CHAPITRE XII LE CARACTÈRE
Les mœurs du paysan valent mieux que ses manières. Son caractère présente un mélange de vertus et de vices, où les défauts sont d'ordinaire plus saillants que les qualités. Presque toujours son extérieur a quelque chose de rude et malplaisant. Qui dit paysan, rustre, vilain, manant, dit être grossier, malappris, disgracié au physique comme au moral. Dans les classes supérieures de la société, ces mots sont des injures. L'éducation, l'influence du clergé, les progrès de la civilisation polissent petit à petit ces aspérités du caractère du campagnard ; mais surtout dans les régions éloignées des grands centres, il reste grossier et quelque peu sauvage. On dit dans le Berry qu'il vieillit plus vite et qu'il est plus laid que l'habitant des villes*.
* Huguet, Tableau de situation du dép, de V Allier ^ an x, p. 62.
260 GHAPITBE XII.
On nous présente les habitants de la Marche comme noirs, livides, et presque tous hideux*. Le moral est quelquefois en rapport avec le physique. C'est ainsi que Yauban nous montre, aux confins du Morvand, des hommes « fainéants, découragés, menteurs, larrons, gens de mauvaise foi, toujours prêts à jurer faux, pourvu qu'on les paye, et à s'enivrer sitôt qu'ils peuvent avoir de quoi* ». Le caractère ne varie pas seulement selon les provinces, il varie selon les professions. « La charrue donne des mœurs plus innocentes que la culture de la vigne, quoique celle-ci soit très-pénible ; les. bouviers sont inf^ieurs de ce côté aux vignerons, et les bergers ont encore moins de candeur et d'innocence que les bouviers'. » Si l'on veut savoir quelle est la moralité des vignerons des bords de la Loire, on nous présentera la plus grande partie d'entre eux comme avares, voleurs, cruels, ingrats, de mauvaise foi*. Qui dit vigneron, dit larron, est un proverbe du centre de la France. Ailleurs, on nous montre les paysans s' enivrant au cabaret, blasphémant, se querellant dans l'emportement, et même à jeun, et se faisant les uns aux autres des blessures, qui peuvent être mortelles. « Us sont d'une grossièreté
1 Boulainvilliere, État de la France, II, 218, 221.
« Desc, de l'élection de Vézelay, Mém, des intendants, I, 741.
• La Vie de mon Père, II, 69. — VÉcole des pères, 1, 262, 263.
* BouUay, Manière de bien cultiver la vigne, 1723, p. 483. Voir aussi p. 497, 499, 505. — Boullay, qai était chanoine, a énuméré toutes les fraudes des vignerons dans un examen de conscience à leur usige (p. 652 à 663).
inconcevable, dit un curé de campagne en 1771. J'ay vu des ours instruits qui me faisaient plus de plaisir à voir que de pareils monstres. »*
Ce sont des bourgeois ou des prêtres qui peignent ainsi les paysans. Si ces derniers avaient su peindre, ils se seraient représentés peut-être sous des couleurs plus favorables ; mais il n'en est pas moins vrai que le rustre est naturellement brutal. Habitué aux rudes exercices, il ne mesure pas la portée de ses gestes ; il est dur pour lui-même, souvent dur pour les autres;' il éprouve le besoin de quereller et de battre ; ses taloches d'amitié sont quelquefois écrasantes ; quand il frappe, il frappe sans mesure ; si un malheureux passant s'avise de manger les raisins d'un vigneron de l'Orléanais ou des environs de Toulon, il risque d^être assommé et de périr sous les coups*. Cependant le paysan, que la colère peut rendre meurtrier, est rarement assassin. Il a un faible pour les faux sauniers ^ pour les contrebandiers ; mais il redoute les brigands et les voleurs qui sont de plus en plus rares au xviif siècle*, et si la justice s'en empare, il applaudit au châtiment qui les frappe.
î L'Ami des Hommes, I, 216. — Dupuy, II, '455. — Vie de M, Roy, p. 17, 18. — Inv, Arch, Eure-et-Loir, III, 66.
• BouUay, p. 493. — Bérenger, Soirées, provençales, l, 292. — Millin, Voyage dans les dép. du Midi de la France, 1807, II, 449.
» Revue de Champagne et de Brie, XI, 259.
* La sécurité des grandes routes étonne les voyageurs anglais au xvm» siècle. (D» Smollett, Travels ihrough France and Italy, 1763. Blanche Hamilton, the French Peasant under the ancien régime, Gentleman*s magazine, may 1882, p. 600.)
Le paysan, rustre, grossier, maladroit, comme le qualifie Jean-Jacques Rousseau ^ le paysan est surtout brutal avec ses inférieurs et ses égaux ; il sait s'adoucir et s'asvsouplir devant ceux dont il connaît la force supérieure. Dès Tabord, l'oppression l'indigne et rirrite; il se raidit contre l'insolence, il se révolte, mais au premier coup de bâton, au premier soufBet, il recule et se résigne. Lisez une des scènes du Don Juan de Molière : vous y verrez un paysan jaloux qui veut em- 'pêcher Don Juan de courtiser sa promise; il le pousse, il le menace, il veut lui faire quitter la place; le gentilhomme riposte par un soufflet ; le paysan jure ; à chaque nouveau soufQet, nouveau juron campagnard; les jemiguié, les ventriguié, les palsangué, les morguienne soulagent sa colère ; mais il ne va pas plus loin, il ne riposte pas, il menace encore, et quand Don Juan revient sur lui, sa main levée, le paysan Pierrot s'esquive?' Voyez aussi, dans une sphère un peu plus élevée, Georges Dandin ; c'est aussi un paysan qui se plaint, qui s'irrite et qui finit par être bafoué. Mais que faire contre des gentilshommes, qui ont l'autorité morale et matérielle, et qui peuvent riposter à un coup de poing par un coup d'épée ? Le seigneur est le justicier, et il semble qu'en frappant dans une certaine mesure, il n'excède pas ses droits. Deux gentilshommes rencontrèrent un soif dans une rue de Paris un jeune paysan breton ; il était ivre, il les insulta. L'un des gentilshommes donna un coup de bâton sur la tête du
1 Emile, I, 189.
* Don Juan, 1665, acte H, bc. III.
rustre, qui s'empressa de tirer son chapeau, de faire la révérence et de s'en aller. C'était le coup de bâton du seigneur, vieil usage breton, d'après lequel le gentilhomme aurait eu le droit de frapper une fois le vilain pour l'avertir et le ramener à la raison ; mais «'il était revenu à la charge, il eût couru le risque d'être assommé*. Il y a certaines limites d'insolence •et d'oppression qu'on ne peut franchir. « Le paysan est bon et animal d'habitude, dit-on en Gascogne ; il ressemble assez à ses bœufs. Comme eux, il se meut difficilement ; s'il lui arrive de regimber contre l'aiguillon, c'est parce qu'on abuse de la permission de le charger. Il ne se sert de ses cornes que quand on Ta cruellement maltraité et qu'il voit du sang par terre*. » C'est pour cette raison que sur différents points du royaume et à diverses reprises, on vit au XVI® et au xvif siècle les paysans prendre les armes, exaspérés par les violences des gens de guerre, les ^exactions du fisc, l'excès des impôts anciens et nouveaux'. Peu à peu Thabitant des campagnes se redresse. Sous Louis XIV, aux environs de Paris, « les paysans, disait-on, sont aussi fiers qu'en lieu du monde, à cause du voisinage du Parlement... On ne peut leur dire un mot qui leur déplaise qu'ils ne repartent aussitôt jusques à vous conjurer de leur mettre la main dessus ; ce que faisant, vous les faites
1 Cambpy, HI, 12.
• Gazier, Lettres à Grégoire sur les patois, p. 103. » Notamment en 1548, 1586, 1593, 1638 et 1675. (Bonnemère, Hist. des Paysans, I et H.)
264 CHAPITRB XII.
s'assembler pour essayer de vous mettre en peine*. » A la fin du xvii* siècle, des paysans de Guienne veulent assommer des gentilshommes qui, dans un bal champêtre, les fatiguent de leurs rodomontades*. « Tous les vilains n'ont pas toujours peur », dit Saint- Simon en parlant de Taïeul roturier d'un homme de qualité, qui se distingua à la guerre'. L'on cite des exemples qui montrent que le sentiment de l'honneur perce et se développe dans les classes inférieures. Un ^âllageois provençal a été souffleté par un sergent dont il a reçu une injure grave ; ne pouvant obtenir de lui réparation, il quitte son pays, s'engage, devient sergent, et à force de recherches, parvient à retrouver l'homme qui l'a insulté, le frappe, le provoque en duel et le tue. Ce paysan énergique, quelques années plus tard, devint capitaine*.
Mais le plus souvent, le villageois n'essaie pas de lutter ouvertement. Il rit tout bas de son seigneur ; il blâme par derrière son curé ; il crie contre eux, quand il est sûr de n'être pas entendu, et quand il les voit, il leur sourit. Il ne se fait pas faute de démonstrations de courtoisie ou d'humilité ; au xvi® siècle, il se mettra même à genoux pour remercier d'un bienfait ^
* Davity, les Estais^ Einpires et Principautez du monde, 1664, p. 83. — Voir une 'aventure arrivée à Vanves à de nobles anglais en 1650, racontée par Evelyn dans son Diary. ( Voyage de Lister à Paris, p. 265 à 267.)
« Cto de Gobineau, Hist. d'Ottar-Jarl, p. 394. 8 Mémoires, éd. Chéruel, XII, 165.
* Bonnomère, Hist. des Paysans, II, 99 à 101.
i( « Le maire se ooiit à genoulx devant luy pour le remercier, ainsy qu'ont accoutumé faire les paysans, quand on les contente si large-
Il n'oubliera pas de donner du « monseigneur » au gentilhomme qui réside dans son village*. Il se souvient du vieux proverbe du moyen âge : — mieux vaut engien que ne fait force — et il agit en conséquence. Sournois et défiant, il s'avance en louvoyant ; l'oppression, la misère, la dureté des lois fiscales, lui ont appris la ruse, le mensonge et la dissimulation. Les paysans des environs de Reims ont été si molestés à l'époque de la Fronde « qu'ils se sont licentiez, dit-on, à touttes sortes de ruses et tromperies. Et il faut advouer qu'ilz se sont la plus part renduz savantz en artifices de pratique, en telle sorte que les sages et prudentz demeuroient surpris d'estonement comme des païsantz en pouvaient tant savoir pour telles matières ))^ Traité de niais par les gens de la ville, le campagnard affecte même la niaiserie s'il la croit utile à ses desseins. On se rappelle Aignelet dupant l'avocat Patelin avec les procédés que celui-ci lui a fournis. Il sait entrer dans les idées de celui qui l'emploie ; il l'approuve du geste et de la voix ; il cherche à lui plaire par des moyens qui ne lui coûtent rien. Un vigneron veut se faire bien venir de maîtres dévots ; il laisse tomber en leur présence un chapelet de sa poche, raconte qu'il l'a récité tout le long du chemin, et quand les propriétaires lui offrent de l'argent, il le met dans
ment... » (Carloix, Mém, du maréchal de Vieilleville, liv. IV, ch. XIX.)
1 Les sujets appellent aussi leur seigneur particulier monseigneur, surtout si ce sont des gens dé village. {La civilité puérile.)
« Oudard Coquault, Mémoires, p. 525. — Ordinaire, Statist. man. du Puy-de-Dôme, p. 285.
une poche différente de celle où il a serré le chapelet, disant qu'il ne faut pas mêler une chose si sainte avec de l'argent. Ce manège réussit, car aux bruits qu'on fait courir sur la probité de ce vigneron qui est nulle, les maîtres répondent que la vertu a toujours été en butte aux calomnies ^
Si la ruse lui réussit, il sait aussi se servir pour la défense de ses intérêts des moyens que les lois mettent à sa disposition. Souvent poussé par les gens de justice, qui vivent à ses dépens, il entamera procès sur procès pour défendre ses droits ; en Bretagne, en Normandie, en Auvergne, on le montre chicaneur et plaideur à outrance' ; il l'est à un tel point qu'un intendant dira que la misère a eu du moins l'avantage de couper court aux procès. S'il poursuit les procès avec autant d'âpreté, c'est sans doute pour accroître son bien, mais c'est aussi pour garantir ses droits sur la part de territoire qu'un travail opiniâtre lui a fait acquérir, et pour sauvegarder l'épargne, qu'il a si difficilement conquise.
Il serait aussi contraire à la vérité de montrer les paysans sans vices que de les montrer sans vertus. S'ils sont trop souvent rudes et dissimulés, combien ils rachètent par des qualités méritoires ces défauts qui dérivent surtout de leur genre de vie et de leur éducation ! S'ils sont avares, n'est-ce pas pour con-
i Boullay, p. 189.
« Boulainvilliers, Etat de la France, II, 79, 265. — Ordinaire, Statistiq. du Puy-de-Dôme, p. 231. — A. Monteil, Desc. Aveiron, II, 244. — Davity, p. 84.
server les produits précaires d'un travail ingrat? N'estce pas pour laisser à leurs enfants une part plus grande de patrimoine? Nul n'est plus laborieux que le villageois * ; nul ne conquiert avec plus de peine la subsistance quotidienne, en luttant contre le sol et contre le climat. On voit en Auvergne, en Dauphfiié, en Provence, sur les flancs escarpés des montagnes, des champs qui n'ont pas trente pieds carrés et dans lesquels le colon est venu cultiver à la bêche quelques légumes '. Ailleurs, les vignerons construisent d'étroites terrasses sur des collines abruptesf pour y planter la vigne ^ En Languedoc, les moissonneurs, « rôtis du soleil, travaillent comme des démons, dans un air aussi chaud que l'intérieur d'un four allumé »*. On se plaint, il est vrai, de la paresse des valets de ferme et des ouvriers agricoles ; mais le petit propriétaire, qui travaille pour lui et pour sa famille, accomplit des prodiges de labeur. Il cultive et récolte ses champs, dans les saisons favorables ; souvent, au lieu de passer dans l'inactivité la saison d'hiver, il installe un métier dans sa chaumière, ou bien laissant sa femme et ses enfants, il s'en va au loin gagner sa vie, revenant au printemps avec le pécule qu'il aura gagné à force de peine et de sobriété*.
* Journal einer Reise durch Frankreich, 1787, p. 234, 246, 259, 261, etc.
* Legrand d'Aussy, p. 411, 413. — Ladoucette, p. 422. — Davity, p. 88. — D' Rigby'* Letters, p. 138. — Bertin, Œuvres, 1826, p. 291.
* Lequinio, Voyage dans le Jura, I, 61.
* Racine, Lettre du 13 juin 1662. Œuvres, V, 61.
5 Ordinaire, Stat, man. du Puy-de-Dôme, p. 231. -— A. Mooteil, Desc, de VAveiron, I, 21.
268 CHAPITRE xn.
Cette ardeur infatigable pour le travail est un des caractères du paysan français; elle rachète pour lui bien des vices, elle excuse bien des défauts. Lorsque le marquis de Mirabeau, dans un accès de philanthropie, s'écriait : « Honorez les petits», il pensait surtout à c^ obscurs travailleurs de la terre à qui Ton devait la vraie force et la fécondité de la France.
Que Ton compare le travail des villes à celui des champs! Celui-ci est plus rude, mais plus sain, on pourrait dire au physique comme au moral. Lorsque la récolte des vignes était abondante sur les bords de la Loire, on faisait appel pour la vendange aux femmes des villes voisines. Elles formaient un singulier contraste avec les vigneronnes et les femmes de la campagne. Chantant et tenant des propos obscènes, « travaillant surtout de la langue et de la mâchoire », elles mangeaient les raisins au lieu de les cueilUr, et justifiaient par leur gloutonnerie le qualificatif de « panses de mouton » que la malice villageoise leur décochait. Les vendangeuses de la ville étaient si décriées qu'elles revêtaient un costume de paysanne pour s'engager. Ce costume était pour elles une sorte de brevet de travail et d'honnêteté*.
Quelque dur que fût leur travail, les paysans s'y résignaient. Ils avaient vu leurs pères s'y livrer, et ne connaissaient guère d'autre horizon que celui de leur village; si les extrêmes chaleurs, si les frimas rendaient leur labeur souvent pénible, ils y trouvaient, à certaines heures, dans l'air vivifiant et sous le ciel clément, une
* BouUay, Manière de cultiver la vigne, p. 562.
sorte de contentement intime qu'ils témoignaient par leurs chants*. Nous avons vu qu'ils supportaient leur sort avec cette gaîté qui rend les peines plus légères ; beaucoup se laissaient aller à leur destinée sans chercher à résister, par nonchalance non moins que par sagesse. La rudesse de leur caractère était parfois plus apparente que réelle ; dans certaines provinces, comme la Touraine, le Berry, le Bourbonnais, la Bresse, elle faisait place à des mœurs douces ^ En général, le peuple de France est regardé comme bon, poli, civilisé, « sinon en quelques endroits où il se trouve rude et grossier »'. Souvent vaut-il mieux que sa réputation. « On prétend, dit Legrand d'Aussy, que les Auvergnats sont processifs, haineux, vindicatifs, terribles, dans la. colère et dans le vin; partout je ne les ai vus que prévenans et officieux; non seulement ils rendent des services sans demander d'argent, mais quelquefois même ils ont refusé celui que je leur donnais »*.
Le Français était poli par nature et par éducation. D y a un petit livre modeste et pratique, aujourd'hui discrédité et raillé, qui a rendu plus de services à nos pères qu'on ne pourrait le croire : c'est la Civilité
* Le Français travaille gaîment. {Voyage de France, 1648, p. 14.)
* Davity, Desc. de l'Univers, A. de Boislisle, Mém, des intendants I, 451-452. — Boulainvilliers, État de la France, I, 263, H, 200, 218. — Bossi, p. 325.
* Voyage de France, 1648, p. 15. — Lettres de l'abbé Le Blanc, 1758, n, 92.
* Voyages d'Auvergne, p. 302. — Voir aussi : Cambry, I, 225, 242, m, 69.
puérile et honnête. Elle s'efforçait d'apprendre aux paysans ainsi qu'aux artisans les usages, qui ont autant d'importance dans les relations de la vie que les rites et les formules dans les actes religieux et juridiques ; elle leur enseignait les moyens de ne pas être désagréable à autrui par les gestes et les paroles ; elle leur montrait la manière de se présenter, de saluer, de manger, avec des détails qui font sourire ceux qui y sont initiés, mais qui ont une importance réelle pour ceux qui les ignorent. On peut dire qu'elle a poli les aspérités du caractère et rapproché les distances entre les différentes classes, en réglant leurs rapports, en rendant leurs manières moins dissemblables*. Le Français était d'autant plus accessible aux enseignements que contient ce petit livre qu'il était naturellement sociable et bienveillant ; le paysan, qui connaît la misère, compatit volontiers à celle d'autrui ; il est hospitalier, il est charitable. Un fabliau du moyen âge nous représente un vilain, qui finit par forcer la porte du paradis en disant : « J'ai donné de mon pain aux pauvres ; je les ai hébergés soir et matin. . . »* Ces traditions charitables se conservèrent dans les campagnes. Le pauvre était accueilli dans les maisons avec une sorte de bonhomie cordiale ; on l'invitait à prendre place au foyer; on lui donnait une écuelle de soupe; il avait sa part des fêtes et des événements heureux, et il payait sa dette de reconnaissance en prières et en services.
* La Civilité puérile a été maintes fois réimprimée depuis le xvi« siècle, où Brunet en cite plusieurs éditions, jusqu'à nos jours. » Lenient, la Satire au moyen âge, p. 95.
LE CARACTèRK. 271
Le lendemain des noces, en Bretagne, les mariés lui servaient les restes du festin ; ils dansaient même avec lui*. Il était rare que le paysan refusât un morceau de pain à celui qui le lui demandait pour l'amour de Dieu.
Il ne regardait pas non plus à sa peine, pour aider un voisin dans l'embarras. Par un sentiment de solidarité méritoire, il labourera ou récoltera pour lui; là, il fera la moisson pour des malades et des orphelins^ ; il les recueillera même dans sa maison ; ici, il laissera plus large la part des glaneurs. Aux environs d'Hireon, chacun concourra à la construction de la chaumière que doivent habiter de nouveaux mariés. Une inondation ravage une vallée des Pyrénées. L'ingénieur du roi vient commander la corvée dans les vallées voisines ; il n'y trouve que les vieillards, les femmes et les enfants; tous les hommes ont couru spontanément au secours de leurs voisins. Un fermier du Maine ayant été incendié, les laboureurs des alentours travaillent gratuitement pour son compte pendant deux ans^ Si le paysan donne plus facilement son temps que son argent, le sacrifice qu'il fait de son temps n'en témoigne pas moins en faveur de son cœur.
Bienveillant à l'égard de ses égaux, le paysan était capable d'une sorte de politesse délicate à l'égard de
* Xavier Marmier, Nouveaux souvenirs de voyage, Franche-Comté, p. 290. — H. de la ViUemarqué, Barzaz-Breiz, II, 315.
« Ladoucette, p. 430. — Texier-Olivier, St Haute-Vienne, p. 96.
» Brayep, Stat, du dép, de l'Aisne, p. 74. — Dusaulx, Voyage à Barèges, 1, 66. — Inv, Arch, Sarthe, Supp. E. p. 188.
ses supérieurs. Madame de Lamartine en rapporte une preuve charmante. Elle était allée se promener avec ses enfants sur une montagne qu'on appelait la Fée ; à son approche, des petits pâtres effarouchés s'enfuirent en laissant leurs sabots. Il vint à la pensée des enfants de mettre dans chacun de ces sabots une pièce de monnaie et des dragées, dans le but de faire croire aux petits pâtres qu'elles y avaient été déposées par les fées. Les petits pâtres le crurent, mais non leurs parents; et le lendemain, sans se faire connaître, ceux-ci vinrent déposer à la porte de la maison de madame de Lamartine quatre petits paniers de jonc tout remplis de noisettes, de fromages de chèvre et de petits pains de beurre façonnés en forme de sabots*.
Les paysans étaient souvent dévoués aux seigneurs, qui de père en fils résidaient au. milieu d'eux. Ils avaient l'habitude, qui cessa au xviii® siècle, de leur faire continuellement des présents^; ils s'intéressaient aux événements heureux ou malheureux de leur famille ; ils entouraient d'une affection réelle les enfants qu'ils avaient vu naître. .Les bourgeois enrichis, qui rachetaient les terres seigneuriales, étaient vus par eux d'un mauvais œil; ils multipliaient souvent les droits et les amendes, et les paysans se plaignaient de leur avidité tracassière qui contrastait avec la bonhomie désintéressée de leurs prédécesseurs ^ On ne saurait croire à quel point dans certaines contrées ils
* Le manuscrit de ma Mère, 1871, p. 105-106.
* VAmi des Hommes, I, 162.
* Hersart de la Villemarqué, Barzaz-Breiz, II, 23.
étaient attachés à leurs seigneurs. Trois fermiers du pays de Léon, sachant que le leur devait 100,000 écus, lui fournirent, dit-on, cette somme, gérèrent ses terres pendant quarante ans, en lui laissant la moitié de ses revenus, et donnèrent à son épouse huit beaux chevaux de carrosse, afin qu'elle put venir à la paroisse d'une manière convenable*. Si cette tradition a le caractère d'une légende, d'autant plus qu'il est assez difficile de croire que trois fermiers aient pu disposer de 100,000 écus, elle n'en est pas' moins un indice du degré de dévouement que de bons seigneurs pouvaient inspirer. L'attachement profond qu'on leur portait se traduisait par des sanglots et des cris à leurs funérailles ; et l'on est vraiment touché en lisant la chanson populaire où l'on raconte la mort de l'un d'eux. Les portes de la chambre avaient été ouvertes, et tandis qu'autour de sa famille, ses nombreux serviteurs et ses métayers sanglotaient, le bon sieur de Nevet leur disait : « Mes métayers, ne pleurez pas; vous le savez, quand le blé est mûr, on le moissonne ; quand Tâge vient, il faut mourir. Taisez-vous, bons habitants des campagnes ; taisez-vous, chers pauvres de ma paroisse ; comme j'ai pris soin de vous, mes fils prendront soin de vous... ne pleurez pas, bons chrétiens, nous nous retrouverons bientôt »*.
Peut-on s'étonner si les paysans, qui répétaient ces traditions émouvantes, se sont levés à la voix de leurs seigneurs pour défendre leur religion proscrite par la
1 Ephémérides du Citoyen, 1769, H, 203. — Cambry, 1, 150. * H. de la Vilicmarqué, Barzaz-Breiz, H, 137-139.
Révolution? Les gentilshommes de Bretagne et de Vendée résidaient pour la plupart dans leurs terres ; les paysans faisaient pour ainsi dire partie de leur famille; ils chassaient avec eux, aux jours de battue; ils luttèrent à leurs côtés, aux jours de guerre civile. Sur d'autres points, on cite des paysans qui, pendant la Terreur, se rendirent à la ville voisine pour réclamer leur seigneur incarcéré; d'autres forcèrent même la porte de la prison où la dame de leur village était enfermée, la ramenèrent triomphalement dans son château, et y montèrent la garde pour qu'on ne vînt pas l'arrêter de nouveau*. Dans le Bourbonnais, on conduisit dans les fwisons plusieurs paysans qui avaient insulté leur maire et jeté son banc hors de l'église. « Dam ! disait un jeune et joli paysan, ils avont brûlé le banc de nof^ bon seigneur, puis ils voulont en avoir un eux-mêmes î Je n'avons pas voulu que la mairesse se quaiTe dans l'église comme une dame ; elle peut faire comme nous ».* Les paysans, qui admettaient les supériorités anciennes, avaient peine à reconnaître les nouvelles. On pourrait dresser une liste trop longue de ceux que leur attachement à leurs anciens seigneurs conduisit à la prison et à la mort, pendant les jours néfastes où la Terreur appliquait l'égalité, en jetant des représentants de toutes les classes sous le couperet de la guillotine.
Qu'on n'aille pas croire cependant que tous les paysans aient été dévoués à leur seigneur au point de
1 Comte de Champagny, le Correspondant, XQV, 237, 241. « Alexandrine des Escherolles, Une famille noble sous la Terreur, 2c éd., p. 30.
risquer pour eux leur liberté et leur vie ! Si Ton â pu dire : tel maître, tel valet, il est certain que les campagnards étaient souvent ce que les seigneurs les faisaient; rinsolence, la tyrannie, les exactions de quelques-uns de ces derniers avaient déposé dans le cœur de leurs vassaux des germes de colère, qui pour avoir été longtemps comprimés, n'éclatèrent qu'avec plus de violence à Fépoque de la révolution*. Un grand nombre de paysans applaudirent avec une sorte d'ivresse aux décrets qui supprimaient les droits féodaux; un trop grand nombre, saisi d'une ardeur sauvage, se précipita sur les châteaux, y porta le pillage et l'incendie, et à la lueur des flammes maltraita, insulta et fit périr les gentilshommes et les membres de leur famille, confondant dans une même fureur de destruction ceux dont ils avaient subi les outrages et ceux dont ils n'avaient reçu que des bienfaits. Ces incendies, ces assassinats éclatèrent comme autant d'explosions, à des reprises différentes, sur beaucoup de points du territoire, et particulièrement dans l'Est et le Midi^; les contrées de l'Ouest en furent moins atteintes, et il est à remarquer que de nos jours encore, c'est dans les régions voisines de la Manche et de l'Océan que se sont le mieux conservées dans les masses agricoles les traditions auxquelles on donne avec raison le nom de conservatrices. Les violences des uns opposées à la fidélité
* Cahiers de la sénéchaussée d'Aix, Arch. parlementaires, VI, 245, 276, 310, 430, 437, 442, etc.
« M. Taine compte six jacqueries de 1789 à 1792 et donne sur chacune d'elles des détails saisissants. {Les Origines de la France contemporaine y la Révolution, I, 23, 94, 369, 436.)
276 CHAPITRS XII.
des autres montrent quelles diiTérences profondes peuvent exister dans les sentiments et les actes d*hommes, qui vivent dans la même condition, le même pays et le même temps*.
On en trouve encore un exemple dans la timidité ou le courage qu'ils déploient selon les circonstances. Au village, le paysan est timide et défiant ; il a la terreur des revenants et des loups garous ; il s'effraie aisément. A la suite de la prise de la Bastille, une terreur panique se répandit dans toutes les campagnes, avec la rapidité d'une traînée de poudre qui s'enflamme, et la crainte qu'elle causa fut si profonde, que longtemps après on désignait dans certaines contrées Tannée 1789 sous le nom d'année de la peur^. Des bandes de brigands s'avançaient , disait-on , de toutes parts ; pour les repousser , les paysans s'armaient de leurs vieux fusils, de leurs fourches et de leurs faulx, et se mettaient en campagne jusqu'à ce qu'ils aperçussent les gens armés d'un village voisin, dont l'aspect lointain les effrayait parfois et les mettait en fuite. Ces mêmes paysans, enrôlés de gré ou de force dans l'armée, étaient les mêmes, qui sous le sentiment de la discipline et de l'honneur militaire, combattaient avec une ardeur et une solidité qui méritaient l'estime et faisaient l'orgueil de leurs chefs.
En résumé, le caractère du paysan d'autrefois est à la fois rude et rusé, énergique et facile à décourager,
* Dans la Haute-Bretagne, les mêmes paysans qui incendièrent d'abord le château du seigneur, incendièrent ensuite celui du maire et du juge de paix. (Borie, Desc. Ille-et- Vilaine, an ix, p. 9.)
« C'e Jaubert, Glossaire du Centre de la France, II, 168.
LE GARACTÈaE. 277
capable de révolte et de dévouement. Le campagnard se plaint souvent avec raison, mais aussi par calcul; avec l'élasticité qui tient à notre race, il passe rapidement de rabattement à la gaîté, de l'inquiétude à la confiance. Plus fin qu'il n'en a l'air, on l'appelle le « bonhomme », et l'on n'a pas tort. Économe jusqu'à l'avarice, il sait au besoin se montrer secourable. Chez lui, l'instinct est souvent en lutte avec l'intelligence ; chez lui, la nature, qui a quelque chose de fruste, a besoin d'être assouplie par l'éducation, et c'est l'éducation, dirigée par le clergé, qui s'est efforcée pendant les derniers siècles, de le rendre plus moral, plus instruit, plus poli et plus éclairé. A tout prendre, malgré ses défauts et ses vices, dont il faut tenir compte, on peut lui appliquer le jugement que le D' Rigby ex-» primait en 1789, au moment de quitter 4a France : « Je suis charmé, disait-il, du peuple de ce pays ; travail, contentement et bon sens sont les principaux traits de son caractère*. »
* « I hâve been delighted with the people ; industry, cheerfulness and good sensc are conspicuous marks in tlicir character. » (D>^ Rigby '^ letters from France, p. 147.)
La religion, qui s'était d'abord et surtout développée dans les villes, avait jeté des racines profondes dans le sol des campagnes comme dans le cœur de leurs habitants. Le paysan y était attaché par la force des traditions et de l'éducation ; les seuls enseignements qu'il entendit, les seules images qu'il vit, présentaient à ses yeux et à son esprit les préceptes, les traditions et les mystères du christianisme. C'est le clocher de l'église qu'il aperçoit à l'horizon, lorsqu'il regagne sa demeure, après une journée de travail, après une absence plus ou moins prolongée. Lorsqu'il laboure ses champs, le seul son qu'il entende au loin, c'est celui des cloches, et la cloche est pour lui le signal de la courte prière, que les travailleurs, disséminés sur le territoire, adressent en même temps à la vierge Marie. Çà et là, au bord des chemins, à l'angle
des carrefours, s'élèvent de petites chapelles, se dressent des croix, monuments ou symboles religieux, qui rappellent soit le trépas d'un chrétien mort par accident, soit une tradition miraculeuse, soit le souvenir d'une récente mission ou d'une pieuse donation*. Le catholicisme a peuplé la campagne de ses monuments,, afin de montrer à tout instant à l'homme qu'il est des vérités morales supérieures à la nature impassible qui l'entoure.
Cette religion, dont l'homme des champs trouvait à chaque pas les signes, présidait à tous les actes importants de sa vie. Elle le marquait au baptême de son empreinte ; dans les villages de Champagne, on le portait à l'église, aussitôt sa naissance, dans un lange de «erge rouge ou bleue, garni d'une frange de soie*, et les coups de fusils retentissaient jusques dans la nef pour saluer l'arrivée d'un chrétien. La première communion et la confirmation se faisaient avec une solennité qui laissait de profonds souvenirs dans le cœur des enfants. Lorsque l'évêque venait pour donner la confirmation, les jeunes gens allaient au-devant de lui, tambour en tête, et le conduisaient jusqu'au presbytère, au milieu d'une double haie formée par les hommes et les femmes de la paroisse agenouillés sur son passage'. C'était la religion qui par la bénédiction»
1 Inv. Arch. Vosges, H, 340... Eure-et-Loir, UI, 44, 77, 296, 430, s Un lange à baptiser les enfans de mouUeton rouge, plus deux
olUes d'cnfans garnys de dentelle de toille fine, 6 1. (1762). (Arch.
Jud. Aube, no 1398.) » Inv, Arch. Sarthe, Supp. E, p. 481.— Règlement de 1680. Lalore,.
Ane» discipline du diocèse de Troyes, HI, 217.
nuptiale sanctionnait le mariage, et lorsque la- mort approchait, c'était encore elle qui apportait à Thomme les derniers sacrements, qui devaient lui ouvrir Taccès de la vie meilleure dont elle lui avait enseigné Texistence.
A cette heure suprême, le paysan, redoutant le châtiment de ses péchés, sentait sa ferveur se raviver et se montrait disposé à céder aux suggestions du prêtre qui le pressait de faire des legs à sa paroisse*. Le cu^é avait le droit de rédiger les testaments, en présence de témoins, et la plupart de ces testaments portent à la fois Tempreinte de son style et des sentiments religieux du mourant. Celui-ci commence par recommander son âme à Dieu, à la glorieuse vierge Marie, au glorieux saint Michel, archange, à saint Jean-Baptiste, aux bienheureux apôtres, à son patron et à « toute la cour vénérable du Paradis. » C'est une sorte de formule consacrée, qu'on retrouve avec de légères variantes en Bretagne^ comme en Champagne, dans l'acte de dernières volontés d'un pauvre manouvrier comme dans celui d'un duc et pair^ Puis, le testateur détermine la quantité de messes et de prières qui seront dites pour le repos de son âme, règle la nature
* Pour obvier à Tabbus qu'ilz (les curés) commectent, dit le cahier de Trainel en 1614, en recepvant les tcstamens des malades par lesquciz^Us les induisent à laisser grandes quantités de messes et ser- • ▼ices, sans avoir esgard à ung grand nombre de pauvres enffans mynenrs nécessiteux, il leur sera faict deffences de recepvoir aucuns testamens à peine de nullité. (Arch. mun. de Troyes, BB 16.)
• E. Frain, Mcsurs et coutumes des familles bretonnes avant 1789, H, 59. — Voir aussi : Théron de Montaugé, p. 119.
» Mém. du duc de Saint-Simon, éd. Chéruel, XX, 98.
des services religieux, le nombre des cierges que Ton y brûlera, et parfois laisse quelques pièces de terre ou une somme d'argent à la fabrique de son église^ Il indique aussi le lieu de sa sépulture, qui peut avoir lieu dans l'église même, dont Tintérieur n'est pas exclusivement réservé pour Tinhumation des seigneurs et des prêtres. En 1685, la servante d'un laboureur veut être enterrée dans Téglise de Saint-Mesmin, « proche Teau benistier », et pour obtenir cette concession, elle donne à la fabrique un écu et un quartier de terre; elle stipule en outre qu'on lui fera dire une messe tous les deux ans. En 170A, la femme d'un laboureur, qui laisse à sa paroisse les deux tiers d'une maison, veut être inhumée en face de l'autel de la Samte- Vierge. Un paysan rappelle qu'il doit l'être dans la nef, « au devant du crucifix, lieu de la sépulture de ses ancêtres »*. On rencontre encore dans les églises rurales du Soissonnais de nombreuses pierres tumulaires, où sont gravés les traits, le costume, le nom, les qualités des fermiers et des laboureurs dont elles sont destinées à conserver la mé^loire^ Les vieilles familles de cultivateurs ont pour suprême consolation de voir leurs membres reposer dans le sanctuaire à la décoration duquel ils ont contribué de leur vivant. « J'ai vu, dit un auteur du xv!!!"* siècle, dans une église de village un très grand vitrage peint et historié dans toute son ét^due
1 A partir du commencement du xyiii» siècle, les legs furent presque toujours faits en argent. Voir un curieux tableau des legs faits à la fabrique de Bassuet. (Mordillât, p. 184-190.)
« A Joncreuil, en 1694.
» Félix Brun, la Vie privée des Paysans, p. 18, 61, 62.
aux frais d'un laboureur, représenté sur le premier panneau, à la tête de six garçons de différons âges; le panneau correspondant est rempli par sa femme, à la tête de sept enfants. Dans cette représentation, ils offrent à Dieu leur nombreuse famille, comme une grâce et un don de sa bonté »*. Le souvenir de la famille se perpétuait ainsi, mieux encore que par les épitaphes inscrites sur les dalles tumulaires de Féglise et sur les croix de pierre dressées dans le rustique cimetière qui Tentourait.
Nombreux sont les legs faits par les paysans en faveur de leur paroisse, « pour la rémission de leurs péchés ». Ils stipulent, pour la plupart, des fondations pieuses, comme celles de cette femme de laboureur, qui, en échange des pièces de terres qu'elle laisse à la fabrique, veut qu'il soit « annuellement et perpétuellement célébré en sa paroisse vingt-deux messes basses, savoir trois des morts et dix-neuf services de la Sainte- Vierge, en sa chapelle restablie par ses soins et ceux de son mary ». Un autre laisse ses paniers à miel à Téglise; un berger lui abandonne tout ce qu'il possède. Il est à remarquer qu'il est célibataire, et que d'ordinaire ceux qui font des donations importantes à la fabrique n'ont pas d'enfants ou disposent d'une sorte de superflu. Ils font aussi des legs à la confrairie du rosaire, à certaines chapelles, et pour l'entretien de décorations spéciales, comme le beau drap et le luminaire des trépassés ^ L'instruction des en-
« Grosley, Londres, 2« éd.. H, 88, 89.
s A Saint-Mards. Arch. jud. Aube, qo 1436.
fants est aussi pour certains paysans une œuvre pie^ et Toti peut lire dans un testament de 1618 : « Au ca» que les habitans facent bastir ung logis pour loger un maistre d*escolIe, que Ton coupe et prenne vingt pièces de bois de cbesne on aultre... dans mes plantations*. » On laissera aussi des biens ou de l'argent pour fonder des écoles, à condition que les écoliers prieront pour leur bienfaiteur*.
La piété des paysans se manifestait, non seulement par leur» legs, mais par les nombreux services religieux que Ton faisait à l'occasion de leurs funérailles. Cest ainsi qu'on dit pour un laboureur, en 1731, « sept services hauts avec vigiles, » tant pour Tenterrement que pour le bout du mois et le bout de Tan. On célébrait d'ordinaire pour chaque service trois messes hautes et trois messes basses, pendant lesquelles on allumait tous les cierges de Téglise, sans compter les vigiles, les recommandations et ïes libéra^. Les funérailles attiraient toujours une grande affluence de parents et de voisins. Elles donnaient lieu au xvif siècle aux démonstrations bruyantes des femmes, des filles ou des proches parentes des décédés, qui suivaient leur convoi en se lamentant d'une manière déchirante sur un rythme traditionnel*, et poussaient sur leur tombe « de tels cris et hurlements » que le clergé
1 Arch. de TAube, 40, 68 G.
» Ch. de Ribbe, p. 485.
9 Arch. jud. de l'Aube. — Arch. parlementaires, VI, 272. — Félix Brun, la Vie privée des Paysans, p. 64, 65.
♦ Bladé, Poésies populaires de la Gascogne, I, p. xi, 212-23i.
était obligé de les interdire ^ Le regret des morts, inspiré par les sentiments les plus respectables de la famille et soutenu par les croyances religieuses, suscitait dans certaines contrées de touchantes manifestations. En Bretagne, on plaçait de petits bénitiers sur les tombes, pour écarter les mauvais esprits ; on passait tles nuits, en pleurant sur la pierre funéraire qui recouvrait les restes des parents, et Ton entourait de fleurs les lieux de sépulture plantés d'ifs, d'aubépines et de peupliers ^
Quand il s'agit de messes, de funérailles, de services funèbres, le paysan, qui connaît si bien le prix de l'argent, donne sans marchander; il fera aussi des prodiges de générosité pour l'entretien et l'embellissement de son église ^ La dîme lui coûtait davantage; le casuel pouvait lui paraître trop élevé ; la glane que les vicaires du Maine étaient obligés de faire pour subsister était mal accueillie dans certaines maisons, où l'on ne se faisait pas faute de leur lancer des propos indécents*. Les quêteurs de tous genres qui parcouraient les campagnes étaient souvent vus d^un œil peu favorable. Si l'on recevait d'ordinaire avec un affectueux respect les pères capucins qui, le bâton à la main et la besace sur l'épaule, allaient demander leur
1 Ord. syn. Bordeaux, 1639, p. 388-389. - RègL syn. Aire, 1643, p. 55. — Voir aussi Ladoucette, p. 459.
« Cambry, I, 75, 229. — Aux environs de Montargis, chacun creusait et entretenait sa fosse. (Grosley, Londres, II, 330-331.)
• Baurein, Variétés bordeloises, III, 418.
♦ A. Bellée et V. Duchemin, Cahiers du Maine, I, 131, 399, 437, 518, 537. — Arch. parlementaires, VI, 272.
286 CHAPmuB xiii.
subsistance de maison en maison S on considérait comme une « surcharge bien incommode » les quêteurs de toute espèce et de tout pays, même des pays étrangers, qui venaient solliciter la charité des villageois*. A la fin du moyen âge, les quêteurs étsdent innombrables; ils transportaient et montraient des reliques pour exciter la générosité des fidèles ;• au XVII* siècle, ils les exposaient à la vénération de ces derniers sur les ânes ou les mulets, qui en étaient chargés'; mais, malgré les statuts des évèques, qui empêchaient de quêter certains jours en dehors des paroisses, malgré les ordonnances qui soumettaient à leur contrôle les quêteurs et les montreurs de reliques \ ceux-ci continuaient à parcourir les campagnes, à la veille même de 1789*.
Si le paysan criait contre les dîmes et les quêtes, il n'en fréquentait pas moins les offices paroissiaux et Iqs sacrements dont on lui faisait une stricte obligation. On menaçait d'excommunication ceux qui manquaient trois fois à la messe paroissiale, et les pères de famille étaient tenus d'y conduire leurs enfants
* Fortin, Souvenirs, II, ^. — Chateaubriand, Génie du christia* nisme, 4« partie, liv. IV, ch. VI.
« Cahiers des paroisses du Maine, I, 69, 132. — Tels étaient les « questeurs de brusié, » qui en 1614, fabriquaient de faux certificats d'incendie et « estaient ainsi Taumosnc des vrais pauvres. » (Cahier de Traînel, en 1614. Arch. mun. de Troyes, BB 16.)
8 La Fontaine, l'Ane qui porte des reliques, liv. V, fable XIV.
* Const, synodales de saint François de Sales, 1648, p. 54. — St. synod. de Bordeaux, 1639, p. 365. — Ord. Autun, 1706, p. 52.
» Des Essarts, Dict. de la police, III, 203. — Cahier de Praslin, Aube.
et leurs serviteurs ; si ces derniers étaient occupés à la garde des troupeaux , il fallait au moins les y faire venir tous les quinze jours*. Un prédicateur du siècle dernier nous montre les villageois qui s'y rendent de toutes parts, portant des vêtements modestes, mais dont « la propreté attentive, la grâce champêtre » suppléent à la richesse. « Les voies publiques, dit-il, les plus petits sentiers sont parcourus en hâte par un essaim de bons fidèles; tous arrivent enfin et se placent en ordre ; ici les pères et les jeunes hommes, là les mères et les vierges; l'âge de la première innocence est admis plus près du sanctuaire. Les chants augustes se font entendre ; ils sont simples et faciles ; tous les assistants les savent et les répètent »'. La dévotion avait pourtant diminué aux approches de la révolution, sous Tinfluence des classes supérieures. « Autrefois, dit le marquis de Mirabeau, tout le monde allait à la messe, tous les matins, même les officiers... aujourd'hui nous ne battons plus nos gens, mais nous ne les menons pas à la messe, parce que nous ne sommes pas dévots »'. A la campagne, les églises étaient toujours pleines le dimanche*, et ne suffisaient pas dans certains pays à contenir l'affluence des fidè-
1 Régi, du diocèse d'Aire, 1643, p. 32, 33.
* Discours sur les mceurs rurales^ par l'abbé Fauchet, 1788, p. 35 et 36. Ce discours fut prononcé dans l'église de Suresne, à l'occasion du couronnement d'une rosière, en présence de Madame, comtesse d'Artois ; les idées nouvelles, qui s'y font jour, permettent de présager le rôle que Fauchet jouera pendant la révolution.
* VAmi des Hommes, I, 166, 167.
* F. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, I, 303.
288 GiLVPiTas xui.
les*. A défaut de ferveur, lesvillageois y avaient « une tenue convenable ». Les \ignorons de l'Orléanais, si décriés, ne manqu^dent point aux offices ; mais on leur reprochait de s'y endormir et d'y trouver surtout une occasion- de se réunir, pour se concerter ensuite contre les bourgeois qui les employaient*. Dans certaines régions, la piété était sincère et profonde. Elle se manifestait dans tous les actes de la vie. Le cultivateur faisait graver des sentences religieuses sur la façade de sa demeure'; il consignait les expressions de sa foi jusque dans ses livres de comptes ; la mère de famille était profondément pénétrée de ses devoirs et de ses croyances, qu'elle inculquait aux enfants dès le premier âge*. En Bretagne, rien n'égalait la dévotion dies deux sexes. Dans les églises, les hommes séparés des femmes, immobiles comme elles, débitaient des prières qu'ils croyaient propres à guérir les maladies, à féconder les champs, à chasser les démons*.
* Baurein, Variétés hordeloises, lU, 145.
« Inv. Arch. Sarthe, Supp. E, p. 75, 77. — J. Boullay, p. 484, 485.
* Comme cette inscription dans un village de rAllicr : Que sert à l'homme amasser biens et perdre l'âme. (Congrès archéologique, 21» session, p. 41.) — Sur la piété exceptionnelle des habitants de deux villages de Champagne, voir Royer Collard, par Philippe, p. 11.
* Charles de Ribbe, les Paysans d'autrefois. La réforme sociale, m, 611, 617.
* Cambry, I, 65. — Dans le Morvand, l'immense majorité des habitants communie à Pâques. (Baudiau, le Morvand^ 2fi éd., 1865, 1, 43.) — En 1667, à St-Brisson-Aumaire, tous les habitants communient, sauf le seigneur et son fils. [Ibid,, II, 91.) — Un mendiant trouvé mort dans une grange a dans sa poche un certificat de catholicité du curé de son village, attestant qu'il fait profession de la religion catholique et qu'il a satisfait à son devoir paschal pour la présente année. (Inv. do 1788. Arch. jud. Aube, n© 1713.)
Le paysan était disposé à pratiquer des dévotions particulières, que le clergé encourageait souvent. Si on le détournait des pèlerinages isolés, qui étaient plutôt des occasions de libertinage que d'édification*, il en faisait encore avec toute sa paroisse sous la direction de son curé ; il assistait aux missions qu'à des intervalles éloignés on prêchait dans les villages ; il suivait les grandes processions, qu'on faisait non seulement a,ux Rogations, à la Fête-Dieu et pour le vœu de Louis XIII, mais à celles qui avaient pour but d'obtenir la pluie, la sécheresse ou la fin d'une épizootie*. Dans le Nivernais, les habitants de plusieurs villages se réunissaient pour suivre pieds nus, avec leurs bestiaux, des processions destinées à préserver ceux-ci des maladies. L'usage des processions y était si invétéré qu'il persista même dans les premiers temps de la Révolution; au mois d'août 1790, la municipalité d'un village décida qu'elle se rendrait avec les habitants dans le sanctuaire d'un bourg voisin, pour obtenir de la pluie par l'intercession du saint que l'on y vénérait ^
Les paysans, dont la religion n'était pas désintéressée, ne manquaient pas d'invoquer certains saints pour des causes déterminées. Dans le centre de la France, on appelait mal à saint ou mal de saint la
^ Vie de Af. Roy, p. 39. Comme il y a souvent moins de lits que de personnes dans ces pèlerinages, Dieu sait combien toutes les règles de la modestie y sont blessées. {Ibid.)
« Inv, Arch. Sarthe, Suppl. E, p. 217, 239, 380, 460.
' E. Pallier, Recherches sur l'histoire de Châtel-Censoir. Bulletin de la Soc. des se, hist. et naturelles de l'Yonne, XXXIV, 111, 112.
maladie dont un saint pouvait guérir* ; le clei^ était même obligé de défendre des cultes superstitieux, comme ceux que Ton célébrait par suite d'équivoques ridicules en Thonneur de saint Loup et de saint Clair ; le premier, à cause de son nom de Loup, était invoqué pour la conservation des brebis; le second passait pour avoir le pouvoir de rétablir les vues menacées ou affaiblies*. Mais d'autres saints se virent toujours invoqués dans le Limousin, comme saint Eutrope à la jambe duquel les filles qui voulaient se marier attachaient une jarretière, et le patron de Damac qui passait pour guérir les maladies, lorsqu'on atteignait avec une pelote de laine la partie de sa statue qui correspondait à la partie du corps où Ton souffrait®.
Le paysan, peu éclairé, est volontiers superstitieux; il croit que l'eau bénite a plus de vertu, si on la conserve dans un vase fait d'une façon déterminée; il garde les œufs pondus le vendredi saint, parce qu'il leur croit des propriétés particulières pour éteindre les incendies ; il s'abstient de viande le jour de Pâques pour guérir de la fièvre ; il fait saigner ses chevaux le jour de la fête de saint Philippe et de saint Jacques plutôt qu'un autre jour*. Dans quelques pays, on croyait que les enfants morts sans baptême ressuscitaient, si on les posait sur certains autels, pour mourir de nouveau aussitôt que le sacrement de baptême
* Comte Jaubert, Glossaire du Centre, II, 297.
> Régi. d'Aire^ 1643, p. 47. — Saint-Ferréol, Recherches hist sur Brioude, 1881, II, 151.
8 J. J. Juge, p. 124.
♦ Décrets synod, du diocèse de Troyes, 1640, p. 53.
leur avait été administré*. Là, on forçait les curés à exorciser le mauvais temps, pour le faire cesset-. Ailleurs, ce sont les prêtres qui font chauffer une des clefs de r église, à laquelle ils donnent le nom de clef de saint Pierre, et dont ils marquent les hommes, les femmes, les chiens et les bestiaux, afin de les préserver de la rage^ Le haut clergé, surtout dans le cours du XVII® siècle, s'efforça de combattre ces pratiques qu'une dévotion mal raisonnée inspirait; mais sous Henri IV, il partageait la croyance que les paysans avaient dans les revenants. Un laboureur de la Guienne affirma à l'archevêque de Bordeaux, que sa mère décédée lui était apparue plusieurs fois depuis dix ans, tantôt sous la forme d'un pigeon blanc, tantôt dans sa forme naturelle, disant qu'elle ne pouvait jouir de la gloire étemelle, parce qu'elle était excommuniée pour n'avoir pas fait les révélations prescrites par un monitoire. L'archevêque accorda l'absolutioû, que le curé alla prononcer sur la tombe de la défunte '. Plus tard, le clergé n'eût point favorisé ces croyances, qui persistaient dans les campagnes, et les histoires de revenants que nous y rencontrons au xviii* siècle sont surtout des récits de farces gratuites ou de supercheries intéressées. C'est ainsi qu'un vigneron renvoyé par son maître s'imagine, pour faire déguerpir son successeur, d'aller gémir à sa porte la nuit, en le suppliant de faire dire des messes
1 Courtalon, Hist. man. de Villemaur, p. 235.— Ladoucette, p. 462. — Inv, Arch. Vosges, ïi, 577.
* J. B. Thiers, Traité des superstitions qui regardent les sacre* ments, 1741, l, liv. IV, ch. IH.
» Ord. syn, Bordeaux, 1639, p. 422. Acte de 1609.
202 CHAPITRE xiir.
pour une âme retenue dans le purgatoire ; le maître et le nouveau vigneron restèrent incrédules,' et ayant guetté la nuit le faux revenant, ils l'assaOlirent de tels coups de bâton qu'ils lui ôtèrent Tenvie et la possibilité pendant quelque temps de revenir*.
Si le clergé rural avait partagé, à la fin du moyen âge et jusqu'au milieu du xvii* siècle, quelques-unes des croyances superstitieuses de ses paroissiens, il en était généralement dégagé et s'efforçait de les combattre au xviii* siècle. Le curé de campagne à cette époque est un homme instruit, qui n'est pas étranger au mouvement des esprits. Plus d'un ressemble au curé de la Louptière « homme du monde avec des mœurs sévères », qui « lit la Gazette et les Saints-Pères »*. Plus d'un s'occupe de sciences avec un succès qui porte au loin sa réputation ^ Il peut être au courant des ouvrages sur l'agriculture et l'économie politique, et en faire profiter ceux qui l'entourent. On compte sur lui « pour rectifier les préjugés populaires, tels que la croyance aux sorciers et aux loups garous »*. Parfois, appartenant aux classes privilégiées, il a renoncé à tout pour se consacrer uniquement aux habitants des campagnes, et non content de partager
i Boullay, p. 447, 448.
« La Louptière, Poésies et Œuvres diverses, 1768, 1, 203.
• Sauzay, Histoire de la Persécution révolutionnaire dans le Doubs, I, 16. M. Sauzay cite, entre autres, Bergier, qui fut longtemps curé de Flangebouche, et dont la réputation fut européenne. — Sur rinstruction des curés, voir le Clergé des campagnes avant la révolution de 4789, par Mï' Meignan, le Correspondant, CXII, 427.
* Baurein, Variétés hordeloises, 2* éd., HI, 23.
ses revenus avec eux, il leur laisse en mourant une grande partie de sa fortune*. Le curé est vraiment le guide et le père spirituel de ses paroissiens, qui ont pour lui, dans certaines provinces, une confiance et une vénération sans réserve*. Pénétrant dans leurs maisons, souvent dans leur conscience, il sait quels maux il doit soulager, quels torts il doit redresser. II est le premier au chevet des malades, leur apportant avant le chirurgien les premiers remèdes du corps, en attendant qu'il leur administre ceux de Fâme. Il console les affligés, il soulage la misère^; il n'est sourd à aucune des douleurs morales et matérielles. S'il comprenait avec intelligence les devoirs de sa mission, le bon prêtre exerçait autour de lui une autorité patriarcale que nul ne songeait à lui contester. « Si vous eussiez vu, dit un contemporain, les habitans autour de lui les fêtes et dimanches en soitant de la grande messe, comme il les accueillait, comme il s'informait de leur famille, vous eussiez dît : Voilà un père au milieu de ses enfants*. » Tous ne méritaient pas qu'on en fît ainsi
1 Taine, la Révolution^ 111, 414. — Sauzay, I, 16.
« Les paysans avaient pour leurs prêtres un respect au-dessus de toute expression, dit-on dans le Gers en 1790; leurs curés étaient leurs dieux... (Gazier, Lettres à Grégoire, p. 105.)
» Vie de M. Roy, curé de Perse, p. 15.
* La Vie de mon Père, II, 131. — Rétif de la Bretonne nous a tracé le portrait d*un digne curé de campagne, en parlant de son frère Edme-Nicolas Rétif, curé de Courgis, près Chablis. On ne saurait mieux faire connaître le rôle d'un prêtre pénétré de l'importance et de l'utilité de sa mission. {Ibid,, U, 118-128. — VEcole des Pères, I, 279-286.) — On trouvera un portrait du même genre dans Mes Récapitulations, de BouiUy (I, 87-109). — Mercier fait aussi l'c-
294 CHAPITRE XIU.
reloge; il y avait des prêtres qui ne faisaient pas Tédification de leur paroisse et qui étaient entrés dans les ordres, non par vocation sincère, mais pour s'exempter des charges publiques et du travail ^ ; msds en général, le rôle du curé était relevé par le caractère de sa mission ; au milieu des laboureurs absorbés par une tâche matérielle, il rappelait les droits de l'esprit et montrait le ciel à l'homme que les nécessités de sa condition cour* baient vers la terre.
Il avait aussi, depuis le commencement du moyen âge, accompli une tâche incessante et non moins méritoire ; comme le sculpteur qui pétrit la glaise pour en faire sortbr une œuvre artistique, il s'était efforcé de dégrossir et de modeler selon des principes supérieurs l'âme et l'intelligence du paysan; il avait été sous ce rapport l'artisan de la civilisation, apportant jusque dans les hameaux les plus reculés le rayonnement des lumières des villes. A une époque où nul ne se préoccupait de l'instruction, il l'avait mise à la portée des plus humbles, des plus déshérités; un de ces saints prêtres, désespérant d'attirer à l'école les petits pâtres qui gardaient au loin les troupeaux de leurs parents, allait les chercher au fond des bois et dans les champs écartés, pour les instruire des vérités de la reli-
ioge des curés de campagne ; selon lui, ils doivent être considérés comme les consolateurs du peuple. En général, leur vie est innocente et leurs mœurs fort honnêtes, et il en connaît plusieurs, qui malgré Fextrôme médiocrité de leur prébende trouvent le moyen de faire infiniment plus de bien que des millionnaires lûême généreux. (Mercier, Mon Bonnet de nuit, Lausanne, 1788, 1, 235, 236.) » Inv. Arch, Calvados, C. 281.
gion *. Il avait surtout réformé les instincts mauvais, s*efforçant d'adoucir la rudesse des caractères par l'ascendant de la bonté, de combattre les passions violentes et de réformer les mœurs par la menace des peines et la promesse des récompenses d'une autre vie. Un livre édifiant nous faire connaître comment, avec l'aide de l'administration civile, un pasteur sage et zélé pouvait conduire au bien, au travail, à la pratique des vertus sociales et religieuses, la population presque sauvage d'un village reculé , qui avait déserté la culture pour s'adonner au braconnage et pour mener une vie d'agitation, d'ignorance et de misère ^ Image vraie de l'influence civilisatrice et moralisatrice de la religion, qui pendant des siècles avait lutté contre les instincts grossiers du paysan, en essayant d'épurer son âme et d'élever son intelligence.
* Vie de M, Roy, curé de Perse, p. 22.
* Le modèle des Pasteurs, ou Précis de la vie de M. de Serhin, curé de village, par P. (l'abbé Picot de Closrivière), 1779, in-12 de 2S0 p. — Voir à TAppendice Varticle consacré à llnfluence bienfaisante des curés de campagne. — Les curés, il est vrai, ne réussissaient pas toujours ainsi, et comme nous l'avons montré dans le Village ^ous l'Ancien Régime, leur influence avait dans quelques contrées diminué à la veille de la Révolution. Un prêtre déplore ainsi en 1761 la conduite de ses paroissiens : « Un curé ne saurait leur être agréable •qu'en les laissant vivre à leur fantaisie, en se grisant, Jurant, jouant avec eux et manquant au devoir essentiel où il est de les instruire par des prônes. En général, les habitants de Pesy n'aiment pas à entendre la parole divine ; ils se croient les gens les plus éclairés du monde ; ils refusent à leur curé, même en payant, ce qu'ils vendent à un moindre INrix au marché, et n'ont pas de plus grand plaisir que de faire de la peine à leur curé. On a beau les prendre par la politesse et la douceur» on n'en avance pas davantage ». {Inv. Arch, Eure-et-Loir, III, 486.)