prirent aucun objet sans qu'il eût passé par des mains nobles. C'était se placer du coup dans une région inaccessible aux ducs, — qui courbèrent la tête.
La reine entrait dans l'esprit de ces graves réformes avec une ferveur sincère. M. Guizot en a donné quelque part un curieux spécimen. C'était en 1843, pendant r « entente cordiale » et lors de la visite de la reine d'Angleterre au château d'Eu. Le roi Louis-Philippe, sachant qu'elle avait l'habitude de boire le soir un verre d'eau fraîche, venait de sonner pour en demander un. Le verre arrive, présenté par un laquais. Sur quoi, la reine le refuse majestueusement. Et l'hôte, quelque peu surpris de cette façon d'accueillir sa prévenance, de faire signe à l'un de ses fils qui court après le valet, lui prend le plateau des mains et le présente. Cette fois la reine accepta le verre et le vida.
Elle savait mieux que personne ce qu'elle devait à son mari et ne perdait aucune occasion de lui en témoigner sa gratitude. Après l'avoir créé conseiller privé, fieldmaréchal, altesse royale et chevalier de la Jarretière, elle lui conféra bientôt par lettres patentes le titre de prince-consort, qui l'associait aux honneurs royaux et lui donnait le pas sur toutes les autres altesses. Ainsi s'achevait la victoire définitive de l'étranger sur les dernières résistances de la pairie britannique. Le prince Albert s'était d'ailleurs fait naturaliser avant d'épouser la reine, et, comme l'Italien Panizzi, il était devenu plus Anglais que les Anglais mêmes.
Quand il mourut, en 1861, personne ne songeait plus à son origine continentale; la reine dit à cette occasion :
« C'est le premier chagrin qu'il m'ait causé. » Il ne saurait y avoir d'indiscrétion à constater que son bonheui conjugal avait en effet toujours été sans nuages, puisqu'elle a cru devoir elle-même en publier par le menu le journal intime.
L'histoire constatera que le prince-consort sut se faire une haute conception de son rôle et utiliser à bonne fln la grande influence qu'il avait sur sa femme.
La mort de ce mari modèle a été pour la reine Victoria le point de départ d'une ère nouvelle. Elle s'est enfermée dans la retraite, immobilisée dans une attitude d'éternel veuvage. Nouvelle Artémise, elle a voulu élever à son Mausole un monument digne de lui, et si ce monument n'est pas une des sept merveilles du monde moderne, ce n'est ni sa faute ni celle du feu prince, qui avait certes fait tout ce qu'il est humainement possible de tenter pour que l'Angleterre eût enfin des sculpteurs.
La première idée de la reine avait été d'élever un obélisque à la mémoire de son mari. Il ne fallut rien moins que l'intervention du très avisé doyen Stanley pour lui faire abandonner ce projet, à la suite d'explications mythologiques et archéologiques de nature confidentielle. On se rabattit alors sur la statue en bronze doré qui fait actuellement si singulière figure dans le parc de Kensington, sous une espèce de kiosque gothique ou de clocher chinois, car on ne sait trop dans quel ordre inédit d'architecture il convient de classer le morceau.
Le culte des morts qui lui sont chers est un des traits les plus marqués dans le caractère de la reine Victoria. On l'a vu récemment encore, quand elle a perdu John
Brown, le personal servant qui avait pris dans sa vie intime une place si considérable et si exclusive. C'était, on le sait, un valet écossais entré au service de Sa Majesté britannique aux jours heureux où elle faisait avec le prince-consort des excursions dans les Highlands. Peu à peu, il avait conquis une situation unique, régnant en maître dans les questions domestiques, consulté en toute occasion, investi d'une sorte de mairie du palais. Partout où allait la reine, il avait son appartement ou son hôtel particulier, son train de maison, ses tirs réservés où personne que lui ne chassait. Toutes les influences devaient s'incliner devant la sienne, et les enfants mêmes de la reine se trouvaient obligés de compter avec cette autorité. Le duc d'Edimbourg a été en disgrâce pendant des mois, condamné à prendre la mer cl à faire le tour du monde, pour s'être permis de tirer un faisan sur les terres de John Brown.
Une faveur si extraordinaire ne pouvait guère manquer d'alimenter la médisance. Bien souvent, dans les rues, comme la reine passait, un gamin s'est écrié au bord du trottoir :
— Hère is mistress John Brown! (Voici M""^ John Brown ! )
En France, aux temps monarchiques, la police se serait abattue comme une trombe sur l'auteur d'un pareil brocard. A Londres , les constables souriaient débonnairement avec la foule. Et la reine poursuivait sa route, sans que sa majesté eût souffert grand dommage, en dépit des gros mollets nus -de John Brown, en costume de highlander sur le siège du carrosse.
A la mort du fidèle Écossais, elle a voulu lui décerner
des obsèques royales. Elle a fait prendre le deuil à toute sa maison et décidé que les logements affectés dans son palais au personal servant resteraient inoccupés. Elle mène, enfin, depuis cette époque, une vie si retirée, que M. Charles Dilke, s'il était encore de l'opposition, au lieu de siéger dans le cabinet, pourrait à bon droit renouveler sa fameuse motion de 1868 et demander que Sa Majesté abdique ou qu'elle se décide à régner. Ce qui voulait dire, en bon anglais, à ne plus faire d'économies sur sa liste civile, comme M. Dixon prit soin de l'expliquer dans une circonstance analogue.
Ces choses ont un sens, à côté des conclusions extrêmes qu'il est loisible à chacun d'en tirer. Un tel dédain de l'opinion n'est pas rare sur le trône. Mais sans doute, ce dédain emprunte ici quelque acuité au rôle tout spécial que la reine Victoria a nécessairement conscience d'avoir joué dans la société britannique.
Les mœurs de cette société étaient singulièrement relâchées dans le premier quart du siècle. Peut-être ne valent-elles guère mieux aujourd'hui. Mais l'exemple du couple royal et la stricte application des règles posées par le prince-consort ont eu du moins pour effet de modifier profondément le ton et les manières extérieures. Cette espèce d'hypocrisie tout anglaise qu'on appelle cant s'est substituée à raffectation du vice.
La réprobation mondaine s'est attachée à tout ce qui n'est pas strictement conforme au Syllabus de la respectahility. Et, dans cette hiérarchie étroite, l'interdit social entraîne à bref délai la ruine politique ou financière. C'est en quoi le prince-consort a véritablement fait œuvre de génie : il a su dégager la philosophie même du carac-
tère britannique, mieux qu'aucun Anglais n'y fût jamais arrivé. Carie cant^ sa création propre, est la quintessence de la tartuferie nationale. Encore fallait-il la distiller et la mettre à la mode.
Or, le cant, comme toutes les religions, a ses pontifes ; et l'habitude des pontifes a toujours été de s'identifier si bien avec le dogme, qu'ils en arrivent à l'infaillibilité personnelle. La grande prêtresse des convenances pouvait-elle échapper à cette loi? Après avoir opéré dans les mœurs, par son action individuelle, une révolution dont elle doit nécessairement s'exagérer la portée, était-il possible qu'elle ne se crût pas impeccable à tous les yeux?
Rayer sur la liste du lord chambellan une femme divorcée ; refuser de laisser paraître aux concerts de la cour une cantatrice séparée de son mari ; faire allonger les jupes des danseuses ou expurger les opérettes françaises ; marquer d'infamie, par son ostracisme, la littérature entière d'un grand peuple; rompre publiquement toutes relations avec son fils aîné parce qu'il est impliqué dans un procès en adultère, et lui rendre officiellement sa faveur royale parce qu'il a juré sur la Bible, en plein tribunal, n'avoir pas donné le moindre coup de canif dans son contrat ; fermer les débits de boisson aux heures des offices dominicaux et condamner ainsi ses fidèles sujets à se griser à domicile : tout cela compte double à la cote des bonnes mœurs, et autorise évidemment des libertés que le commun des douairières n'oserait se permettre.
Et puiSj la reine Victoria n'est pas seulement une grande prétresse métaphorique : elle est bien réellement
papesse de l'Église d'Angleterre. Encore une tradition qui remonte aux âges les plus lointains. Les Anglais se vantent que dès le troisième siècle, et quand le christianisme venait à peine d'être importé chez eux par les garnisaires impériaux, leur liturgie différait déjà de celle du continent. Les rois normands, comme les rois saxons, conservèrent à peu près constamment le droit d'investiture des évoques, et les Plantagenets ne se montrèrent pas moins jaloux de cette prérogative.
Un sujet fréquent de querelle avec la cour de Rome était l'envoi du pallium à l'archevêque de Ganterhury, primat d'Angleterre, — envoi que les papes prétendaient indispensable à la validité de son installation, et contre lequel les rois anglais ne manquaient guère de protester. 11 faut arriver à Jean sans Terre pour trouver un souverain de Grande-Bretagne qui consente à faire de son royaume un simple fief du Saint-Siège. Ses successeurs s'empressèrent de revenir à la politique traditionnelle, et, tout en admettant la suprématie de Rome en matière de dogme ou de discipline, ils se refusèrent toujours à Taccepter en matière de nominations et de revenus ecclésiastiques.
Henri YIII ne fit donc, en se séparant définitivement de Rome, que tirer la conclusion logique d'une tradition nationale. Son premier pas dans cette voie fut le statut par lequel il interdit l'appel en cour papale des causes ecclésiastiques jugées dans ses Etats, et proclama son indépendance absolue de tout pouvoir étranger. Sa réforme fut d'abord purement disciplinaire. Ces: plus tard seulement que liiifluence des prédications protestantes se marqua dans la doctrine de l'Église anglicane.
L'âpreté de la lutte religieuse sous les Stuarts ne contribua pas peu à accentuer le caractère éminemment national de cette église. Les pénalités les plus rigoureuses et la mort même restèrent attachées au crime de dissidence. L'Église et l'État se confondirent si étroitement, que la qualité d'anglican fut inséparable de celle de sujet anglais et qu'il devint nécessaire, pour entrer après élection, soit au Parlement, soit dans les corps municipaux, de se soumettre au test, c'est-à-dii-e de communier publiquement selon les rites de l'Église nationale.
Il ne fallut rien moins que l'influence de la Révolution française pour amener l'abolition de ces pratiques, encore en vigueur sous George IV. L*acte de tolérance signé par le prédécesseur immédiat de la reine Victoria permit aux fils des puritains de s'assembler ouvertement pour célébrer leurs mystères, si peu différents pourtant de la liturgie officielle. L'année 1828 vit l'abolition du test; 1830, l'admission des catholiques aux fonctions publiques; 1858, l'affranchissement des juifs. Le serment parlementaire, si énergiquement battu en brèche par M. Bradlaugh, est le dernier retranchement de l'esprit d'exclusion qui a fait longtemps de l'Église nationale une partie intégrante et indivisible de la Constitution britannique.
Mais, en se laissant arracher quelques-uns de ses privilèges, cette Église n'a eu garde d'aller chercher au dehors du royaume le chef dont elle se réclame. Ce chef est toujours le souverain même de la nation, la reine Victoria, — suprême dans ses possessions en toutes matières civiles et religieuses, — comme le répète tous les
dimanches chaque prédicateur en chaire, avant de commencer son sermon.
La reine Victoria est donc papesse, plus encore que souveraine. C'est en matière ecclésiastique que sa prérogative est restée la plus entière. Elle peut créer par décret de nouveaux sièges épiscopaux, à la condition qu'il existe à cet effet les ressources nécessaires; elle nomme directement les évêques et archevêques, parfois sans consulter le cabinet; ce fut notamment le cas pour feu M. Tait, qu'elle désigna au siège de Canterhury, sous le premier ministère Disraeli, avant même que le président du conseil eût présenté son candidat.
C'est là, non ailleurs, qu'il faut chercher l'explication d'une stabilité si exceptionnelle en ce siècle. Chef de la religion nationale, la reine d'Angleterre surnage au milieu des naufrages dynastiques comme les cardinaux ou les évêques survivent chez nous aux empereurs et aux rois, et pour la même raison. N'ayant ni part effective u gouvernement, ni responsabilité personnelle, elle ne porte pas la peine des fautes politiques de ses ministres, tandis qu'elle bénéficie de la force et du prestige encore inhérents à l'Eglise établie. Tout clergyman est son féal et son tenancier. Or, l'Angleterre est instruite, élevée, gouvernée par ses clergymen. Et quelle reine pourrait mieux être selon leur cœur? On la leur donnerait à modeler, qu'ils ne la demanderaient pas autre.
Un prince vert-galant, fût-il aussi crâne et aussi fin qu'Henri IV, aurait infiniment moins de chances de plaire à ces chanteurs de psaumes. A plus forte raison une reine qui prendrait Marie-Antoinette ou Catherine II pour modèle.
Aussi est- il bien possible que ce soit pour le prince de Galles une circonstance heureuse de ne pas être encore arrivé au trône. Les mômes causes qui font de lui sur nos boulevards le plus populaire des visiteurs étrangers, k font un peu regarder comme un fils de Bélial de l'autre tôté de la Manche. Et pourtant il est prudent à l'occasion et sait se plier aux nécessités de son rôle. Un jour de Srand Prix à Longchamp, n'a-t-il pas télégraphié à Sa Majesté britannique pour obtenir la permission d'aller aux courses, un dimanche? La reine a répondu : Non. Et ce prince de quarante-deux ans, père de cinq enfants, héritier substitué du plus gros majorât du monde, s'est liumblement soumis.
Peut-être n'en a-t-il, d'ailleurs, ni joué moins gros jeu sur le favori, ni soupe le soir de moins bon appétit. 11 a toujours montré fort à propos, la salutaire résolulion de marcher dans les voies constitutionnelles et de rester simple spectateur des luttes politiques de son pays. Pour peu qu'en prenant des cheveux gris il fasse peau neuve, adopte un chapeau de quaker et des allures àe pécheur converti, son succès est presque immanquable. Comme le lui a dit un jour M. John Bright, en fumant un cigare à Marlborough-House, « il n'y a pas plus de raison, pour le moment, de s'inquiéter de la chute de la dynastie, que de se préoccuper de l'épuisement des mines de houille ».
•Ce n'est pas, au fond, que les Anglais soient bien étroitement attachés à leurs rois allemands. C'est que la monarchie est le couronnement naturel de tout leur éta* blissement aristocratique et religieux, et que l'un ne »' écroulera probablement pas sans l'autre.
Ces points étaient indispensables à noter pour esquisser une physionomie de reine si différente de ce que les imaginations royalistes peuvent se figurer, et aussi pour saisir le singulier mélange de convention, de naïveté, d'accoutumance cléricale, d'ironie secrète sur la personne, de respect traditionnel pour la l'onction, qu'il peut y avoir dans le « loyal toast » d'un banquet officiel ou dans 1^ ^jd save the Queen joué par l'orchestre de Covent-Garden, sur la musique de Lulli.