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CHAPITRE XI LA FAMILLE

La famille du paysan se présente à nos yeux avec des apparences patriarcales que la littérature de la fin du siècle dernier s'est plu à revêtir de couleurs séduisantes. A lire certains auteurs, on croirait que la vertu comme le bonheur était Tapanage des campagnes. Berquin met en scène des paysans dont les vices ne sont que des erreurs et dont les qualités méritent de servir de modèles * ; si Florian veut nous montrer dans ses comédies la Bonne mère et le Bon fils, il va les chercher au village. On s'extasie sur la vie simple, sur les jouissances pures, sur les plaisirs sans remords que Ton goûte aux champs ; on se persuade que les mœurs des campagnards sont en rapport avec l'innocence de leurs occupations. Et ce ne sont pas seulement les poètes qui parlent ainsi ; des écrivains plus

1 Berquin, Bibliothèque des Villages, 2 vol.

précis, des économistes, des historiens s'exprimeront de même. « En pénétrant dans les maisons des laboureurs, écrira Quesnay fils, on peut admirer encore la droiture, Fhumanité, la foi conjugale, une religieuse simplicité »*. Monteil, qui a étudié particulièrement les paysans du Rouergue, vantera également leurs vertus fortes et héréditaires, leur esprit religieux, leur austérité et leur inébranlable ténacité*. De toutes parts, ce sont des éloges d'autant plus vifs qu'on semble vouloir opposer les vertus des campagnes à la corruption des villes.

La réalité ne confirme pas toujours ces antithèses; elle nous fait voir des familles vertueuses dans les cités comme dans les villages ; elle ne nous montre pas dans la majorité des familles rurales toutes les vertus édifiantes dont Tidylle les a parées; mais elle nous permet de constater chez beaucoup d'entre elles le maintien des traditions de sagesse, de patience, de travail et de foi religieuse, qui, dans les époques sombres de leur existence, avaient été leur force et leur soutien.

La famille rurale, affranchie du servage et de la main-morte, avait acquis, à la fin du moyen âge, une importance sociale qu'elle n'avait jamais eue. Au lieu d'appartenir au sol , elle sentit que le sol pouvait lui appartenir ; elle s'attacha à la propriété, qu'elle put acquérir, et en particulier à la maison, qui, sauf de rares exceptions, lui appartint en propre. On n'obligea

* Encyclopédie, XTV, 39, article Fermiers.

> A. Monteil, Desc, de VAveiron, \, 220.

plus le paysan à se marier dans la localité même ; on né partagea plus ses enfants, lors de l'ouverture d'une succession entre les divers héritiers d'un même seigneur. La famille fut désormais maîtresse d'elle-même, et le père de famille, exerçant son autorité sous son toit, devint véritablement, selon l'expression deBodin, le premier des chefs sociaux.

La famille est en effet l'unité sociale, sanctionnée par la religion , reconnue par l'État et la commune , à tel point que l'individu ne possède d'ordinaire de droits communaux que s'il est chef de famille. Le grand mouvement d'émancipation qui accompagna la Renaissance a constitué à la famille rurale des droits civils complets, en la dégageant du servage, qui avait été la transition peut-être nécessaire entre la servitude et la liberté. La famille s'affermit par les* contrats de' mariage et par les stipulations conformes aux différents génies provinciaux, que les Coutumes réformées au xyf siècle édictèrent sur les mariages et les successions. La révolution de 1789 a fait régner dans ces lois les principes de l'égalité et de Funiformité ; mais elle a sur certains points affaibli la famille au profit de l'individu. Celle-ci s'était fortement constituée dans les campagnes depuis le moyen âge, sous la double influence du christianisme et de la législation civile.

C'est dans l'ensemble et dans l'esprit de cette législation, plutôt que dans ses détails, qu'il faut en chercher les effets sur la constitution de la famille. C'est ainsi que tous les modes de succession étaient admis

en France par les différentes Coutumes. Le droit d'aînesse, qui se justifie pour Taristocratie par de hautes considérations politiques et sociales, s'appliquait aux familles rurales de certaines provinces. Dans les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées, où les anciennes traditions se conservaient intactes, on comptait un grand nombre de familles de toutes classes, dont l'existence remontait à quatre ou cinq siècles*. L'attribution du domaine paternel à Taîné ou au plus méritant des fils, avait l'incontestable avantage de garantir la continuité de la propriété et par conséquent de l'aisance dans la famille; la liberté de tester renforçait l'autorité paternelle; mais dans les pays où la Coutume et les mœurs favorisaient les partages égaux, les familles plus instables, mais stimulées par la nécessité, pouvaient i^ ramifier en branches plus prospères que la souche dont elles étaient sorties.

Dans la famille primitive, la famille patriarcale, la famille des anciennes communautés ariennes, la terre reste indivise entre les enfants qui la cultivent sous l'autorité du père ou d'un frère*; ce n'est que plus tard que les différents enfants, en se mariant, forment

1 Charles de Ribbo, p. 501. — Le Play, les Ouwiers européens, 2« éd., IV, 494. — Dans le Béarn, pays remarquable par son aisance et où les terres étaient très divisées, Talné héritait de tous les biens, et quand la révolution supprima le droit d'aînesse, les puinés refusèrent le plus souvent de se prévaloir des avantages que leur assuraient les nouvelles lois. (Général Serviez, Desc. des Basses-Pyrénées, p. 124, 125.)

« E. de Laveley, De la Propriété et de ses formes collectives, 1877, p. 211-246.— Sumner-Maine, Études sur Vhist, des Institutions primitives, p. 232 et s. — L. Heam, tke Arian family.

de nouvelles familles et s'attribuent, après la mort de leurs parents, des parts spéciales du domaine patrimonial. Plusieurs traces de ces Coutumes primitives s'étaient conservées dans le centre de la France. « Il y a dans certains villages du Limousin, dit-on, des familles où Ton voit plus de cent personnes du même sang, qui vivent en commun ainsi qu'en un collège*. » On a souvent parlé des communautés taisibles du Nivernais et du Berry^ Les enfants se mariaient et travaillaient dans la même métairie. Le chef était le frère aîné, comme étant le plus expérimenté; la maîtresse, la femme du frère cadet, comme étant la plus active; mais il arrivait que, si chacun cherchait à arrondir sa bourse particulière, la bourse commune restait pauvre ; les améliorations étaient nulles. Chacun, se livrant . à des occupations pour ainsi dire passionnelles, travaillait le moins qu'il pouvait. L'assemblée provinciale

* Davity, les Estais, empires et principautez du monde, Rouen, 1664, p. 85. — - L. Guibert, la Famille limousine d'autrefois. Réforme sociale y V, 401.

« Dareste de la Chavanne, Histoire des classes agricoles en France, 2» éd., p. 231-247. ~ Bonnemère, Hist, des Paysans, H, 315-349. — Madame de Genlis a décrit, d'après des renseignements véridiques, l'existence patriarcale d'une de ces familles, celle des Pinon, en Auvergne. {Les veillées du château. Reconnaissance et probité.) Consulter sur cette famille, désignée aussi sous le nom de Pignou, deux mémoires publiés dans le Journal économique de décembre 1755 et reproduite en partie dans les additions du Socrate rustique ou Description de la conduite économique et morale d'un paysan philo* sophe, traduit de Tallemand d'Hirzel (Zurich, 1768, p. 370 à 384). Le même ouvrage contient aussi une intéressante notice du comte dô Tressan sur la famille patriarcale des Flçuriot, au Val-d'Ajol, près de Plombières (p. 389 à 403.)

du Berry, qui a décrit avec beaucoup de détails Torgânisation de ces communautés taisibles, n'hésitait pas à déclarer que la possession d'héritages par indivis était presque aussi nuisible que les subdivisions infiniment petites des autres héritages* ; mais il faut reconnaître que ces subdivisions étaient la règle, tandis que les communautés taisibles étdent la grande exception.

Dans les montagnes du Jura, particulièrement sur les terres du chapitre de Saint-Claude, on remarquait aussi de vastes et belles habitations construites en pierres, où vivaient plusieurs générations d'enfants sous l'autorité patriarcale du père de famille. Les antiques coutumes avaient persisté dans ces contrées reculées, où les institutions du moyen âge s'étaient le plus longtemps maintenues^.

Que la propriété fût indivise ou morcelée, la famille restait groupée sous l'autorité du père. Le père possède la force physique, et dans les temps primitifs cette force lui a assuré le commandement. Il est le maître, et s'il est brutal, il le prouve en frappant sa femme et ses enfants. Nul doute que dans une société 'où le fouet et la verge sont regardés dans les classes supérieures comme les auxiliaires nécessaires de l'éducation, nul doute que le paysan ne fasse usage de corrections manuelles. Le grand-père de Rétif de la Bretonne cingle son fils âgé de dix-huit ans de trois coups de fouet, qui le font saigner à travers la chemise, parce

1 Coll. des procès'verbaitx de l'assemblée provinciale du Berri, 1783, II, 124-135.

> Lequinio, I, 244-248.

que son fils a parlé plusieurs fois à une jeune fille sans sa permission. Ce même fils, devenu plus tard père de quatorze enfants, les châtiera avec plus de mesure. En cas de punition grave, il les menace du fouet, et met huit jours de distance entre la sentence et le châtiment, afin que celui-ci fasse plus d'impression sur Tenfant*. Mais le père de Rétif était un homme sage, un homme réfléchi ; il n'aurait pas pendu son fils par les pieds, comme le fit le père de Tassassin Damiens' , sans réussir à dompter ses dangereux instincts. D'ordinaire, le père était sévère et se faisait respecter; mais souvent avec Tâge il devenait à charge à ses enfants qui le lui faisaient sentir, et lors des élection^ de 1789, plusieurs villages du Vermandois demandèrent une loi qui obligeât les jeunes gens à porter à leurs parents et aux vieillards le respect qui leur était dû«.

A l'égard de sa femme, le chef de famille agit également en maître. Trop souvent, il la considère seulement comme sa première ou son unique servante. Dans certaines provinces reculées, il l'assujétit aux travaux les plus pénibles ; il la fait même labourer la terre. Si son cheval et sa femme tombent malades, il fait venir le maréchal pour le cheval, mais se garde bien de faire venir le chirurgien pour la femme. Ici, la maîtresse de la maison et ses filles ne mangent qu'après que le dernier valet de labourage s'est emparé de la portion qui

1 La Vie de mon Père, I, 29 à 31, II, 91.

* Pièces originales et procédure contre Damiens, in-4, p. 7.

» Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois, p. 179 et 226.

lui convient. Là, elles servent les maîtres et les bergers, et ne se mettent jamais à table. Ailleurs, les femmes sont traitées avec une sorte de rudesse méprisante; les tâches les plus dures leur sont imposées; fatiguées et déformées de bonne heure, c'est à peine si leur costume de travail les distingue des hommes auprès desquels elles labourent*. Il n'en est pas ainsi dans toutes les régions ; si la femme est toujours regardée par le paysan comme un être d'une espèce inférieure, on limite souvent sa tâche, on a quelques égards pour sa faiblesse ; dans le Berry, où filles et femmes ont souvent une apparence distinguée et fine, elles rendent peu de services à l'agriculture, et l'assemblée provinciale déplorera « l'inutilité presque entière de cette moitié de l'espèce humaine »*. Dans le Maine, elles sont rarement employées aux travaux pénibles de l'extérieur, et jamais on ne leur fait battre le grain'. Partout, soumises à leurs maris*, elles conservent, même lorsqu'elles sont le plus maltrai-

i Cambry, H, H, 57. — Bossi, Stat, gén, de la France, Ain, 1808, p. 311. — Texier- Olivier, Haute-Vienne, p. 99. — Legrand d'Aussy, p. 284. — Alexis Monteil, Description de l*Aveiron,ly4A; Hist, des Français y 4« éd., V, 55, 57. — Ladoucette, Hist. des Hautes-Alpes, p. 422. — Davity, p. 88. — Lettres de l'abbé Leblanc, 1758, II, 88. — A. Young, I, 9. — D' Rigby> Letters from France, p. 12, 16. — Les Soirées Helvétiennes, Alsaciennes et Francomtoises, (par de Pezay), 1771, p. 72, 73. — Dans la paroisse de Guillos, les femmes supportent tes travaux les plus pénibles de la terre. (Baupein, III, 192.) C'était peut-être une exception dans le diocèse de Bordeaux.

« Coll, des pr,-verb, de l'ass, provinciale du Berri, II, 164.

« F. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, I, 304.

* Rétif de la Bretonne, les Gynographes, 1777, 1, 121.

tées, une sorte de supériorité morale sur les hommes, parce qu'elles ne boivent pas de vin, et qu'elles gardent leur sang froid lorsque ceux-ci ont perdu la raison.

Contrairement à ce qui passait dans les villes, le mariage était pour les filles de la campagne une vie d'assujétissement, qui mettait fin à la liberté relative dont elles avaient joui jusqu'alors. Il fallait renoncer à la danse, aux jeux, aux divertissements avec les garçons, qui avaient parfois d'étranges manières de se montrer aimables. Dans la Basse-Bourgogne, ils pillaient tout ce que possédaient les filles qui leur plaisaient, leur enlevant leurs bouquets, leurs anneaux, leurs étuis*. « L'on fait mille petites singeries aux parsonnes, dit un paysan de Molière, quand on les aime du bon de son cœur ». Filles et garçons se font des niches et se baillent des taloches ^ Les taloches deviendront peut-être des coups après le mariage. Les noces n'en étaient pas moins les plus grandes réjouissances de la famille. Elles étaient accompagnées dans certaines contrées de cérémonies traditionnelles, qui rappelaient l'importance que de temps immémorial on avait attachée au mariage.

La demande se faisait selon des formules consacrées : en Bretagne, c'était le tailleur qui en était chargé; en Berry, le broyeur de chanvre. Il y avait des gestes, des signes prévus d'avance pour l'acceptation et le refus. Le fiancé avait son orateur ; la prétendue avait le

1 Rétif de la Bretonne, la Vie de mon Père, 1779, I, 28. « Molière, Don Juan, acte II, se. I.

sien ; ils dialoguaient en prose et même en vers. Parfois, il fallait que le futur assiégeât la jeune fille danssa maison et l'enlevât par la force ; dans le Berry, ses amis apportaient avec lui le trousseau, qu'on appelait les livrées, et lorsque la porte leur était ouverte, ils luttaient avec les parents qui gardaient la maison. La jeune fille se cachait sous un drap avec ses compagnes, et le fiancé devait la découvrir*. Cet enlèvement et cesrecherches simulées n'étaient-elles pas un souvenir de ces mœurs barbares, où l'homme conquiert par la force la femme dont il fait sa compagne?

Depuis longtemps, il ne restait plus d'autre trace de ces mœurs que dans ces simulacres innocents. Le mariage est devenu une transaction, que sanctionne le tabellion dans son contrat. Si le père et la mère ont choisi la mariée, ils ont cherché surtout chez elle les qualités solides, l'amour du travail, la santé, la fortune relative. Une fille même préférera pour époux à un beau garçon qui n'a rien, un homme qui aura quelque bien au soleil*. On s'attache peu à la jeunesse. La plupart des femmes ont le même âge ou sont plus âgées

* Cambry, I, 74, II, 166, IH, 161 et suiv. — Barzaz-Breiz, H, 293. — Ladoucctte, p. 456. — George Sand, La Mare au Diable. Appen> dice ; les noces de village. — Voir aussi : Saint-Ferréol, Notices hist^ sur Brioiide, II, 143, 144.

s Une chanson populaire picarde fait dire à une jeune fille :

De Gros-Guillot Je ne veux poent.

J'ai bien plus quere gros Leurent

Qui a deux joumeux de terre

Eune vaque et 4eux jumens

Et six glennes pondoèfes (six poules qui pondent].. IGazier, p. 268.)

que les maris*. Un vieux paysan disait : Il faut que la ménagère ait de la raison et le mari des bras ; et il désirait pour sa fille un époux plus jeune qu'elle de dix àns^. Ce qu'on cherche à bien assortir, ce sont les dots. Elles consistent d'ordinaire en une petite somme d'argent, quelques pièces de terre, deux ou trois meubles^ du linge et des vêtements. Un sabotier de Champagne, qui marie ses deux fils, donne à chacun d'eux environ 100 francs en argent, une met et une table en bois de chêne. Une fille de vigneron apporte des parcelles de vignes, de chenevières et de terres labourables. En Normandie, la fille d'un fermier reçoit, en 1683, ses vêtements, son lit, et une somme de 150 liv., outre une grande quantité de toile de chanvre^. Dans la haute Auvergne, vers la même époque, les filles qui ont été en service à la ville, se constituent une dot avec l'argent qu'elles ont gagné; elles ont en outre deux ou trois robes, un coffre ou arche de sapin rempli de menu linge et un lit garni*. Le lit figure souvent dans les dots de village. Celles-ci sont en proportion avec l'aisance des parents, et il est rare que les parents se dépouillent complètement, comme le font imprudemment les laboureurs de la Bresse, en faveur de leurs enfants qui entrent en ménage*. Il y a aussi des contrats d'une

1 Consulter à ce sujet un état des habitants de Rouilly-Saint-Loup en 1779. Apch. de TAube, C. 1670.

« MarUn, Voyages en France, de 1775 à 1807, t. H, 218.

* Paul Allard, une Famille de cultivateurs normands sous Van* cien régime, Rev, des questions historiques, avril 1877.

* Contrats de 1611 à 1659, recueillis par M. Paul Le Blanc. 5 Bossi, Stat. gén, France, Ain, p. 325.

nature particulière. Tel est celui d'un manouvrier, qui, sur le point d*épouser une veuve, dont la fortune était double de la sienne, avait soin de faire stipuler une donation réciproque des biens*. Le contrat, pour être ratifié, devait être suivi de la bénédiction nuptiale. Il porte au siècle dernier cette formule : « Les futurs nous ont dit et déclaré que pour le bon, vray, loyal et sincère amour qu'ils ont dit se porter Fun à l'autre, ont promis se prendre par ordre et sacrement de mariage et icelluy faire célébrer et solenniser en face de notre mère sainte église catholique et romaine, le plus tôt que commodément faire se pourra »'. La religion doit sanctionner une union , qui n'est pas seulement une association de deux personnes et de deux intérêts, mais la fondation d'une famille.

Le jour est arrivé. Les cloches sonnent à toutes volées à l'église dont les portes s'ouvrent, et voici les ménétriers qui s'avancent en tête du cortège. L'un joue du violon ; les deux autres l'accompagnent sur la flûte. L'aïeul et la grand-mère, vénérables vieillards, marchent à petits pas, tout émus; celle-ci, enveloppée dans sa mante; celui-là, le bâton à la main, abritant ses longs cheveux blancs sous un large chapeau. La mariée en costume simple est charmante ; le marié est empressé, vêtu de l'habit et de la veste à la mode du

1 Arch. jud. Aube, n©» 1255, 1372, 1523, etc.— Conférez avec la dot que donne une paysanne des environs de Paris : deux vaches, un trousseau et le festin des noces. (La Jardinière de Vincennes, 1761, II, 65.)

» Le futur apporte 350 1., la future 120. (Contrat de 1759. Arch. jud. de l'Aube, no 1479.)

temps ; les gens de la noce les suivent, souriants, marchant deux par deux. C'est une belle journée d'été ; tout est clarté et galté dans la foule oomme dans la nature. Un carrosse, qui traverse le village, s'est arrêté, et les belles dames de la ville qu'il porte contemplent le tableau pittoresque et charmant qui se déroule devant leurs yeux, et dont elles forment elles-mêmes un gracieux épisode. Le tableau est sans doute idéalisé, car il est dû au pinceau magique de Watteau, et Cochin l'a traduit avec son burin aimable et fin* ; mais il reproduit avec la vérité que l'art a le droit d'embellir, une des plus jolies scènes de la vie villageoise, un cortège de noce se rendant à l'église.

La messe pouvait être précédée et suivie de cérémonies particulières. En Languedoc, le marié, ôtant son chapeau garni de rubans de deux couleurs, la mariée, surchargée de ses habits de noces, venaient s'agenouiller, avant de se rendre à l'église, au seuil de la porte de leurs parents. Le père les bénissait à haute voix. Après la messe, filles et garçons conduisaient les mariés sous l'orme de la place publique, et une jeune fille répandait sur leur tête des grains de froment, en faisant des vœux pour leur bonheur et leur fécondité. C'était une occasion de railleries, dont les nouveaux époux ne se délivraient qu'en payant une rançon ou en faisant couler le vin à grands flots*.

1 Cette ravissante composition est intitulée la Mariée de village; elle a pour pendant l'Accordée de village, gravée par Larmessin.

« P. Vanière , Prsedium rtisticum, tr. Borland , I, 139, 140. — Bossi^ SL gén, France ^ Ain, p. 323. — Bladé, Poésies populaires de la Gascogne, 1, 259.

Dans tous les cas, le repas redouble la gaité ; repas obligatoire*, interminable, où assistent cent personnes, où la vanité des campagnards entasse victuailles sur victuailles. Fréquemment , parents et amis apportent leurs plats et leurs présents*, et ces présents peuvent constituer la dot et le mobilier des jeunes époux. Ailleurs, des bandes de chanteurs entonnent au-dehors des couplets traditionnels' ; ils reçoivent leur part de gâteau et de vin*, et tandis que les vieillards et les hommes mûrs se complaisent à table, les jeunes gens se lèvent pour se livrer à la danse.

D'après les vieux adages de droit, les enfants une fois mariés sont tenus « pour hors de pain et pot » ; cela veut dire qu'ils cessent d'être nourris par leurs parents, et qu'ils ont désormais leur huche et leur pot particuliers. Plusieurs, il est vrai, restent avec eux pour les aider ou se mettent au service des fermiers voisins, jusqu'à ce qu'ils aient acquis des épargnes suffisantes pour s'établir dans leur ménage ; mais la majorité des mariés s'empresse d'avoir sa maison et son foyer. A partir de ce moment, la vie sérieuse commence ; c'est

* Un tuteur s'oblige, en Champagne, à faire faire à chacun de ses pupilles « un habit de noces ou de fiancialles, du prix de 30 liv. ou lad. somme à leur choix, leur faire leur festin de noces ou fiàncialle lors de leur mariage.» (Traité de nourriture de 1758. Arch. ]ud. Aube, n*» 1562.)

* Raymond de Saint-Sauveur, Compte-rendu de l'administration, p. 47. — Cambry, H, 166.

* Des Cépeaux, Récits du pays de Bocage, p. 379 à 381. Dans le Jura, les garçons du village offrent sur le chemin un déjeuner au marié, qui a pris femme dans un village voisin, et le marié doit le leur rendre. (Lequinio, II, 251.)

* C'e de Puymaigre, Chants populaires du pays messin, p. 225.

la lutte incessante pour Texistence, en attendant la lutte pour la conquête de l'aisance, que tous ne sont pas assez heureux pour entamer. Dans un ménage bien organisé, le mari travaille au dehors; la femme s'occupe de la cuisine, du soin des bestiaux et des en^ fants^ Ceux-ci, il est vrai, sont moins nombreux qu'on ne pourrait le penser ; les pères de dix ou douze enfants, à qui les ordonnances confèrent l'exemption des tailles, sont aussi rares qu'ils le seraient de nos jours. . En général, les paysans ont 2, 3 ou 4 enfants; le rapport des feux à la population, qui est de un à quatre et demi ou cinq, nous montre que la moyenne des enfants ne dépasse guère trois ^. Elle est plus élevée dans les fermes, où le père de famille trouve avantage à faire travailler ses fils plutôt que des ouvriers salariés'. Pour le journalier, le grand nombre des enfants, surtout en bas âge, est une source de misère; l'assistance publique est quelquefois nulle dans les campagnes, et il ne reste pas même aux infortunés la faculté d'annuler euxmêmes leur mariage, comme il arriva sous Louis XIY à deux époux, qui habitaient un village du Maine*.

* Voir P. Vanière, Prœdium rusticum, lib. H.

s On attribue en partie dans le Languedoc en 1763 la gône des cultivateurs au grand nombre de leurs enfants. (Théron de Montaugé, p. 94.) En général, il naissait plus d'enfants, mais ils vivaient moins longtemps que de nos jours ; d'ailleurs, on n'aurait pas conféré l'exemption des tailles aux pères de dix ou douze enfants, si les familles de ce genre n'avaient pas été tout à fait exceptionnelles.

8 Plus un paysan a d'enfants, dit-on dans les Landes, et plus est-il à son aise. (Baurein, HI, 192.)

* On peut lire sur un registre paroissial une déclaration ainsi conçue : « Le 29 décembre 1685, se présentèrent devant Me Pierre Ci-

Le mariage et la vie de famille hem^eusement n'offrent pas toujours des aspects sombres et sévères. Dans les Ardennes, on jonchait d'épines et de roses le lit nuptial : image saisissante des peines et des joies de la vie*. Il y avait des heures de gaîté tranquille et de repos au milieu des labeurs et des soucis quotidiens. Lorsque le travail est terminé, tous les membres de la famille, dispersés pendant le jour, se retrouvent au repas du soir, devant la large cheminée. Quelquefois des familles, qui s'associent pour labourer à frais communs, se réunissent chez Tune d'elles pour manger ensemble*. Chez les cultivateurs aisés, l'aspect de la table a quelque chose de patriarcal' ; le père de famille est au bout, du côté du feu ; sa femme, assise près de lui, est à portée des plats à servir ; les enfants

reul, curé de RouUëe, Pierre Pinçon et Marguerite Morimel, qui déclarèrent se repentir beaucoup de la faute qu'ils avaient faite en 8*épou8ant, parce qu'il s'en était suivi une grande pauvreté, causée pour infirmités naturelles et grand nombre d'enfants. Ce pourquoi ils déclarent devant M« Cireul et Garnier, notaires à la Fresnaye^ que de leur volontaire consentement, ils annulent, cassent leur dit mariage. Signé Crestot, sacriste. » Un pareil acte est du reste une exception monstrueuse. {Inv, des archives de la Sarthe, Supplément, E, p. 238.)

* Portagnier, Étude historique sur le Rethelois, p. 213.— En Gascogne, on chantait à la mariée (Bladé, I, 263) :

Quitte la rose, prends le souci.

Quitte la rose du jardin, Prends le souci de la maison.

• La Vie de mon Père, II, 98.— On appelait ces associés des suitiers ; trois familles avaient ainsi ensemble une charrue à trois chevaux. Le môme usage existait dans le Maine. (F. Y. Besnard, I, 301.)

» Ephémérides du Citoyen, 1769, XI, 8.

L\ FAMnXE. 255

viennent ensuite, suivant leur âge ; puis, le plus ancien des garçons de chan-ue et ses .camarades ; les vignerons, le bouvier et le berger ; enfin les servantes, placées au bout de la table, de telle sorte que la maîtresse de maison puisse surveiller chacun de leurs mouvements*. Après le repas qui se fait avec une grande lenteur, le chef de famille fait une lecture édifiante* ou raconte des histoires; quelques-uns des auditeurs prennent part à la conversation et aux récits ; et si les jeunes gens sont nombreux, les parents donnent eux-mêmes le signal de la danse et des jeux, auxquels ils président'. A certaines fêtes religieuses, la famille a ses réjouissances ; tandis que la bûche de Noël pétille au foyer, on célèbre le réveillon, avec les châtaignes et le vin blanc ; Ton tire les Rois au milieu des cris de joie, et le jour de Pâques, le maître de la maison distribue à tous les siens des œufs teints de diverses couleurs*. En Bourgogne, on égorge le porc à la Saint-Martin, en tâtant les vins nouveaux ; à d'autres jours, on fait la traditionnelle tourte au fromage, et les familles festinent les unes chez les autres\

Ces délassements pris en commun, sous la smreillance du père et de la mère, contribuaient à maintenules bonnes mœurs dans les familles rurales ; Topinion

» La Vie de mon Père, II, 65, 06.

« L'École des Pères, I, 265, 268.

* Aleids Monteil, Desc. Aveiron, I, 27. — Sterne, Voyage sentimental, chap. XX.

* L'Ami des Hommes, I, 417.

» Crédé, Verrien-la-Botissole, Bull, de la Soc. archéologique de Sens, XI, 398.

publique et Tinfluence religieuse concoururent avec Fautorité paternelle à les conserver. Au village, Ton vit pour ainsi dire dans des maisons de verre ; tous les habitants se connaissent^ et il serait difficile de dissimuler longtemps une conduite irrégulière. Il n'était pas besoin, pour stigmatiser le vice et le désordre, d'un tribunal de mœurs, comme celui que Ton rencontradt dans certaines localités du Haynaut ; il était inutile, comme on le faisait au premier mai, de planter des branches de sureau, de pendre des marmousets à la porte des femmes et des filles dont la vertu était soupçonnée ; de leur interdire de présenter le pain bénit ; de leur retirer le voile et le cierge qu'elles portaient à la procession dominicale. Il était également superflu de couronner des rosières, au milieu des réjouissances que la mode et la sensibilité mirent en vogue sous le règne de Louis XVI*. Les mœurs n'étaient sans dçute point parfaites ; la contagion des villes, le libertinage des valets corrompus qui passaient l'été à la campagne*, y portèrent plus d'une fois atteinte. Il y avait avant le mariage des fautes que la plupart du temps le mariage réparait ; mais, sauf de rares exceptions, le mariage était respecté, le scandale étîdt rare, et s'il avait lieu, le mari le réprimait par le bâton, au lieu d'avoir recours aux tribunaux qui, dans les villes, lui donnaient une publicité fâ-

1 Mme aéraent-Hémerie, Hist, Fêtes du dép. du Nord, p. 357, 367 et suiv., 382. — Ladoucette, Hist des Hautes-Alpes, p. 444. — Rou* cher, les Mois, I, 200, notes, 236. — De Mayer, Voyage de Salenci, Recueil amusant de Voyages^ 1783, II, 97 à 109.

* Le Bonheur dans les campagnes, p. 122, 123.

cheuse\ D'ordinaire, les lois supérieures de la morale étaient observées. Le clergé, surtout depuis le xvii^ siècle, s'en était singulièrement préoccupé; il avait même proscrit les écoles mixtes avec un zèle à certains égards inutile; il recommandait aux parents d'empêcher les garçons et les filles d'aller ensemble <iouper du bois et garder les bestiaux ; il défendait les danses, même celles qui se passaient en plein jour, sous les yeux des parents, sans craindre que les jeunes gens ne se dédommageassent dans des brelans secrets de la contrainte qui leur était imposée^ Mais si le •clergé dépassait quelquefois la mesure, s'il avait le tort d'éveiller l'idée du mal dans des passe-temps qui pour beaucoup étaient innocents, il avait eu cependant le rare mérite de parvenir à inspirer la pratique de la vertu et à garantir l'intégrité de la famille, en l'entourant pour ainsi dire du rempart des bonnes mœurs. Il serait permis d'appliquer aux habitants de diverses campagnes ce qu'on écrivait en 1790 des paysans de la Haute- Vienne : « Il n'y a peut-être pas sur le globe d'hommes plus réservés, plus patients et plus appliqués. Les femmes et les filles y donnent l'exemple d'une parfaite retenue, et l'on ne trouverait pas dans nos champs un seul célibataire ^ » Tandis que la cour et quelques salons de Paris donnaient le spectacle

1 p. Vanière, Prsedium rusticum, lib. H.

« Statuts syn. d'Alet, 1675, p. 132. •— Vie de mon Père, II, 128- 133. Dans ces brelans secrets, il ne se dit et fait que des vilenies, dit Rétif.

* Gazier, Lettres à Grégoire, p. 174.

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scandaleux du relâchement des mœurs, celles-ci se conservaient intactes dans les classes moyennes des villes, dans une partie de la noblesse de province, dans la majorité de la magistrature, et surtout dans ces humbles campagnes, où le christianisme avait relevé la dignité de la famille. La France ressemblait à un fruit dont le cœur est resté sain, tandis que l'enveloppe est rongée par un mal extérieur.

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