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CHAPITRE VI L'AISANCE

« Né four la peine », c'est la devise qui surmonte une vieille estampe, où le dessinateur a représenté un « homme de village » de la fin du règne de Louis XIV. Ce campagnard, vêtu d'une veste et d'une culotte, porte des bas troués et des sabots. Un fléau est appuyé sur son épaule, tandis qu'une houe et une pioche fourchue sont accrochées sur son avant-bras. Il s'est levé dès l'aurore, comme l'indique le coq perché sur son manteau, avec cette mention : Réveille-matin de campagne^ et il jette du grain à ses poules. 5a journée est d'un petit prix^ dit la légende en parlant de la poule ; plus loin, on voit le cochon, méprisé et nécessaire; la vache , si précieuse pour l'homme puisque par son moyen Von boit et mange; les ruches, où s'abrite l'abeille. Chacun a part à ses travaux^ dit-on. Dans le lointain, le vigneron pioche, le cultivateur laboure, le clocher du village pointe au-dessus du versant du coteau ; enfin

Ton aperçoit la chaumière, à la porte de laquelle se présente le collecteur, et dont le pignon porte cette inscription : But des gens de campagne^ tailles payées \

Cette estampe, quelque peu satirique, nous montre sans fard l'existence et les ressources de Thomme de village au commencement du xvni* siècle ; il vit au milieu de ses instruments de travail, de ses bestiaux et de ses champs ; sa chaumière est l'abri, où il se repose en paix lorsqu'il a payé ses impôts. C'est qu'ihn'a pas seulement à lutter contre le sol et les intempéries pour conquérir sa subsistance ; il faut qu'il lutte contre les obstacles que les institutions lui opposent. Obéissant sans le savoir à cette loi de nature qui veut que l'homme aspire à rendre sa condition meilleure, il multipliera, souvent en vain, ses efforts pour y parvenir. A coup sûr, sa condition, toute précah-e qu'elle soit, vaut mieux que celle de ses pères. Sait-il que ses pères étaient serfs, gens de main -morte, de « poesté », attachés à la glèbe, corvéables et taillables à merci, enlacés dans tous les liens du réseau

* Estampe intitulée VHomme de village, à Paris, chez N. Guerard, graveur, me S.-Jacques à la Reyne du Clergé, proche S.-Yves. Cette estampe fait partie d'une série qui représente : !<> Thomme de guerre ; 2o l'officier de marine ; S^ l'artisan. Il est intéressant de comparer Testampe de VHomme de village avec celle du laboureur de la Danse des morts, d'Holbein, au bas de laquelle on lit ces vers :

 la sueur de ton visage Tu gagneras ta pauvre vie.

George Sand a décrit et commenté cette gravure avec éloquence au début de son beau roman rustique la Mare au Diable,

féodal? Sait-il qu'ils furent longtemps pillés et maltraités par les gens de guerre, et qu'ils endurèrent des maux terribles pendant la guerre de cent ans, les guerre de religion et la Fronde*? Les traditions s'effacent si vite qu'il est peu probable que le paysan de la fin du règne de Louis XIV connaisse le sort de son trisaïeul. Il apprécie le sien, et il en voit surtout les mauvais côtés ; il ne perçoit pas nettement l'amélioration de sa situation sociale; il ne pressent pas davantage les progrès que verront ses enfants. Sans doute il subit trop souvent la misère ; il est encore assujéti à des corvées seigneuriales, d'ordinaire limitées et pour lesquelles il reçoit des indemnités en argent ou en vivres' ; sa propriété est encore grevée de droits féodaux ; mais nul ne peut l'en déposséder, et il est certain de la transmettre à ses héritiers naturels. Il sait que les lois le protègent, s'il ignore que la France est celui des grands États de l'Europe, après l'Angleterre, où les propriétés sont le plus assurées'; et il travaille avec persistance,

*■ Sur les maux éprouvés par les campagnes pendant la Fronde, voir : A. Feillet, la Misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Pauly 4e éd., 1868.

* Vers 1770, les laboureurs et les manouvriers, appelés par corvée h casser la glace des pièces d'eau et à enlever les feuilles mortes des »Uées du ch&teau de Villacerf, reçoivent les premiers 6 sous et les seconds 4 sous par jour. (Arch. de l'Aube, E, reg. 59, 60.) En Franche- Comté, il était d'usage de donner au serf corvéable 2 livres de pain et une pitance raisonnable. Ailleurs, on lui donne à dîner. (Finot, . Intr. à YInv. Arch. de la Haute-Saône, p. 7. — Inv, Arch. Vosges, II, p. 22.)

> Voltaire, Police et législation. Pensées sur Vadminislralion pU' blique.

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dans la pensée instinctive que son labeur ne sera pas stérile, malgré Texcès des impôts, malgré les redevances féodales, malgré les effets nuisibles des règlements et des usages.

Notre homme de village appartient à la classe moyenne des travailleurs de la terre. Au-dessus de lui se trouvent les propriétaires qui cultivent leurs biens avec des serviteurs, et les gros fermiers qui exploitent d'importants domaines; au-dessous, ce sont les manouvriers ou les ouviîers agricoles, qui vivent de leur salaire et non des produits du sol. Lui, c'est le petit laboureur, le métayer, qui travaille avec sa famille, vivant au jour le jour sans l'aide de personne, cultivant le domaine d' autrui qu'il tient à loyer ou le champ qu'ont acquis ses pères, heureux s'il peut y ajouter un nouveau champ. Sous ses hangars, dans sa chambre même, sont déposés ou suspendus ses instruments de travail ; sa charrue, dont la forme parfois ne s'est pas modifiée depuis les Romains, et qui naguère encore en Auvergne était garnie de sortes d'oreilles en silex taillé * ; sa herse, ses bineaux, sa faulx, sa pioche, son pic, sa houe, sa « besche de fer fournie de son manche », ses faucilles, sa serpe, sa cognée, qui pour la plupart ont conservé les formes du môyen-âçe*; sans compter les fléaux, les vans, les boisseaux, les « sas à passer farine », les pa-

^ En Auvergne, on l'appelait araire, et elle avait une grande ana- . logie avec la charrue antique, aratrum. (Gault, à la suite du Tableau de la ci-devant province d'Auvergne y par Rabani-Beauregard, 1802^ p. 172. — Communication de M. Paul Le Blanc.)

« VioUet-Leduc, Dictionnaire du mobilier français, \l, p. 491,496^ 50i, 505, 516.

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niers à mouche à miel, placés sous ses hangars. Dans, ses étables, il possède en Champagne une ou deux vaches, dont la valeur vénale, qui s'était beaucoup élevée du XV® au XVII* siècle, resta à peu près invariable de Louis XIV à Louis XVI ; souvent des moutons et des brebis, qu'on désigne sous le nom de bètes blanches ; un ou deux chevaux, dont le prix varie suivant Tâge et la force; à leur défaut, un âne, une « bête asine », diton aux environs de Paris et au nord de la Bourgogne ; sans compter le porc, les poules*, et dans quelques localités, les dindons, les canards, les oies, que des greffiers appelleront dans leurs inventaires, les mères loie ou mères otAées, avec leurs oisons^.

Si les manouvriers ont souvent du bétail, si leur étable peut faire envie à celle de certains laboureurs, il y a parmi eux des misérables, dont le mobilier est aussi restreint que possible. On pourrait voir s'abattre sur un mobilier de ce genre pour Tinventorier, quatre hommes de loi, le juge, le procureur fiscal, le greffier et le sergent priseur, et après Tavoir estimé à la somme totale de 23 livres, prélever sur cette succession infime. 18 livres pour honoraires ^ Les gens de loi furent souvent les sangsues de l'homme de village * ; ils étaient les auxiliaires rapaces de l'usurier de la ville, qui dans les années de gêne lui prêtait de l'argent à dix pour

* Voir r Appendice, pour le prix des animaux domestiques.

* Inventaires. Arch. jud. de l'Aube. Arch. nationales^ Z«. — Voir aussi pour les instruments : Noël du Fail, Baliverneries, IV.

« Inv. de 1780, Arch. jud. Aube, no 1315.

* En Limousin, certains paysans disaient dans leurs prières : DéliTrez-moi de tout mal et de la Justice. (J.-J. Juge, p. 128.)

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cent au moins^' ; mais le campagnard les redoutait moins encore que les commis des aides et le collecteur.

Tous les jours au milieu d'un champ, Par la chaleur, par la froidure.

L'on voit le pauvre paysan Travailler tant que Tannée dure, Pour amasser par son laheur De quoy payer le collecteur !

On peut lire ces mauvais vers, rédigés en style de complainte, au bas de T estampe dont nous avons parlé plus haut ; ils dépeignent, au siècle dernier, la situation du paysan, qui ne fut souvent allégé des obligations seigneuriales que pour retomber sous le poids plus écrasant des impositions royales. Les tailles, les aides, les corvées, Fatteignent et le harcèlent de toutes parts ; sans doute, il n'est que trop porté à se plaindre; il se plaint de sa récolte, dont il n'est jamais satisfait; il se plaint outre mesure du tirage au sort de la milice, qui ne touche par an qu'à six mille garçons, tandis qu'aujourd'hui le service obligatoire les enlève tous aux campagnes; mais, à certaines époques, surtout à la fin du règne de Louis XIV, les impôts sont accablants.

Ce comhle des impôts fut un pesant fardeau.

Mais trop heureux encore on nous laisse la vie,

écrit sur son registre paroissial en 1711 un bon curé de village du Maine ^, témoin des misères, écho des

* F. Poumepol, Discours sur une pourmenade, 1631. Fournier, Var. hisL, VI, 160.

« Invl Arch, de la Sarthe, Suppl. E, p. 458.

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plaintes de ses paroissiens! De toutes parts, les agents du fisc et des tailles réclament l'argent du cultivateur. Pour le rendre heureux, il faudrait qu'on « retirât de dessus son territoire ces vampires errants , appelés porteurs de contraintes, archers de corvée... »* ; il faudrait qu'il ne fut jamais obligé de vendre ses bestiaux pour payer ses tailles*. L'impôt ne vient pas, <^omme on Ta dit, absorber entièrement le produit de «es récoltes et de son travail, mais il le réduit dans de trop fortes proportions; il rend pour lui l'épargne difficile.

Et cependant le paysan luttera; doué d'une infatigable ténacité, rien ne l'arrêtera : ni l'excès des dîmes et de certains droits féodaux ; ni le mauvais état des chemins, qui ne lui permet pas de conduire aux marchés voisins l'excédent de ses produits;, ni les lois prohibitives qui lui défendent de les faire sortir de la province et du royaume. « Il en coûte moins à certains cantons de la France, dit-on sous Louis XV, de faire venir du blé de l'Angleterre ou de l'Afrique, que de le faire voiturer pendant dix lieues en France » '\ La disette, qui frappe si cruellement le paysan, le surexcite ou l'abat momentanément, mais sans tarir les sources de son courage. Des petits laboureurs, des manouvriers du Maine, manquant de pain, s'en iront par troupes dans les mauvaises années, sur les chemins et par les villages, frappant aux portes des curés

* Le M*» de Mirabeau, VAmi des Hommes, I, 227. » Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois, p. 151. 8 Les intérêts de la France mal entendus, Amsterdam, 1755, 1, 8^.

et des personnes aisées, et quand on ne leur donne pas Taumône, enfonçant les portes et volant le pain chez les fermiers'; mais à la moindre apparence de récolte, ils se reprendront à l'espérance.

Ce qui les soutient, c'est qu'ils sont propriétaires pour la plupart ; c'est qu'ils s'attachent à la terre, qui leur appartient, et qu'ils cultivent avec plus de soin que celles qu'ils tiennent à loyer*. Mais leur petite culture est souvent un obstacle à l'aisance qu'ils poursuivent ; si elle suffit à leur alimentation annuelle, elle les laisse sans ressources lorsque la récolte fait défaut. Dès la fm du moyen âge, le morcellement de la propriété était extrême ^ Guy Coquille disait : « Les partages sont la ruine des maisons de village » \ Dans la Brie, sous Henri IV, un seigneur veut se créer un parc d'une superficie de trente hectares ; il sera obligé d'acheter deux cents parcelles de terre*. Il faut lire, au XVIII® siècle, ce qu'écrit Quesnay fils sur l'excès du morcellement®; il faut entendre Arthur Young déplorer le trop grand nombre des petites terres cultivées par leurs propriétaires et qui formaient le tiers

1 Années 1709, 1738-39, 1770. Inv. Arck. Sarthe, Suppl. E, p. 7, 62, 264, 359. — Disette de 1700, Baudiau, le Morvand, I, 204-206.

* Ordinaire, Statistique manuscrite du Puy-de-Dôme, p. 317.

* En Bretagne, au xv« siècle, la terre est morcelée en parcelles en quelque sorte infinitésimales. (Dupuy, Hist de la réunion de la Bretagne à la France, 1880, II, 319.

* Bonnemère, Hist. des Paysans, II, 333.

' Denis, Lectures sur l'kist. de l'agriculture dans le département de Seine-et-Marne, 1881, p. 248.

« Encyclopédie, éd. in-4, XIV, 51.

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du royaume. La petite propriété était, suivant lui, la source de maux effroyables, et le voyageur anglais n'hésitait pas à lui attribuer plutôt qu'aux institutions la détresse dont souffraient les campagnes. Il voyait dans la division excessive des terres une grande déperdition de force et de peine. « Un propriétaire qui n'a rien à faire ôtera une pierre d'un endroit pour la remettre dans un autre, disait-il ; il fera dix milles à pied pour vendre un œuf »S La passion de l'égalité dans les partages avait multiplié la subdivision des héritages. Chaque enfant voulait avoir son lot dans chaque pièce de terre laissée par les parents, et les biens d'un cultivateur se composaient de dix, de cinquante ou de cent parcelles de terre , dont la plus grande n'avait pas un arpent et dont les plus petites étaient insignifiantes ^ Ce n'est que par exception que l'on trouve dans le Nivernais et le Berry des familles conservant par indivis le domaine patrimonial ; c'est seulement dans certaines régions du Midi que les Coutumes ou l'usage attribuent à l'aîné des fils la majeure partie ou la totalité du domaine du paysan ^ La tendance générale, qui s'affirmera davantage à l'époque de la Révolution, est en faveur de la propriété individuelle et subdivisée. Elle va même jusqu'à provoquer le partage des biens communaux, sorte de

1 Voyages en France, II, 214, 220, 222 et suiv.

• Un laboureur dlsle-Auraont dont l'héritage est évalué 3020 1. en 1701, possède 60 pièces de terre ; la maison et son verger valent 1500 1.; le prix des pièces de terre varie entre 75 liv. et 4 liv. 10 sous.

• Voir plus loin, chapitre XI.

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réservoir permanent, où la petite propriété puise des forces sans que la grande en souffre.

Ces transformations économiques influent sur le sort des paysans. Un des résultats de Texcès des partages fut de réduire à tel point les biens de quelques petits propriétaires, qu'ils se virent forcés de reprendre le métier de serviteurs à gages ou de colons qu'avaient exercé leurs pères*. Il en fut ainsi dans le Berry, où

. un certain nombre de paysans avaient dû vendre jusqu'à leurs maisons. Cependant, les salaires, qui leur furent donnés, s'élevèrent en proportion de la diminution de la valeur de l'argent, surtout au xyf siècle^

*et à la fin du xviii''^ Sous Louis XIV, on donne aux

« Coll. de procès-ver b. de l'Assemblée prov. de Berri,2^ éd., III, 52. — Denis, Lect. sur Vhist. de l'agriculture, p. 251.

> Discours sur les causes de Vextresme cherté qui est aujourd'hui/ en France, 159o, attribué à du Haillan. Ed. Foumier, Variétés hist,,

« De 2 à 3 sous au commencement du xvi« siècle, la journée d'ua manouvrier s'élève à 12 ou 18 sous en 1760, pour monter à 20 ou 25 sous à la veille de la révolution. De 1760 à 1770, les ouvriers agricoles employés au château de Villacerf reçurent désormais 15 sous au lieu 4e 12. En 1786, à Pâlis, on donne pour la fenaison 12 s. aux hommes, 6 s. aux femmes. Le prix des journées varie suivant les occupations; 12 s. pour le pressurage, 10 s. pour les manouvriers, 5 s. pour curer la bergerie ou ramasser des noix, 1 1. 10 s. pour semer de la crotte de pigeon. Une journée de menuisier est comptée 25 sous. (A. Young, II, 270 à 272. — Stat. man. du Puy-de-Dôme, p. 282. — Arch. de l'Aube, E, reg. 59, 60 et 184.) En Languedoc, les ouvriers ruraux étaient moins occupés, et leur salaire moins élevé. (Théron de Montaugé, p. 64, 65.) En temps de moisson et de vendange, les salaires variaient suivant les besoins. C'est ainsi que sur les bords de la Loire, on paye la journée de vendangeuse 12 s. en 1710, 18 en 1714, 22 en 1720. Cette môme année, les hotteurs ou bottiers reçurent 50 s.

valets de ferme de 12 à 3Ô livres par an, plus une paire de bas, une paire de sabots ou de souliers et une chemise*. Sous Louis XVI, un maître charretier recevait 150 livres de gages, et autant pour indemnité de nourriture ^ La rareté des travailleurs, sur certains points, faisait accroître leurs gages en même temps que leurs exigences : « Ils veulent gagner en un jour, disait-on dans le Berry, de quoi vivre sans rien faire, durant plusieurs jours... Les cultivateurs, ajoutait-on, sont les esclaves de leurs valets, et reçoivent, comme- un bienfait, le peu de travail qu'ils en obtiennent. Cependant les gages de ces hommes, qui deviennent de plus en plus mauvais, renchérissent d'année en année »'.

(BouUay, Manière de bien cultiver la vigne dans le vignoble d'Orléans, 3e éd., 1723, p. 556 à 559.)

1 Un domestique de la ferme du Grand-Marivas reçoit en 1701 pour six mois 33 liv. de gages et une paire de bas de boge. (Arch. jud. Aubo, no 1608.) — On paie en 1786 à Pâlis un charretier 90 1. par an et 6 1. de pourboire, un berger 190 1. et 1 1. 4 s. de denier à Dieu, une servante de basse-cour 24 1. et 24 s. d'épingles. (Livre-journîil du régisseur de Pâlis.) — Quesnay fils, dans VEncyclopédie (éd. in-4o, XIV, 49), estime à 300 1. les gages et la nourriture d'un charretier, & 200 ceux d'un val t-manouvrier. — Aux environs de Brioude, de 1673 à 1733, un cultivateur loue pour un an des valets, aux prix divers de 7 1. 10 s., 11 1., 12 1., 24 1., 30 1., 34 1. La plupart reçoivent en plus une chemis^, une paire de bas, une gaste (leur entretien) de sabots ou une paire de souliers. Un d'eux, qui n'a que 91. par an, est habillé ; son maître lui achète 4 aunes dj drap gris à 20 s. l'aune, un quart de toile pour la doublure, et un chapeau do 25 s. (Communication de M. Paul Le Blanc.)

• L'Art d'augmenter son bien, 1784, p. 12.

» Collect. de procès-verbaux de l'Ass. pr. de Berri, 1787, II, 112, 120. — En Auvergne, les salaires des domestiques sont de 40 L, en Périgord, de 72 à 95. (Statist.man. de Puy-de-Dôme, p. 282.— Texier- Olivier, Stat. Haute-Vienne, p. 266.)

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On remarquait aussi que la quantité du travail journalier diminuait, à mesure que le salaire s'élevait. François I*' était resté populaire, sous le nom de roi au grand nez , parmi les vignerons de la même province, parce qu'il avait réduit le nombre de leurs heures de travail*. Il n'avait pas été besoin d'ordonnances royales pour diminuer ce nombre ailleurs, et l'on demandait plutôt des règlements pour assurer la régularité du travail que pour en réprimer Texcès^.

Si la rareté et les exigences des ouvriers agricoles attestaient une amélioration dans leur condition, elles rendaient pour leurs propriétaires et leurs fermiers l'exploitation des terres plus difficile. Les terres n'étaient pas seulement pour les bourgeois un placement sûr; elles pouvaient leur conférer un titre honorifique. Cependant , à la fin du xvii* siècle , les biens fonds étaient dépréciés, et l'on appelait terres à gendre certaines métairies que l'on donnait en dot pour une valeur supérieure à la réalité'. Depuis la Banque de Law, les rentes constituées ou viagères , les tontines , les contrats particuliers vinrent aussi détourner des campagnes l'argent qui les aurait vivifiées *. Mais tandis que le noble et le bourgeois se sentaient moins dis-

* De Jaubert, Glossaire du Centre, H, 280.

« En 1614, le cahier de la Ferté-Loupière demande que les manœuvres, vignerons et gens de corps soient tenus de travailler depuis « solleil levé jusques à soUeil couché. »(Arch. de Troycs, BB 16.) — Voir aussi VAmi des Hommes, I, 409.

* 1687. A. de Boislisle, Mémoires des intendants, I, 782.

* René d'Argenson, Considérations sur le gouvernement de la France, p. 169 et 261. — Intérêts de la France mal entendus.

posés à acquérir des terres, le paysan s'efforçait d'en acheter quelques parcelles, et comme il vendait souvent son blé et ses denrées* à un prix rémunérateur, on le voyait petit à petit augmenter son domaine en même temps que son aisance.

Les crises trop nombreuses que l'agriculteur eut à subir, particulièrement à la fin du règne de Louis XIV, n'empêchèrent point des progrès réels de s'accomplir dans les campagnes. C'est ainsi que le Médoc , solitaire et sauvage au xvf siècle, s'était assaini, défridié, cultivé dans les deux siècles suivants; il s'était couvert de vignes et peuplé de vignerons ^ C'est ainsi que Voltaire dira en parlant de la France entière : « On a planté plus de vignes et on les a mieux cultivées ; on a fait de nouveaux vins qu'on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de Champagne ; cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie ; la culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux accroissements... Les plaintes qu'on a de tout temps fait éclater sur la misère des campagnes ont cessé d'être fondées ». Et Voltaire ajoute : « Il n'y a guère de royaume dans l'univers, où le cultivateur, le fermier soit plus à l'aise que dans quelques provinces de France, et l'Angleterre seule peut lui disputer cet avantage ». Il écrit ailleurs: « Comment peut-on dire que les plus belles provinces de France sont incultes?

1 Le beurre, le fromage, les œufs, les légumes, etc., sont à un prix exorbitant. (Quesnay fils, Encyclopédie, éd. 1778, XIV, p. 51.)

« Baurein, Variétés bordelaises, 2® éd., II, 418. Gomm. de M. Tabbé Allain.

n suffit d'avoir des yeux pour être persuadé du contraire* ». Ces provinces, le marquis de Mirabeau les énumère : ce sont « celles du Nord, la vallée de la Loire près de Tours, la vallée de la Garonne près d'Agen, les environs d'Orléans , de Lyon et de Marseille , cpiî présentent Fimage de la prospérité et de la fécondité ». Dans ces contrées, les maisons particulières ne sont presque séparées que par leurs vignes et leurs vergers, et le manouvricr, revenant de journée, bêche son champ au clair de lune. La petite propriété a souvent produit des effets excellents. La culture maraîchère des environs de Paris est admirable'. Dans les contrées où dominent les riches fenniers, les paysans ont beaucoup de ressources ; aidés pour les labours par les fermiers, ils cultivent des plantes textiles et potagères; ils ont des bestiaux et des volailles ; et leur existence s'écoule sans contrainte et sans inquiétude à l'abri du besoin'. Les régions moins fertiles ne sont pas tout à fait déshéritées \ En Bretagne, si la majeure partie de la province est mal cultivée, il y a des cantons qui le sont avec beaucoup d'intelligence et de

* Siècle de Louis XI V, chap. XXX. — Dict. philosophique, au mot Population.

« VAmi des Hommes, 1756, I, 176 à 178.

» Qucsnay flls, Encyclopédie, éd. 1778, XIV, 36.

♦ Le marquis de Mirabeau et Guibcrt prétendent que dans l^s beaux pays le paysan est plus misérable que dans les mauvais. (Ibid,, II, 73. — Voyages faits en 1775, etc., p. 270-271.) — Se void par expérience... que les peuples dcmcurans en pais sec et stérile ordinairement sont plus industrieux, et que ceux deraourans on pais fertile et gras sont plus grossiers. (Guy Coquille, HisL de Nivernois, 1622, p,3^.)

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succès*. En tout cas, la France, que Shakespeare appelait le « meilleur jardin du monde ))^, la France est loin de présenter au xviif siècle l'aspect inculte que lui attribuent certains publicistes contempol*ains.

Il est des époques où Ton aime à se plaindre, comme il en est d'autres où il paraît naturel de se vanter. A la veille de la Révolution, il semble qu'on se soit plu à exagérer ses maux afin de mieux les guérir. Les progrès réels qu'on avait obtenus faisaient supposer qu'on pouvait en réaliser de plus grands. Les administrateurs eux-mêmes se faisaient volontiers les échos des publicistes. « C'est un grand plaisir de se plaindre et de censurer », je l'avoue, disait Voltaire, qui s'y connaissait. Et il ajoutait, après avoir énuméré les productions les plus fines que l'agriculture en France peut foiuTiir à la table : « Il est doux, dis-je, de plaindre, dans une digestion un peu laborieuse, le sort des campagnes qui ont fourni toutes ces délicatesses » '. Mais ces plaintes, qui avaient l'inconvénient de peindre sous des couleurs trop sombres une situation qui laissait à coup sur à désirer, ces plaintes avaient l'avantage de stimuler le zèle et les améliorations. A partir de 1760, les améliorations s'accentuèrent sous l'impulsion des administrations, des sociétés d'agriculture et de l'esprit public. Des provinces entières se transforment,

1 Corps d'observation sur la société d'agriculture de Bretagne, 1760, Intr., p. XXH.— L'architecte vénitien Scamozzi, qui traverse la Champagne en 1600, signale partout des terres bien cultivées. {Revue de Champagne, XHI, 338-345.)

« The world's bost garden. King Henry V, Act. V, Se. II.

• Dictionnaire philosophique, au mot Po?ulation.

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comme le Languedoc. L'intendant d'Ëtigny, dit-on , y a vivifié l'agriculture. En dix ans, les paysans auraient vu décupler, avec leur population, la quantité et le prix de leurs denrées. De 1762 à 1789, la valeur des propriétés y a doublé*. Partout, cette valeur a progressé dans des proportions notables. « Les fermages, dit-on dans le Maine, en 1777, ont augmenté des deux tiers ; un nombre considérable de personnes en cherche sans pouvoir en trouver ». En Picardie, le loyer des terres a doublé depuis 1740*. La libre circulation des grsdns a produit -les meilleurs résultats; le blé se vend cher, et le cultivateur s'enrichit*. Sans doute, il y a encore bien des terres en jachères dans certaines provinces ; les méthodes sont surannées ; la terre est loin de donner tout ce qu'elle peut rendre*; de nombreux progrès restent à réaliser. Arthur Young Fatteste fréquemment ; mais s'il y a trop d'aspects af-

J Balguerie, Statist, du dép. du Gers, an x, in-S», p. 34 à 36. — Théron de Montaugé, p. 124.

* Inv, Arch. Sarthe, Suppl. E. — De Galonné, p. 73. — • Voir aussi : F. Y. Besnard, Souvenir d'un nonagénaire, I, 297. — Mém. pour Ant. Ch* Lucas, 1773, p. 2, 3. — La ferme de la Goste, qui renferme 170 arpents, est louée par le sieur de Villcmereuil 400 1. de 1725 à 1773, où on la porte à 600 1.

* L'hectolitre de froment vaut en Languedoc 15 1. 37 en 1764, 22.68 en 1789, 17 f. en 1864, 27.61 en 1867. (Théron de Montaugé, p. 658.) — Le boisseau de Troyes, qui vaut 5 f. en 1880, a valu 2 1. 10 s. en 1782, 3 1. 13 s. en 1784 et jusqu'à 6 1. 16 s. en 1789. — Voh- aussi les relevés faits dans le Var par M. Magloire Giraud : la moyenne de la tïharge de blé est de 30 1. 5 s. de 1702 à 1767, de 40 I. environ de 1768 Il 1789. (Bull, de la Soc. des se. du Var, 23« année, 217-220.)

* Courtépée, Description du duché de Bourgogne, 2« éd., I, 304.

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fligeants, il en est qui laissent urne toute autre impression dans Tesprit.

Au témoignage quelque peu pessimiste d'Arthur Young, on peut opposer celui d'un de ses compatriotes, le D' Rigby, qui avait publié comme lui des ouvrages estimés sur Tagriculture. Rigby, qui traversa la France de Calais à Antibes en juillet 1789, ne tarit pas sur la culture et la fécondité des contrées qu'il parcourt. Il en exprime à plusieurs reprises son étonnement. Ce n'est pas seulement la Flandre qui le comble de surprise par la beauté de ses froments bien supérieurs à ceux que produit l'Angleterre; c'est la Picardie, c'est l'Ile de France. « La culture de ce pays, dit-il en Picardie, est réellement incroyable, et noua n'avons pas vu un pouce de terre qui ne fût cultivé et fertile ». Et quand il sera en Bourgogne , il dira : « Nous avons maintenant voyagé pendant 5 ou 600 milles en France et nous avons vu à peine un arpent inculte, si ce n'est dans les forêts de Chantilly et de Fontainebleau. Partout ailleurs, à peu près chaque pouce de terrain a été labouré où bêché, et semble en ce moment écrasé sous le poids de ses moissons ». En allant de Dijon à Lyon, l'enthousiasme du D' Rigby augmente. Les collines sont couvertes de vignes jusqu'au sommet, tandis que des maisons, des villages et des villes sans nombre apparaissent à leur pied. « Quel pays! s'écrie notre Anglais. Quel sol fertile ! quel peuple industrieux I quel charmant climat ! » Il - descend la vallée du Rhône, et il est frappé de voir que l'on cultive jusqu'aux fissures des rochers où le temps

a déposé un peu de terre végétale ; il fait la même remarque aux environs de Toulon. Et qu'on ne croie pas que le D' Rigby soit toujours d'un optimisme invétéré ; lorsqu'il retourne en Angleterre par la Suisse et rAllcmagne, il sait très bien remarquer que dans le pays de Clèves il n'y a pas la centième partie du sol qui soit cultivée et que dans une partie de la Hollande on ne voit guère que des friches. « Combien, dit-il, les pays et les peuples que nous avons vus depuis que nous avons quitté la France perdent à être comparés avec ce pays plein de vie ! » *

Arthur Young, moins bienveillant d'ordinaire, est aussi frappé du contraste que présente la France avec l'Espagne. Il s'écrie en quittant la Catalogne , et en entrant dans le RoussilloB : <( Nous nous trouvions tout à coup transportés d'une province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi par l'industrie de l'homme ». Et Young n'hésite pas à attribuer cette prospérité au gouvernement. « En effet, le Roussillori, dit-il , est et fait une partie de l'Espagne ; les habitants sont Espagnols de langage et de coutumes ; mais ils sont soumis à un gouvernement français »^

Pour bien juger de l'état d'un pays, il faut le comparer à celui des pays voisins , à la même époque.

1 D' Rigby V Letterê from France ^ etc, in 1789. London, 1880, p. 10, 16, 96, 104, 105, 120, 138, 224, 225. — On trouvera aussi des témoignages de la fertilité de certaines parties de la France dansées récits de voyage de Smollett, de madame Laroche, née Guterman, et d'autres encore. {Les voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution.)

• Voyages en France, I, 50, 51.

LAISANGE. 141

Voyez ce que dit Voltaire des habitants « des tristes, et stériles et détestables campagnes de la Westphalie » : « Dans de grandes huttes qu'on appelle maisons on voit des animaux qu'on appelle hommes, qui vivent le plus cordialement du monde pêle-mêle avec d'autres animaux domestiques. Une certaine pierre dure, noire et gluante , composée à ce qu'on dit d'une espèce de seigle, est la nourriture des maîtres de la maison. Qu'on plaigne après cela nos paysans! »* L'Angleterre, si l'on en croit Macaulay, aurait été plus inculte que la France, dans la seconde moitié du XVII® siècle. Selon cet éminent historien , des milliers de milles carrés, qui sont maintenant de riches terres et de vertes prairies, n'étaient alors que des bruyères ou des marécages abandonnés aux canards sauvages^. Au siècle suivant, l'Angleterre avait fait de tels progrès que sa richesse était volontiers opposée par les publicistes à la prétendue misère de la France. Et cependant Rigby est partout frappé en France de l'activité laborieuse de la population, de son air de contentement et d'aisance. S'il y a vu moins de marques d'opulence qu'en Angleterre, si surtout les maisons de campagne sont moins nombreuses, en revanche peu de membres des classes inférieures sont, comme en Angleterre, revêtus de haillons, voués à la paresse et à la misère ^ Il y avait, dès cette époque, dans notre pays

1 Voltaire, Lettres de juillet 1750.

* Hist. d'Angleterre depuis Vavénement de Jacques 11^ tr. Em. Montégut, I, 308.

8 D' Kighy'* Letters, p. 11.

moins de grandes fortunes, mais aussi moins d'inégalité dans les conditions que die l'autre côté de la Manche. Le docteur anglais parle aussi de Tétonnante population de la France. Cette population avait en effet singulièrement progressé depuis la diminution sans précédents qu'elle avait subie au commencement du siècle et qui avait frappé les villes plus encore que les campagnes. Mais à partir du ministère de Fleury, la progression avait repris ; elle s'était accentuée surtout après 1760. A défaut de recensements généraux, les relevés faits par les États de Bourgogne et de Languedoc attestent l'augmentation incessante des naissances et des mariages*. L'augmentation des naissances était souvent compensée par la mortalité des enfants en bas âge; mais des effets salutaires n'étaient pas moins signalés de toutes parts. La liberté du commerce des grains y contribua. Un curé de Bourgogne publia à ce sujet des chiffres qui ont lieu de surprendre : de 1764 à 1770 , le nombre des naissances aurait quintuplé dans sa paroisse ; le prix des bestiaux doublé et les friches auraient été réduites des neuf dixièmes ^ Vers la même époque , on dit sur différents points : « La population est infinie dans les

1 Dans la généralité de Montauban, le chiffre annuel des naissances s'élève de 1770 à 1786 de 17,589 à 22,801; dans celle de Toulouse, de 23,583 à 27,000. (Inv, Arch. Lot, G 7 et 24.) — Dans la généralité de Bourgogne, les naissances de 1770 à 1786 furent portées de 40,448 à 46,589. (Inv, Arch. Côte-d'Or, G 48 à 56.)— Voir aussi : Voltaire, Dict philosophiqtte, au mot Population.

• Lettre de M, le curé de Mondreville, La cuisine des pauvres, Dijon, 1772, p. 77-84.

l'aisance, 143

^ campagnes. — H est vrai qu'il y a une multitude d'enfants. — La population qui s'est accrue d'une manière étonnante laisse à peine à nos champs le temps nécessaire pour se reposer*». Si la majorité des publicistes se plaignent du manque de bras et de la désertion des campagnes, Arthur Young au contraire attribuera leur misère à l'excès de population qui s'y trouve^.

Cet excès de population augmenta le nombre des émigi'ations des campagnes dans les villes, dont on se plaignait autrefois comme aujourd'hui ; mais cette émigration n'était pas toujours amenée par la misère; elle est également suscitée par un louable esprit de ti-avail et d'entreprise. A certaines époques on fuit les villages pour échapper à la faim, pour éviter les im- pots onéreux^, pour demander sa part des secours que les fondations charitables distribuent dans les villes ; mais en revanche , on quitte son clocher pour aller chercher fortune ailleurs , pour s'efforcer d'élever sa condition matérielle, sociale ou morale. C'est surtout parmi les laboureurs, dit-on, que se recrutent « les laquais, les coureurs, les valets de pied et de chambre, les palefreniers, les piqueurs, les perruquiers, les tailleurs, les limonadiers, les aubergistes, les gargotiers, les décrotteurs que le luxe attire dans les grandes

* A. Bellée et V. Dachemin, Cahiers des paroisses du Maine, I, 58. — La population de Troyes au XVIII^ siècle, p. 9, 10. — Inv. Arch, Sarthe, 1T75, Supplément E, p. 79.

* Voyages en France, I, 322 et suiv.

' Roschach, Continuation de VHist. du Languedoc, p. 1156. — Semilliard, Journal manuscrit, année 1708, UI, p. 574, 575.

144 cuapithe vi.

villes*». Il arrivait aussi que beaucoup de gens de village, qui s'étaient engagés comme soldats, ne voulaient plus revenir chez eux, lorsqu'ils étaient libérés du service. Ils avaient porté l'épée, et auraient cru déroger en se livrant de nouveau au travail des champs. On parle, au commencement du xvii* siècle, de plus d'un « qui avait changé son coultre en une espée et sa vache en une arcbuse , et se faisait appeler désormais M. du Ruisseau, de la Planche ou du Buisson »^ En tout cas, le nombre des émigrants ne fut jamais exagéré , puisqu'on estimait en 1791 à près des quatre cinquièmes la proportion des habitants des campagnes à la population totale du royaume ; proportion trèsinférieure à celle qui doit exister dans un état puissant et bien équilibré'. Si le service militaire enlevait quelques campagnards à leurs champs, si beaucoup d'entre eux allaient se placer comme domestiques au château et à la ville, les paysans restaient en très-grande majorité dans le village où ils étaient nés, s' efforçant d'améliorer leur situation par leur travail et leur industrie.

Les anciennes institutions ne se sont point opposées à ces efforts légitimes , et n'ont jamais interdit au paysan de chercher à s'élever au-dessus de la condition de son père. Les derniers mainmortables qu'on

1 Les intérêts de la France mal entendus, 1756, 1, 79, 159 et 57.

« Le paysan français, p. 10. Ed. Foumier, Var, hist,, VI, a32.

« En 1791 on comptait 5,709,270 habitants dans les villes et 20,521,358 dans les campagnes. Young dit que, d'après des lois certaines, dans les pays florissants moitié des habitants doit vivre à la ville. ( Voyages en France, II, ch. XVI.)

l'aisance. 145

ait vus en France pouvaient s'instruire, quitter la profession de leurs ancêtres et devenir médecins ou prêtres*. Les paysans, même dans les contrées les moins favorisées, parvenaient à arrondir leur domaine ; il ne leur était pas impossible d'amasser quelques économies pour les mauvais jours ; ils réussissaient même à réunir quelques sommes d'argent pour doter leurs «nfants, comme ces « gens de labeur » de villages du Vélay, qui trouvent moyen de donner 7 ou 800 livres €t un trousseau à leurs filles pour les faire entrer dans une congrégation religieuse^ Sans doute, les paysans de certaines contrées étaient si pauvres que la vue d'une somme de 36 livres leur faisait perdre la tête. Tel était un brave forgeron du pays de Foix, à qui Tintendant de la province avait fait décerner un prix de pareille valeur ^ En général, dans les inventaires après décès de Champagne , on voit figurer peu d'argent monnoyé chez les petits laboureurs et les manouvriers* ; il était trop facile de le faire disparaître. Cependant il se rencontrait des thésauriseurs, qui préféraient enfouir leur épargne dans tous les recoins de leur demeure

* J. Finot, Inv. Arch. Haute-Saône, Introduction, p. 5.

* Plusieurs filles de gens de labeur s'agrégèrent ainsi de 1709 à 1742 aux demoiselles filles associées sous le vocable de saint Joseph, établies à Saint-Georges- l'Agricol et à Craponne. Il y a des dots de 400, 500, 700, 850 livres. On donnera en outre 4 à 8 septiers de seigle, 2 costumes complets, un lit garni parfois d'une couverture de Catalogne, une garde-robe fermant à clef, et du linge. (Recueil do pièces manuscrites sur leâ Filles de saint Joseph, communiqué par M. Paul Le Blanc^ de Brioude.)

« Raymond de Saint-Sauveur, Compte rendu, p. 112-113.

* On en trouve davantage aux environs de Paris.

plutôt que de la convertir en terres et en vignes. Un cultivateur de Champagne laissa à ses héritiers plu» de 2,500 livres, parmi lesquelles on compta 1,034 pièces de 2 sous, 2,200 pièces de 18 deniers et 2,692 petits liards*.

Des paysans, animés d'un tel esprit de patience et de ténacité , étaient capables , grâce à une épargne d'apparence sordide, en affectant les dehors de la misère, d'arriver petit à petit à la conquête de Taisance. Nous les verrons parvenir même à des positions libérales; nous les voyons exercer, sans sortir des occupations manuelles , des professions qui leur assurent des ressources nouvelles. Beaucoup d'entre eux, surtout en Picardie, en Normandie et en Champagne^ demandent un supplément de revenus à l'industrie du tissage et de la bonneterie ^ et savent se livrer à des occupations lucratives quand l'hiver les retient loin des travaux des champs. Dans les montagnes du Jura, l'horlogerie devient une source d'aisance. On y forge aussi des tournebroches et des clous, avec l'aide de chiens dressés à tourner une manivelle qui fait marcher le soufflet de la forge. Partout les femmes

* Apch. jud. de l'Aube, n© 1523. — - Un laboureur d'Aubervilliers possède en 1713 , outre 230 l. d'argent monnoyé , 19 escus neuf, 25 pièces de 5 s. vieux, 102 de 10 s. vieux, 2 louis d'or vieux, 285 pièces de 4 sols vieux. (Arch. nationales, Z* 121.)

• Sur les avantages de l'industrie dans les campagnes voir : Depping, Corresp. adm. sous Louis XIV, III, 748 ; De Vroil, Clicquot Blervache, p. 334; De Galonné, la Vie agricole, p. 107 à 114; Boulainvillicrs. État de la France, I, 72 ; Hist. de Troyes pendant la Révolution, I, 90. — Un métier de tisserand, avec tous ses outils, est -estimé 14 l. en 1782. (Arch. jud. Aube, no 1713.)

l'aisance . 147

filent pour elles-mêmes quand elles ne filent pas pour autrui ; elles ont presque toujours le fuseau à la main *. Dans le Vélay, comme aux alentours d'Alençon', elles utilisent les loisirs de T hiver à faire de la dentelle ; à Craponne, les filles associées de Saint-Joseph enseignent cette industrie à plus de 300 jeunes filles do cette petite ville et des villages voisins^ Dans toutes les provinces , les paysans les plus industrieux exerceront un métier, sans renoncer pour la plupart à l'agriculture *; Tun sera maréchal-ferrant , serrurier ou charron ; un autre tonnelier ou maçon ; un autre cordonnier', cabaretier, aubergiste et boucher; des cultivateurs auront un moulin à huile* ; quelques-uns, plus hardis, feront le commerce de bois ou de laines. S'ils ont quelques avances, s'ils ont quelque crédit, ils loueront le moulin ou la ferme du seigneur, ils deviendront meuniers , fermiers , maîtres de poste , et s'ils réussissent , leurs fils , élevés dans un collège ,

« Lcquinio, I, 268, 275. — Millin, IV, 552. — Dauchy, Stal. de fAisney an x, p. 51. — Journal einer Reise durck Frankreich, Altenbupg, 1787, p. 244, 353.

» Corresp. administrative sous Louis XIV, III, 748, 749.

3 Dél. mun. de la ville de Craponne du 25 mai 1766. Recueil de pièces manuscrites de M. Paul Le Blanc. — La Magdeleino, Desc. de l'Orne, an IX, p. 45. .

* Rétif do la Bretonne, V École des Pères , I, 16.

» Chez un cordonnier de Pâlis, en 1782, les cuirs tannés et corroyés sont prisés 212 1. avec tous les outils. Ce cordonnier a une vache, uno chèvre, 2 brebis,- 2 agneaux, 8 poules et le coq. Il possède cinq habits do drap, -dont un de drap blanc.

« Un métier à faire huille gamy de sa mule, broîs et gimillo.,. avec la poille... 200 1. Inv. d*un laboureur & Vauchassis, 1752.

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* • !>►• >îi.iiqa-e de siare<^^, nrc-ir 2 ^Ddames^ 2 soafflets, 4 estos, 1 liiçrrj t cr:;*ieiv, 1* mirtcs tant petis qae gros, 12 pajres de tefuiU^. \\ *^Jzv\-.%, 2 acg^es de bcis, eosemble tons les menas outils ^i\mk^9At - à 2»JiJ pièces tant petis que gros, y compris les limes, enu-m\<X t ,1^ 1. s f^rraill .-s, fer neuf et Yieui... SOO L ■ (Idt. de 1737.) — Qi*'Jt Ml lutrr», on estime an grand soafflet et ane enclame, 100 1.; un ntitli- T tIjs fer, 120 l., etc. (Iot. de 1727.)— Cn maréchal de Daades M ft *j rr<jr » de coffre à 50 s.; 3 de cabinet et une en cœur à 25 s. {\\t'^\ — Un « choderonnier » de Pargaes est dans une situation \m\%i% !j( UiJiftte (1088). — En rcTanche, un potier d'étain de Beaufort, yL\\\Hm%\\ïH\ Montmorency, qui possède en 1606, plusieurs moules servu/il il fti.iP métier, est assez à l'aise pour avoir 9 cuillers d'argent. tArdi Jii.i do l'Aube.)

* l'u b'.nrrclior do Pâlis, cn 1783, possède une bande de cuir de 10 I. kX h h outil» do son métier estimés 18 liv.

I iriv- (lu raounlor do Lévigny, 1787.

l'aisance. 149

Quant aux fermiers, il y en avait de toutes les fortunes, depuis les gens gênés, plus mal nippés et meublés que les manouvriers, jusqu'aux riches qui rivalisent de luxe ou du moins d'aisance avec les bourgeois. Il n'est pas rare en Champagne de rencontrer des fermiers qui ont dans leur écurie de 15 à 20 chevaux et dans leur étable plus de 20 vaches*, sans compter les volailles qui peuplent la basse-cour et dont une partie sera donnée en redevance au propriétaire. 50 paires de poules, 42 dindes, 20 dindons, 62 oisons se trouvent chez un fermier de l'abbaye de Larrivour. Ce fermier, qui paie seulement à cette abbaye 300 livres de fermages, avec quelques redevances en nature, a plus de 3,600 livres en argent monnoyé; il a de l'argenterie, 2 tasses, 2 timbales, 3 cuillers et 3 fourchettes, sans compter 2 croix et 5 bagues en or. Un de ses voisins a 10 couverts d'argent, 6 tasses et 3 timbales % et l'estimation de ses biens dépasse 36,000 liv.

* Ferme de Vallières, 1756. — Le fermier de la Porcherie, dépendant de Tabbaye de Larrivour, cultivait 55 arpents en blé, 50 en orge et avoine, Ô en navettes, 5 quartiers de chenevièrcs; il a 14 juments,

5 poulains, 25 vaches, 10 bœufs et 9 veaux. Son mobilier est estimé 8,220 1. (Arch. jud. de l'Aube, n» 1453. Cette liasse contient d'autres inventaires de fermes, qui indiquent une grande aisance.) Dans le Maine, en 1780, il y a d'ordinaire dans une ferme de 40 arpents,

6 bœufs de travail, 6 vaches laitièret , 6 génisses, 6 taureaux de l'âge de 1 & 3 ans, 2 juments poulinières, 6 à 70 moutons de taille moyenne, 4 à 5 porcs, etc. (F. Y. Besnard, I, 300.)

« Arch. jud. Aube, n» 1453.— En 1785, un laboureur de Villehardouin, dont l'inventaire monte à 12,337 1., possède 15 couverts, 2 écuelles, 2 gobelets à pied, 4 grandes cuillers à ragoût d'argent valant 785 1. (Ibid., n» 1596.) — Un laboureur d'Aubervilliers a 6 cuillers, 15 fourchettes et 7 petits gobelets d'argent. (Arch. nationales, Z* 123.)

Les bijoux sont également nombreux. Le clavier d'argent est pour ainsi dire Tinsigne de la fermière. Il est à remarquer que les fermiers des monastères sont souvent plus prospères que les autres; Ton en voit qui se perpétuent de père en fils dans la même exploitation ^ Leurs redevances sont raisonnables , et souvent l'abbaye consacre des sommes considérables à l'amélioration des teiTes qu'ils cultivent*. En Bourgogne, on nous cite des fermiers qui s'enrichissent, qui placent leurs enfants à la ville , et qui deviennent propriétaires de la moitié du finage, qu'ils font cultiver parfois par des métayers*.

Chez les fermiers à l'aise, est-il besoin de dire que les hangars abritent de bons chariots, des camions, des charrettes , que les greniers et les granges sont remplis de froment, de seigle, de navette, les celliers de cire et de beurre, les coffres de linge et d'étoffes* . Une fermière de Samt-Pouange a dans son coffre 10 aunes de toile commune, 10 aunes de droguet blanc

* Denis, Lectures sur l'hist, de l'agriculture dans Seine-et-Marne, 1881, p. 292.

* On n'ignore pas, dit le marquis de Mirabeau, et il est passé en proverbe, que les bénédictins par exemple mettent cent sur leurs terres pour leur faire produire un. Je connois dans leurs biens telle chaussée d'étang ou contre des rivières, tel autre ouvrage enfin utile ou nécessaire, qui a certainement coûté trois fois le fonds de l'abbaye entière. Ces travaux longs et dispendieux, qui sont une sorte d'ambition et de joie pour ces corps, qui se regardent comme perpétuels, toujours mineurs pour aliéner, toujours majeurs pour conserver, sont au-dessus des forces des particuliers. [L'Ami des Hommes, 1756, I, 64.)

« L'Ecole des Pères, ï, 339-340.

* Arch. jud. Aube, no» 1453, 1376, etc.

l'aisance. • 151

et 18 aunes de bouge blanc. Malgré leur aisance, dans beaucoup de provinces, les fermiers ne s'élevaient pas au-dessus des paysans au milieu desquels ils passaient leur- existence et dont ils partageaient les occupations; mais dans la Brie, ils vivaient presque comme des gentilshommes. Dès le XVII* siècle , on y citait une infinité de M riches laboureurs plus aisés et plus pécunieux que beaucoup de seigneurs ». Cent ans plus tard, Arthur Young séjourna chez Tun d'eux, dont le père s'était enrichi et avait acheté une charge de secrétaire du roi pour jouir des privilèges de la noblesse. « J'étais heureux, dit l'agronome anglais, de voir une telle fortune due tout entière à la charrue »*.

Il y avait dans l'ancienne société des moyens légaux d'acquérir la noblesse, tandis que sous le régime démocratique qui prévaut de nos jours, la noblesse est une caste historique, où ni le mérite, ni la fortune ne peuvent donner accès. L'acquisition d'une charge honorifique, qui conférait les privilèges de la noblesse, n'était pas un mauvais placement pour un agriculteur; moyennant une somme relativement peu élevée, elle l'exemptait des impôts les plus onéreux ^ Des pierres tumulaires , que l'on peut voir encore dans quelques églises de Brie , conservent le souvenir de gros fermiers qualifiés d'officiers chez le roi, de seigneurs et nobles hommes. D'autres, se laissant aller à la vanité,

* Denis, p. 304. — Voyages en France, l, 229.

• Clicquot Blervacho cite un laboureur qui payait 800 1. d'impôts et qui s'en affranchit en achetant 3,000 f. la charge de Musette du Poitou. (Mém, sur les moyens d^améliorer la condition des laboureurs,)

ajoutaient à leur nom roturier celui d'une terre ou une désignation de fantaisie*, comme Georges Dandin, qui pour plaire à sa femme, se laissait nommer M. de la Dandinièrc. Dans la roture même, il y avait des •degrés : le simple laboureur était appelé « mon maître » comme Tartisan des villes, et le qualificatif d' « honorable homme », qu'on ne donnait pas aux manouvriers, lui était accordé dans les actes ^

Dans certaines régions , les anciennes familles de cultivateurs avaient leurs traditions et tenaient à garder leur rang. Elles n'auraient pas consenti à ce qu'un de leurs fils épousât une servante ^ Laborieuses et économes, elles finissaient parfois par acquérir les fermes que , pendant de longues années , elles avaient tenues à loyer. On a pu suivre en Normandie, pour l'une de ces familles, la progression de l'aisance depuis le xvf siècle. A chaque génération, le trousseau et la dot des enfants augmentent. En 1688, un des chefs^ de la famille louait 78 acres de terre moyennant 630 liv. Un de ses descendants, à la veille de la Révolution, était possesseur de 257 acres et se refusait à en augmenter le nombre, quelques années plus tard, en achetant à vil prix des domaines nationaux \

Au nombre des cultivateurs, il faut citer les maîtres de poste, qui avaient le privilège envié de faire valoir

» Denis, p. 305.

• La civilité puérile et honnête. Manière de qualifier les personnes. — Furetièrc, Dictionnaire, au mot honorable. Ce titre est à présent avili, dit-il.

« Bossi, St. de la France, Ain, p. 322.

* Paul Allard, Une famille de cultivateurs normands sous l'ancien régime. Revue des questions historiques, avril 1878, p. 598-603^

l'aisance. 153

leurs terres sans payer de tailles*. Souvent ils tenaient une auberge pour les voyageurs qui couraient la poste ; tel était le maître de poste du village de Montiéramey. En 1733, ses écuries renfermaient 15 chevaux harnachés^; ses dressoirs supportaient 36 assiettes et 3 soupières de faïence ; ses armoires contenaient 64 draps de lit. Il y avait aussi des aubergistes-cultivateurs dans les villages importants, quelquefois même dans des lieux isolés, à la bifurcation des grands chemins; s'il en était de singulièrement primitives ^ on en rencontrait d'autres qui laissaient peu à désirer. Un voyageur russe, qui se rend de Genève à Lyon en 1790, est surpris de trouver « dans les endroits les plus écartés, dans les plus pauvres villages , de bonnes auberges, une nourriture suffisante, des appartements propres avec des cheminées »*. En Champagne, des cabarets étaient garnis de bons lits de plumes , ornés de falbalas de serge jaune, et il n'était pas impossible d'y rencontrer dix ou douze couverts d'argent ^ Les char-

* Cahiers des paroisses du Maine, I, 450.

« Estimés 1320 1. avec les harnachements. (Arch. Aube.) « (1784). Journal de J. G. Wille, H, 100.

* Karamsine, Lettres d'un voyageur russe en France, en Allemagne et en Suisse en 4790, 1867, p. 157. — Mme Laroche décrit avec détail dans l'Ile-dc-Francc, une auberge de campagne, dont la cuisine spacieuse, où l'iiôte recevait les étrangers avec cordialité, était garnie d*un mobilier très propre et bien ordonné. Elle a dépeint aussi d'une manière intéressante et détaiUée l'intérieur de la maison et rinstallation d'une maîtresse de postes normande. (Journal einer Reise durch Frankreich, p. 223, 541.)

s Inv. d'un cabaretier de Saint-Aubin, 1712. Arch. Aube. — Un cabaretier d'AuberviUiers, en 1765, possède 17 saladiers de faïence^

154 CHA.P1TIUB VI*

retiers, les voyageurs de commerce, les bourgeois et les gentilshommes, qui cheminaient dans leur voiture, ceux qui prenaient le coche, le carrosse ou la diligence s'y arrêtaient pour y dîner ou pour y passer la nuit* ; et il aurait fallu voir , lorsque les voyageurs descendaient de voiture, le maître d'une de ces hôtelleries s'avancer vers eux, vêtu comme un personnage de comédie, l'hiver, de peluche beige, et l'été, en habit, veste et culotte de toile de coton semé de fleurs peintes et tacheté de mouchetures*.

57 plats d*étain, une vaisselle d'étain et de faicnce en proportion. Son argenterie se compose de tasse, timbales et de 18 fourchettes. U a 5 tables sur leurs tréteaux, « un jou do gailet et ses huit gallcts de potain ». (Arch. nationales, Z« 122.)

< On faisait dix lieues par jour, couchant dans des auberges de village. (Paul de Mardigny, Notice hist. sur les voitures publiques de Metz à Pam,Met2, 1853, p. 20.)— Depuis deux jours, nous voyageons de cabaret en cabaret... (Lettres d'E.„mée de Bo.,.onLa.,c„be, 1791, p. 154.)

« Inv. de 1784. Arch. jud. de TAube, no 1683.

On s'est plu souvent à représenter l'ancienne société française comme une agglomération de castes, semblables'à celles de Tlnde, où les familles et les individus auraient été renfermés sans pouvoir en sortir par les efforts de .leur travail et de leur intelligence. Cette opinion trop répandue est contraire à la réalité. L'ancienne société , fondée sur l'inégalité , était une hiérarchie savamment ordonnée,- dont les degrés étaient accessibles à tous. Elle mettait même à la portée des plus humbles des professions libérales en aussi grand nombre qu'aujourd'hui, leur permettant ainsi d'élever le niveau de leur condition matérielle et de leur situation sociale. L'armée, il est vrai, n'ouvrait pas une carrière bien vaste à l'ambition des paysans, qui s'y engageaient volontairement ; si quelques-uns d'entre eux devenaient officiers, ils trouvaient dans les gentilshommes des concurrents puissants et dédaigneux, qui occupaient la majorité des grades inférieurs et la près-

que totalité des grades supérieurs. Mais à côté de Tarmée, où ils n'obtenaient le plus souvent à la fin du XVIII* siècle que les galons de sergent, les offices de judicature, la magistrature rurale, le clergé, l'enseignement, les finances offraient aux gens de village quelque peu instruits des emplois à leur portée et qui leur permettaient de s'élever au-dessus de la condition de leurs pères. Il y avait dans les campagnes une quantité surprenante de gens de loi et de prêtres au XVI* siècle*, et si le nombre en avait diminué quelque peu aux siècles suivants, il était encore bien plus considérable que de nos jours. Chaque seigneurie avait son juge, et si ce juge gradué résidait à la ville , son lieutenant ou son prévôt demeurait au village ; chaque seigneur avait son procureur fiscal ; la plupart des localités avaient leur notaire, leur procureur, leur praticien, leurs sergents. La grande majorité de ces hommes de loi subalternes se recrutaient parmi les paysans ; il en était de même des curés de campagne S des maîtres d'école, des chirurgiens, de certains employés des tailles , des fermes et des gabelles. Ceux d'entre eux qui étaient intelligents et laborieux profitaient de leur situation nouvelle pour améliorer le sort de leur famille, et il arrivait que le fils du tabellion de village, élevé

* Dans une seigneurie, qui n'avait pas deux lieues carrées d'étendue, un commiS»aire du roi vint tout exprès en 1541 pour y réduire « le nombre efff éné des notaires » et en conserva encore trois. (Léon Maître, Mém» di la Société académique de Nantes, 1881, p. 484.)

* Les paytâfil des environs de Montpellier, s'ils arrivent & Faisance, veuleftt faire de leur fils aîné un procureur, du cadet un curé. (J. G. Fisch, p. 278.)

dans le collège de la ville voisine, où rinstruction était souvent gratuite, devenait avocat en parlement et mem* bre d'une juridiction supérieure.

La plupart des familles nobles et bourgeoises sont de souche campagnarde. Ne peut-on dire qu'Adam fut le premier paysan du monde? H y a dans le passé de la plupart des familles un point de départ obscur que la vanité se garde bien d'éclaircir. On se souvient de son aïeul qui exerça une profession libérale; on se garde de dire à ses enfants que leur trisaïeul était artisan ou paysan. Les familles arrivées jouissent aujourd'hui des efforts de travail et d'épargne que les ascendants ont accumulés sans que les fils leur en sachent toujours gré. Elles sont sorties de la masse, qui gagne sa vie par le travail manuel, pour entrer dans Télite qui acquiert et conserve Taisance par le travail de Tintelligence. Si les familles modestes avaient leurs annales, si elles avaient toujours rédigé leurs « livres de raison », on pourrait suivre pas à pas leur marche ascendante vers une situation meilleure. C'est ainsi qu'on montrerait un vigneron du temps de Louis XIII, dont le fils fut marchand, le petit-fils notaire et procureur fiscal, l'arrière petit-fils officier chez le roi. L'un des fils de ce titulaire d'un office assez modeste devint avocat en parlement et magistrat dans la capitale de la province, où il exerçait sa charge au moment de la Révolution*. Bamave, avocat à la même époque, était fils d'un procureur et petit-fils d'un marchand de

* Documents particuliers.

village*. Certaines familles s'élevaient plus vite encore par la finance, Tarmée, les emplois. Le maréchal do Coigny avadt pour aueul un juge de village, pour bisaïeul un manant qui s'appelait Guillot. Un des dignitaires de la cour de Louis XIV était petit-fils d'un simple sabotier*. On pourrait citer d'autres fortunes rapides non moins exceptionnelles; mais d'ordinaire, c'était par gradations que Ton montait des positions les plus modestes aux rangs supérieurs'.

Grâce à ce travail incessant, qui tendait à faire sortir des foules laborieuses un certain nombre d'individualités plus heureuses et plus méritantes , il s'était formé dans les campagnes , entre les paysans et les gentilshommes, une sorte de classe intermédiaire, à

* Anatole de Gallicr, la Vie de province au XVIll* siècle, p. 94.

« Mémoires du duc de Saint-Simon, éd. ChérucI, IV, 192, X, 2j57.

> M. Charles de Ribbe indique dos exemples de cadets de paysans s'établissant à la ville et arrivant à de hautes fonctions. {La Famille et la Société en France, p. 57.) — Vulson de la Golombière descendait d*une famille de paysans des Alpes dauphinoises. Son bisaïeul était cultivateur et tabellion ; son aïeul fut capitaine sous les ordres de Lesdiguières. (Revue des Sociétés savantes, 7« série, IV, 118.) — Ailleurs, on cite une famille de Pourtent, commencée par un laboureur, continuée par de petits marchands et dont le chef devint au xvi» siècle seigneur d'un village où il bâtit un château. (B«n de Vefnheil, De l'avènement des nouvelles couches sociales dans l'ancien régime. Le Correspondant, CXIV, 25.) Voir aussi : Maquet et de Dion, Nobiliaire du comté de Mont fort. Mém. Soc. archéologique de Rambouillet, V, 424. — Labruyère n'a-t-il pas dit : Si certains morts revenaient au monde et s'ils voyaient leurs noms portés et leurs terres les mieux titrées, avec leurs châteaux et leurs maisons antiques possédées par des gens dont les pères étaient peut-être leurs vassaux, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre siècle? (Caractère*, des Biens de Fortune, 23.)

laquelle on pourrait donner le nom de bourgeoisie , comme la fait un sagace auteur russe*, bien que le nom de bourgeois soit réservé d'ordinaire aux habitants des villes. Ces bourgeois de village pouvaient être des citadins, qui venaient chercher à la campagne un calme relatif; c'étaient quelquefois des marchand» de bois ou de bestiaux enrichis ; mais ils se recrutaient surtout parmi les campagnards, qui grâce à une instruction supérieure avaient pu remplacer, pour gagner leur vie, Toutil par la plume et la parole ; dans les conditions les plus voisines de la vie ordinaire du paysan, c'étaient le maître d'école, l'arpenteur, le sergent ou l'huissier ; un peu plus haut, le chirurgien, le procureur fiscal, le procureur, le greffier, le praticien, remployé des tailles et des aides ; un degré de plus, le notaire, le prévôt, le lieutenant, le bailli; enfin, le curé. Pour bien faire connaître leur rôle dans la hiérarchie sociale, il nous semble utile d'étudier ces différents personnages, non pas dans l'exercice officiel de leur profession, mais dans leur vie intime et leurs relations privées.

Voici d'abord le maître d'école. Sa demeure est modeste , même lorsqu'il est logé par la communauté d'habitants. Il a d'ordinaire deux chambres; il couche et fait sa cuisine dans l'une; dans l'autre, il tient sa classe. Pas de mobilier scolaire dans cette dernière pièce, qui peut être en même temps la chambre à four. Dans l'une d'elles, le mobilier consiste, dans un fauteuil^

1 N. Karéiew, les Paysans en France dans le dernier quart du XVm^ siècle, Moscou, 1879, ch. II.

une petite table, une petite cassette avec un coffre ^r^ vant de marchepied, une maie et un établi. Tout autour de la salle sont pendus des outils de menuiserie et de jardinage, des serpettes, des fourches, des « sas à passer farine ». Le recteur d'école pourrait se servir de ces divers objets pour donner des leçons de choses. Il n'est question ni de bancs, ni de li\Tes. La classe, si on peut lui donner ce nom, est rarement mieux aménagée ; quelquefois il s'y trouve un lit, avec ses courtines de serge. Dans Tune d'elles, se rencontrent deux tables, l'une carrée, de bois de poirier, l'autre indiquée comme pliante. Sur les onze maîtres d'école dont j'ai parcouru l'inventaire*, trois seulement étaient pourvus de livres; l'un possédait un traité d'arithmétique, que l'on désignait ainsi: une regelle de la resmetique de Bolome; les autres avadent quelques livres de piété*. Les ouvrages de classe devaient-ils être apportés par les élèves, ou les maîtres se croyaient-ils assez savants pour s'en passer?

Tous ces recteurs d'école étaient meublés comme des paysans; dans leur cuisine, un lit, parfois à pieds tournés , est garni de serge rouge , bleue ou verte. Leur vaisselle d'étain ou de faïence est plus ou moins importante. Ils ont un peu d'argenterie, un gobelet à pied, une ou deux tasses, une timbale. La femme pos-

1 Saint-Mards, 1682; Pars, 1739; Longpré, 1742; Lajesse, 1743; Lusigny, 1758; Lesmont, 1761; Pargues, 1762; Faverolles, 1765; Crancey, 1767 ; Brévonne, 1783 ; Pel-et-Der, 1785.— Arch. jud. Aube.

« Le recteur d'école de Pargues avait 4 volumes : Heures de l'office paroissial, la Mort chrétienne. Instruction familière, et Vlmitation. Celui de Lesmont avait 6 livres de pieté sur son dressoir.

sède une croix et un anneau d'or. Comme les pères de famille payaient souvent les rétributions scolaires en nature, les greniers du recteur pouvaient être remplis de boisseaux de blé ou d'avoine, ainsi que d'écheveaux de chanvre. Beaucoup de ces maîtres, dont la classe était fermée pendant Tété, exploitaient quelques terres, soit leurs biens patrimoniaux, soit les propriétés affectées à la dotation de Técole. Dans ce cas, ils avaient dans leur étable une ou deux vaches, quelques moutons, un porc, voire même une « bête asine; » dans leur basse -cour, le coq, les poules et parfois des oisons. Le travail agricole suppléait aux ressources insuffisantes que leur procurait leur triple métier de pédagogue, de chantre et de sacristain.

Auxiliaires du curé, ils furent longtemps vêtus de noir. Mademoiselle de Montpensier, qui rencontra en 1673, un prince allemand tout costumé de noir et sans épée, dit qu'il était habillé comme un maître d'école de village*. En effet, en 1682, j'en trouve un en jus^ taucorps et hauts de chausses noirs. On leur recomnaandait, à la même époque, de tenir leurs cheveux courts et modestes, et de porter pendant les offices des soutanes que les fabriques devaient leur fournir*. Plus tard, ils s'affranchirent de ces règles, et se vêtirent comme les autres paysans; l'un d'eux, en 1743,

* Mémoires de Mademoiselle de Montpensier y Ed. Ghéruel,IV, 341,

* Actes de la province ecclésiastique de Reims, IV, Syn. de Laon, 1683, art. XXIX. — De Hauteclocquc, Mém. de l'Académie d'Arras, 2« série, XIII, 263.

met le dimanche un habit, une veste et une culotte de drap brun ; celui-là, plus fantaisiste^ nous apparîdt avec un habit de velours de gueux , une veste de toile de coton et une culotte de peau de mouton. Plus cossu est ce recteur d'école qui étale, en 1783, sous son habit de drap de Silésie sa veste brodée ou son gilet de satin. Les femmes des maîtres ont moins de prétention, et leur costume n'égale pas en recherche celui de beaucoup de paysannes.

Est-ce parmi ces recteurs d'école, dont le vêtement s'était affranchi de la sévérité pédagogique, que les comédies d'autrefois allaient chercher les magisters de village qu'elles ont mis en scène? Les comédies ne sauraient être regardées comme des documaits historiques d'une véracité certaine; mais elles reproduisent avec vraisemblance les mœurs contemporaines, tout en exagérant le côté par où elles prêtent au ridicule. Si l'on rencontre dans la réalité des maîtres d'école qui sont ménétriers, s'ils sont volontiers disposés à débiter des harangues*, étaient-ils faiseurs de chansons, organisateurs de fêtes rurales, comme ceux que nous présentent les poètes comiques? Dès 1665, un magister de village figure dans des divertissements destinés à amuser la compagnie que reçoit un seigneur*. Dans une pièce du Théâtre de Gherardi, le magister compose et chante des chan-

* Il n'y a pas un curé, écrit Racine, ni un maître d'école qui ne m'ait fait le compliment gaillard... (Lettre du 15 novembre 1661 ► Œuvres de Racine, éd. 1823, V, 30.)

* V. Fournel, les Contemporains de Molière^ II, 572.

LES PfiaFESSiONS LIBÉRAI4ES. 163

sons*. Dans les Bourgeoises de qualité, de Dancourt, c'est le magister qui se charge d'organiser des réjouissances champêtres. Il paraît que sous Louis XIV, un magister pouvait parler comme un paysan, car c'est dans les termes suivants qu'il s'exprime : « Ne vous boutez pas en peine; partant que les garçons ne manquiont pas de vin et les filles de tartes, et que vous nous bailliassiés 20 écus pour les ménétriers et pour les petites chansonnettes que je fourrerons par ci par là; n'an ragaillardira votre soirée de la belle façon )>^ Plus tard, en 1771, le magister jouera un rôle semblable. Il compose et chante des couplets remarquables par leur niaiserie, et lorsque le seigneur le félicite, en lui disant : « Je ne vous conseille pas de quitter votre muse » ; le magister répond : « Muse, je connais pas ça ))^. Une autre pièce du même temps en fait un véritable jocrisse.; le magister en est pourtant le personnage important; il représente le seigneur ; il est l'exécuteur de ses volontés pour le choix d'une rosière; mais il manque de prestige, et quand il arrive , un paysan dit : « Je crais que j' découvre le magister; c' monsieur qui fait Y capable, et qui n' sait ni ce qui dit, ni ce qui veut dire )>. C'est en effet un personnage grotesque; lorsque le seigneur s'écrie : « Que la fête soit gaie ! » le magister s'empresse de lui répondre : « Sa grandeur doit savoir qu'il n'est pas de jour où je ne la fasse

* Attendez-moy sous l'orme, 1695, scène VII.

• Les Bourgeoises de qualité, 1700, act. II, se. I.

.8 L'Amoureux de quinze ans, par Laiijon, 1771, act. II, se. VIII.

164 GHâ^PITRE VII.

rire! »* Au moment même de la révolution, Collin d'IIarleville présentait encore un maître d'école aux risées du parterre*. Les vers burlesques, qu'on mettait dans la bouche des magisters, pouvaient être Técho de compositions faites par quelques-uns d'entre eux. Ils aimaient les jeux de mots, comme on a pu le constater, en trouvant sur des registres judiciaires des énigmes écrites par un maître d'école'; ils présentaient même des placets en vers aux seigneurs et aux grands, comme ce pauvre professeur de latin, qui s'avisa de remettre au comte de Saint-Florentin un quatrain dont la platitude égaya à un tel point les secrétaires du comte, qu'ils le fu-ent insérer dans le Mercure de France^.

Delille a décrit en termes plus favorables le maître d'école de village ; mais on voit qu'il aborde un personnage quelque peu ridiculisé, lorsqu'il croit nécessaire de dire :

Muse, baisse le ton, et sans être grotesque.

Peins des ûls du hameau le mentor pédantesque I

La peinture qu'il en fait est plus vraie que ne pourrait le faire supposer ce début trop pompeux :

1 La Dot, comédie en trois actes y représentée pour la première fois par les comédiens ordinaires du roi devant Leurs Majestés, à Fontainebleau, le 8 novembre 1785. Paris, 1786.

« Monsieur de Crac, 1791, scène XXVIIJ.

• Arsène Thévcnot, Ormes, VArcisien, 1880, p. 76.

* Saint-Florentin pendant la révolution, Ann, de l'Yonne, 1881, p. 27. — On a conservé des vers naïfs et peu compréhensibles qu'un maître d'école adressait à Madame d'Epinay. (Perey et Maugras, la Jeunesse de Madame d'Epinay, p. 439.)

Mais le voîci; son port, son air de suffisance, Marquent dans son savoir une noble confiance. Il sait, le fait est sûr, lire, écrire et compter, Sait instruire à Técole, au lutrin sait chanter; Connaît les lunaisons^ prophétise Torage Et même du latin eut jadis quelque usage...

Tout le monde Tadmire et ne peut concevoir Que dans un cerveau seul loge tant de savoir... Paroît-il ? sur son front ténébreux et serein Le peuple des enfants croit lire son destin.

Il veut, on se sépare ; il fait signe^ on s'assemble ; Il s'égaie, et Ton rit ; il se ride, et tout tremble.

Après quelques jolis vers sur Tautorité qu'eterce le maître d'école et des périphrases aussi étonnantes qu'ingénieuses sur remploi de la verge destinée à fouetter les enfants, Delille exprime un sentiment plus moderne, lorsqu'il demande qu'on relève la situation du maître d'école :

Encouragez-le donc : songez que dans ses mains Du peuple des hameaux reposent les destins, Et rendant à ses yeux son office honorable.

Laissez-le s'estimer pour qu'il soit estimable * !

Au fond, il s'estimait assez haut, en se comparant aux paysans qui l'entouraient, et ceux-ci, qui savaient moins que lui, et qui lui devaient le peu qu'ils savaient, étaient tout disposés à le prenne au sé-

1 L'Homme des champs ou les Géorgiqùes françaises, par Jacques Delille, 1800, p. 58-60. — Il est intéressant de comparer à ce portrait celui que Goldsmith a tracé du maître d'école anglais dans le Village abandonné, vers 193 à 215.

r]cux^ Sa situation morale étâdt souvent supérieure à sa condition matérielle ; elle dépendait plutôt de son caractère que du degré de sa science, et son influence pouvait être réelle. Le recteur d* école appartient parfois à une famille dont la plupart des membres se sont voués à renseignement primaire; le respect qu'il inspire s'adresse aussi à la maîtresse d'école. « On la salue, il faut voir! » dit un personnage d'un roman de Marivaux^ en parlant de sa tante, qui tient une école. Les évèques veillaient avec soin à la moralité des maîtres, leur recotnmandant d'être modestes dans leurs gestes, de fuir les jeux de hasard, les cabarets, la chasse, les entretiens ou divertissements mondains avec les filles et les femmes. Us leur interdisaient même d'aller dans les maisons des habitants pour y boire et y manger^ Ces prescriptions n'étaient pas toujours suivies ; mais dans beaucoup de villages, les recteurs d'école, surveillés par le clergé, faisaient l'édification et méritaient le respect de la paroisse.

Fréquemment, le maître d'école était arpenteur ; il savait mesurer les superficies au moyen de l'odomètre

* On lit dans la Veillée de village^ de Destouches (1714) :

Notre magister que voici

N'a jamais si bien réussi.

Il a plus d'esprit, ce me semble,

Que tout notre village ensemble.

Thibaut (le magister) gravement.

Vous me rendez justice en me traitant ainsi.

« Marivaux, le Paysan parvenu, 1737, II, 30.

s Reglemens pour les Régens et maislres d'école, St.-Syn, d'Alet^ 1765, p. 167-170.

et dti graphomètre* ; il y avait cependant dans les villages importants des arpenteurs royaux, qui possédaient quelques propriétés. L'arpenteur royal a des livres, outre les instruments qui servent à l'exercice de sa profession. Dans certaines contrées, on le range avec les notaires, les praticiens et les experts au nombre des docteurs de village ^

Le chirurgien de campagne méritait mieux ce titre. Marivaux dépeint ainsi Tun d'entre eux : « C'était une espèce d'honnête homme, demi païsan et demi bourgeois, qui savait passablement son métier, mais dont la main était un peu grossière et qui maniait ses outils lourdement. » Ce chirurgien disait : « Quoique j'habite au village, ce n'est pas à dire pour cela que je n'en sache autant qu'un chirurgien de la ville... »^ Les malades ne partageaient pas toujours la bonne opinion que les chirurgiens avaient d'eux-mêmes. « A peine savent-ils saigner et purger, disent les paysans du Vermandoîs, et par leur impéritie ils donnent la mort à des milliers d'hommes »*. On dit ailleurs que « pour tout apprentissage, ils ont exercé le métier de perruquier pçndant plusieurs années, pour obtenir d'aller dans les provinces déranger les santés des citoyens ))\

* L'Ecole de village pendant la révolution, p. 22, 191. « Gazier, Lettres à Grégoire, Gers, p. 104.

* Pharsamon, 1737, I, 29. — La- plus grande injure qu'on pût adresser aux chirurgiens de la ville, c'était de les appeler chirurgiens de village. (La peine et misère des garçons chirurgiens, 1715, p» 8.)

* Ed. Fleury, p. 224.

* Hippaau, Cahiers de 4789 en Normandie, II, 329.

Le chirurgien a encore pour enseigne, en 1722, lepetit bassin des perruquiers * ; il a sa boutique, où il saigne et fait la barbe. On pourrait se représenter à cette époque le chirurgien de Laines-au-Bois, en habit de ras doublé de serge d'Aumale, avec une chemisette de pareille étoffe et une culotte doublée de peau. B attend le client, le chapeau bordé d'argent sur la tête, tirant de temps en temps de sa poche sa tabatière de bois de Sainte-Lucie. Le client vient-il? Il l'introduit dans sa boutique, ornée d'un buffet à deux guichets, où sont rangés « quelques livres de plusieurs histoire» et concernant l'art de chirurgie », Le client veut-il se faire raser? Le chirurgien saisit sa trousse, qui contient neuf rasoirs. Le client veut-il se faire saigner? Le chirurgien prend ses étuis, l'un garni d'une paire de ciseaux et d'autres instruments, l'autre renfermant huit lancettes. Veut-il se faire arracher une dent? Le chirurgien a son davier et son pied de chèvre. Veut-il?. . . Voici des seringues de différents calibres*. Le chirurgien est parfois apothicaire. Celui d'Etourvy, en 1704, a une « pharmacie composée de plusieurs médicamens, fioles et autres drogues », que l'on estime avec le dressoir 200 livres.

Un chirurgien d'Aubervilliers, aux portes de Paris, cumule aussi les métiers de perruquier et d'apothi-

i La montre de la boutique d*un chirurgien avec un petit bassin... 30 s. (Inv. 1722.)

> Inv. Arch. Aube, n» 1400. — Un chirurgien de Montiéramey possède en 1749 un « lansié garny de quatre lancettes, un davié, un pélican^ une sonde, une espatiile et quatre rasoirs avec une pierre à repasser les rasoirs, 3 1. (Ibid. no 1428.)

Caire. Son enseigne, pendue à une potence de fer, indique l'entrée de sa boutique, qui donne sur la rue. Là, selon les désirs du client, il le fera asseoir devant un volet servant de poudrier, il étalera les trois têtes à perruques qu'il possède; sous ses ordres, un de ses garçons fera la barbe ou frisera. Comme chirurgien et apothicaire, il pourra montrer le squelette qu'il conserve dans une petite armoire, et vendre une des 164 petites bouteilles où sont renfermés ses médicaments*.

Le chirurgien a beau cumuler plusieurs métiers', il n'en est pas plus riche. Celui de Laines-au-Bois laisse des dettes et point de propriétés. Il est trop difficile pour lui de se faire payer des paysans. « Le plus souvent, dit-on dans le Maine, il ne reçoit d'eux aucun salaire. Car que peut-il être permis d'attendre des plus pauvres ». Et s'ils paient, quelles lamentations ! « Pour un voyage, disent les vignerons du Vermandois, pour une petite, petite saignée, une méchante médecine, le chirurgien leur demandera plus qu'ils ne gangnent en une semaine »^. Aussi, tantôt il estmeu-

* Inventaire de 1778. Arch. nationales, Z> 123.

* C'est sans doute d'un chirurgien de village que parle un livre populaire du siècle dernier, qui met au bas de son frontispice : « Voilà l'homme sans pareil, qui donne des lavements... il rase, vend toutes sortes de confitures et de cire luisante, etc. » (A. Nisard, Hist. des livres populaires, 2^ éd., I, 242.)

* Inv. Arch. Sarthe, Supp. E, p. 78. — Ed. Fleury, p. 126. — Les honoraires du chirurgien sont pou élevés. Un inventaire de 1719 porte : au sieur Rousselet, chirurgien, pour pansement et médicaments, 15 s., à un autre, en 1725, il est dû 17 1.; en 1766, on devra au chirurgien 10 1., etc.

blé comme un paysan, tantôt comme un bourgeois. On en voit dont la chambre haute est garnie de tapisserie de Bergame; ils ont un miroir encadré, une pendule, un fauteuil, quelque argenterie. Mieux pourvus que les recteurs d* école, ils ont tous une bibliothèque qui varie de 6 à 80 volumes, traitant surtout de chinirgie et d'histoire sainte*. C'était peu, mais souvent assez pour que le père instruisît le fils dans son art, et que le fils devînt un jour médecin dans la ville voisine, voire même à Paris*.

Les praticiens, les procureurs, les tabellions ou notaires de village ne sont guère plus à Taise que les chirurgiens. Ceux qui paraissent plus riches que les autres tirent leurs principaux revenus de leur exploitation agricole, à laquelle ils se gardent bien de renoncer. Quelques-uns, pour mieux subsister, cumulent ; ils sont notaires et procureurs, notaires et lieutenants déjuge; un chirurgien est en même temps procureur fiscal. Le praticien est généralement besoigneux; il Test moins que le sergent ou Thuissier, vêtu d'habits râpés, souvent plus pauvre que le paysan sournois contre lequel il instrumente, et qui ne paie qu'après sommation. Le procureur lui-même n'a pas toujours l'escar-

1 36 volumes de chirurgie, 30 1. (Etourvy, 1704). 5 liv. in-folio et 5 petits... 5 1. (1731). — Livres tant de chirurgie que de istoire sainte, 50 1. (Lirey, 1754.) — 6 liv. de chirurgie et un autre... 3 liv. (Montiépamey, 1749.) Arch. Aube. — 80 volumes de livres tant in-12 qu'in-4o, in-8« et in-folio traitant de chirurgie, d'histoire que de dévotion. (Aubervilliers, 1778.) Arch. nationales, Z* 123. * »

* Le grand père de la mère des trois Dupin était chirurgien à Varzy (Nièvre); un de ses fils fut médecin .à Paris.

ceHe garnie; cependant, il tient à représenter, et on pourrait le voir se pavaner le dimanche en chapeau bordé d'argent, habit bleu de roi, culotte de panne et veste jaune garnie de boutons et de galons à fil d'argent; un vrai costume de laquais de comédie. On se figurerait aussi volontiers tout de noir habillé le tabellion de village, qu'on voit apparaître au dénouement des pièces de théâtre ; dans la réalité, il met des habits de drap de couleur musc ou d'autre nuance. Le procureur fiscal ne s'astremt pas non plus à un costume sévère ; prendrait-on pour un magistrat, même d'ordre subalterne, ce procureur fiscal en habit.de drap noisette, en veste de serge rouge et en culotte de panne blanche? En revanche, s'il a une nombreuse vaisselle et une assez grande quantité de linge de table, il a peu d'argenterie et n'a que des fourchettes d'acier. D a peu ou pomt de livres. En Champagne, la plupart de ces hommes de loi de village ont souvent leur dressoir, leurs greniers, leurs étables et leur cave bien remplis ; mais c'est à peine s'ils ont un vieux Coutumier ou quelque ancien Praticien français. Beaucoup d'entre eux se distinguent à peine par leur logement et leur mobilier, des laboureurs qui les entourent*.

1 Arch. jud. Aube, no» 1400, 1372, 160S, 1500, 1569, etc. Le notaire ne s'enrichit guère. Edme Rétif fut notaire toute sa vie ; ses Rentiers retirèrent à peine les deniers qu'il avait avancés pour le contrôle des ax:tes. {La Vie de mon Père, I, 144.) — Le notaire de Nouans, vieil ivrogne, logé et vivant comme un paysan, ne pouvait être rangé dans la classe des propriétaires vivant bourgeoisement. (F. Y. Besnard, I, m.) — Conférez Dupuy, II, 399, 400.

Les employés des tailles et des aides font parfois meilleure figure. Ils sont détestés des paysans qui se plaignent de leur insolence et de leur brigandage. « H y a, dit-on , dans un village du Maine , une brigade d'employés de gabelles qui occupent quatre maisons dans la paroisse; exempts d'impôts par état, ils vivent dans la mollesse, insultent, pillent, volent et élèvent leurs enfants dans le même genre de vie »*. Le sort de ces employés qu'on qualifie de traitants est assez prospère. En voici un qui porte le titre de chef de garnisons pour les contributions. Il a l'uniforme des brigadiers des tailles : habit de drap bleu doublé de rouge, veste et culotte de drap bleu, guêtres, chapeau bordé en or, sabre au côté ; quand il va en expédition, il met ses éperons, coiffe un chapeau de cuir et fixe sur sa selle un porte-manteau en cuir avec une paire de sacoches; l'hiver, il abrite ses mains dans un manchon de peau de loup. Il ne porte pas toujours Tuniforme, et on pourrait le voir les jours de fête en habit de velours sur coton doublé de satin, en veste de clinquant et fil rouge ou en veste de satin blanc. Son mobilier indique un certain degré d'aisance; il a, ce qui est rare à la campagne, une « bouteille à ratafia » et une pendule'.

Le bailli et même le lieutenant du bailli appartiennent davantage à la classe bourgeoise. Dans les comédies, on en fait im personnage ridicule et peu recommandable. « Vous avez bon esprit, bonne conscience,

1 A. Bellée et V. Duchcmin, Cahiers des par, du Maine ^ I, 496. « Inv. de 1780, à Chessy. Arch. jud. Aube, n© 1528.

tout bailli que vous êtes » , dit-on à Tun d'eux. Uç autre dira : « Je suis trop humain pour un bailli »*. On lui donnera ailleurs le rôle odieux, tandis que le rôle bienfaisant est réservé au seigneur ^ Le bailfl peut être dans certaines localités le tyran de ses justiciables; mais d'ordinaire c'est un bourgeois de campagne qui n'a rien d'inhumain. Il n'est pas toujours instruit, mais il a du bon sens naturel qui supplée à la science. Témoin ce juge de village, devant qui deux avocats de la ville s'avisèrent par moquerie de plaider en latin , et qui les condamna à lui payer dix écus d'amende, pour avoir parlé devant lui en langage inconnu ; les avocats n'eurent pas les rieurs de leur côté, et durent s'exécuter \ Le bailli est meublé sans luxe, mais mieux qu'un paysan; sa cuisine est garnie d'une nombreuse batterie de cuisine ; ses coffres regorgent de linge ; il a des couverts d'argent. Sa femme est loin d'être une paysanne ; un bailli de comédie dit à la jeune fille qu'il courtise :

Que d'honneurs tout à coup vous auriez en partage,

Si vous me preniez pour mari ; Songez que vous seriez la femme d'un baillk.. On vous appellerait madame en ce village*.

Madame la baillive a des bijoux plus riches que les autres femmes de la localité ; un Saint-Esprit émaillé,

' Dancourt, les Trois Comines, 1700, act. I, se. I. — Le Mari retrouvé, 1698, se. XXIV.

• De Pezay, la Rosière de Salencif 1767.

' Sémcnaud, Revue des Ardennes, IH, 329.

* La Rosière de Salenci, scène X.

par exemple, sera suspendu par une chaîne d'or à son cou. La maison de son mari est, après le château, une des plus apparentes, sinon la plus apparente du village; dans le hameau que l'infortunée Marie- Antoinette fit élever à Trianon, figure la maison du bailli.

Le presbytère, situé près de l'église, est d'ordinaire moins important; il est vrai que ses dimensions varient suivant les revenus du curé. Si celui-ci est à la portion congrue, et c'est ce qui arrive le plus souvent, l'habitation est restreinte , l'installation médiocre ou défectueuse * ; il n'en est pas de même, s'il jouit de la plus grande partie ou de la totalité dea dîmes. Le curé est installé comme un chanoine, presque comme un gentilhomme campagnard. Ici, c'est une maison précédée d'une vaste cour, et qui renferme au rez-de-chaussée une salle à manger de 15 pieds carrés, une salle de compagnie de 18 sur 17, un cabinet lambrissé à hauteur d'appui avec une « cheminée à la mode » ; au premier, trois chambres à coucher; sans compter les dépendances de tous genres qui sont considérables*. Là, c'eât une habitation moins

' Un curé se plaint de ce que dans son presbytère toutes les chambres, excepté la cuisine, sont enfoncées en terre. (Inv. Arch. Eureet-Loir, supp. E, p. 66.)

« Inv. du presbytère de Moussey, 1795... Arch. de l'Aube, L 1571. On peut le comparer au presbytère de Nouans (Sarthe) où l'on aurait établi quatre chambres d'ami, outre le salon k manger et la salle de compagnie. (F. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, 1880, I, 295.) En 1778, l'intendant de Paris fit faire le devis d'un presbytère à Plessis-Gatsbled ; il monta à 5697 l. Rez-de-chaussée et premier

vaste, mais bien meublée. Sur les dressoirs, sont étalés quatre saladiers et douze tasses à café. Le curé reçoit ses confrères; la salle contient une grande table à manger, une petite table à manger et plusieurs fauteuils. Ailleurs , la chambre est tendue de vieille tapisserie de point de Hongrie, ornée d'une pendule avec sa boîte, d'un miroir avec cadre doré et de plusieurs tableaux*. De vastes armoires renferment les vêtements et les provisions de linge ^ Les livres aussi sont nombreux, et Ton trouve parmi eux des ouvrages d'histoire et de littérature ^ Les prêtres lisent plus que les maîtres d'école et que les gens de loi.

Les curés ne reçoivent pas, comme ceux d'aujourd'hui, un traitement de l'État ; ils tirent leur subsistance des dîmes ; ils la tirent aussi du domaine qui souvent est affecté à la cure. Près de la cure se trouve la grange dîmeresse*, où l'on entasse les proétage; 3 fenêtres de façade. Au rez-de-chaussée : coiridor, à droite la salle, 18 pieds sur 12; à gauche, la cuisine avec four et cabinet attenant. Au premier, deux chambres, deux cabinets, une garde-robe. (Arch. de TAube, E 2157.)

* Jnvent. des curés de Vauchassis, 1780, de Losmont, 1783, de Lé- ▼igny, 1773. Arch. Jud. Aube, no» 1372, 1259, 1561.

* Le curé de Lévigny a 165 serviettes, 29 draps de fil, 56 chemises, 22 coiflfes de bonnet de nuit.

* Les livres du curé de Vauchassis sont estimés 107 1.; le curé de Lévigny a 176 vol. estimés 35 1. 4 s. Eh Guienne, la bibliothèque des curés de campagne se composait d'ordinaire en 1790 des quatre tomes du bréviaire, du Parfait cuisinier, des ordonnances synodales, de la théologie de Collet ou d'Habert, du Concile de Trente, de méditations et de sermons, du code des curés sur les dîmes, des cas de conscience de Pontas, du Mercure, etc. (Gazier, Lettres à Grégoire, p. 146.)

* Inv. Arch, Sarthe, Suppl. E, p. 5.

(luits de la dimc en attendant qu'ils soient vendus. On peut voir dans les Mémoires de Fléchier quel usage un curé d'Auvergne en faisait en 1664*. En 1780, la grange du curé de Vauchassis renfermait 4,000 gerbes de froment, 150 boisseaux d'avoine et un tas d'orge ^ Dans les pays vignobles, la dîme se payait en vin, et le curé pouvait avoir 25 pièces de vin dans sa cave^. 11 est vrai que d'ordinaire il devait en remettre la plus grande partie au gros décimateur, qui ne résidait pas. Nous ne parlons pas ici du casuel , ni des petits profits que certaines coutumes pieuses pouvaient rapporter; un curé d'une rare sobriété vivait pendant toute la semaine des restes du pain bénit du dimanche \ Beaucoup de ces prêtres tiraient des revenus plus sérieux du domaine, qui dépendait de la cure. Presque toujours, ils possédaient, autour de leur demeure, un jardin, un verger, quelques pieds de vignes*. Outre des poules, ils avaient une ou plusieurs vaches, un cochon, quelquefois un ou deux chevaux*.

1 Mém, sur les grands jours d'Auvergne y éd. 1856, p. 103.

* Le curé de Lesmont en 1783 a 157 boisseaux de froment, valant 292 1., 214 d'avoine, estimés 160 1. 15 s., 22 d'orge, 15 de seigle, etc. 1\ a 324 1. d'argent monnoyé.

* Le curé de Lcvigny, en 1773, a 12 muids de vin de la dernière récolte estimés 194 1.

* La Vie de M. Morel, curé de Villiers-Vineux, 1702, p. 56.

8 Accin et pourpris auquel est la maison presbiteral dudit Villehardouin, avec jardin, droict et aisances... vignes contenant deux denrées et demy. Inv. de 1532. Arch. Aube, 70 G.

« Le curé de Lesmont a deux chevaux, de 100 1. chacun. Le curé de Lévighy a une vache et son veau et une petite tore, estimés 100 1. Il a un domestique à qui il laisse 200 1. dans son testament, et june servante à qui il lègue 20 1. de rente viagère et le lit qu'elle occupe.

Le curé de Vauchassis avait cent paires de pigeons, et comme il était interdit aux curés d'avoir des pigeons, s'ils ne possédaient un domaine de 50 arpents*, il est probable que le domaine de sa cure atteignait cette contenance. Dans le Maine, un grand nombre de curés avaient plusieurs pièces de terre labourable, de prés et" de vignes qu'ils exploitaient eux-mêmes. Il y eut en 1788 au synode du Mans des débats tumultueux, parce que l'on voulait interdire aux curés de campagne d'avoir des servantes âgées de moins de quarante-cinq ans. Ils repoussèrent vivement le statut proposé dans ce but, en « alléguant l'impossibilité où ils seraient désormais de faire valoir leurs cures et leurs domaines »'.

Les curés, qui faisaient ainsi valoir les terres qui leur étaient attribuées, partageaient les travaux, les peines, les espérances et les déceptions de leurs paroissiens. Pendant longtemps , c'est à peine s'ils se distinguent d'eux par le costume. Les évèques sont maintes fois obligés de leur enjoindre de porter des soutanes et de renoncer aux vêtements mondains. En 1614, des cahiers de village leur reprochent de s'ha-

1 Code rural, 1773, 1, 82.

* Inv, Arch. Sarthe, Supp. E, p. 10, 39, 83, 84. Ici le domaine de la cure se composait de 6 journaux de terres labourables, 3 horamées de pré, 3 quartiers de vignes ; là, d'une pièce de terre et de deux prés produisant 2000 de foin. En Normandie, au xivo siècle, on cite de nombreux exemples de domaines curiaux affermés par leurs titulaires, même pour les revenus spirituels. (De Robillai*d de Beaurepaire. Notes et documents concernant l'état des campagnes en iVormandie dans les derniers temps du moyen âge, Mém, Soc. lib, de l'Eure, 3e série, VHI, 529-547.)

billcr plutôt en courtisans qu'en gens d'église, et de porter Tarquebuse et le pistolet*. Défense leur est faite en 1617 de revêtir « rotondes et picadilles, ny d'aller par les villes et lieux de leurs demeures en court manteau et avec habits de couleur indécente ». On leur interdira en 1639 de tenir leurs cheveux longs et de « relever poils de leur barbe comme personnes de ce siècle corrompu... » Us ne pourront « ni friser, ni gaufrer leur chevelure », dont la longueur est fixée. Plus tard, on leur enjoint de ne mettre que des habits noirs ou de couleur fort obscure, et de porter la soutane dans le lieu de leur résidence. On tolère pour eux la soutanelle en voyage' ; on leur laisse avoir des gants, des manchons et des manchettes '; mais Ton ne parvint pas à leur imposer complètement la soutane, et le curé de Vauchassis, dont nous avons déjà parlé, a des habits et des vestes de drap noir et de bouge brun*. Dans les villages du Maine, à la veille de 1789, Thabit ecclésiastique ne se portait guère qu'à l'église*.

Se rapprochant plus que de nos jours par son costume de la population qui l'entoure, le curé prend part

* Cahiers de Bcon et de Chamvres, ch&tellenie de Joigny. (Arch. mun. de Troyes, BB 16. J

* Stat. et ord. synodaux, Angers^ 1680... Bordeaux, 1639, p. 250 à 252, 254... Const. syn. S. François de Sales, 1648, p. 139... Autun, 1706. — Le cahier do Traînel en 1614 demande qu'il soit interdit aux prêtres « de marcher par les rues ne fréquenter avec le peuple synon en habit sacerdotal, ayans la robe longue et 1q bonnet carré. » (Arch. mun. Troyes, BB 16.)

* Vie de M, Roy, curé de Perse, proche Tonnerre, 1702, p. 94.

^ Le curé de Lesmont a aussi deux habits de drap brun en 1783. » F, Y. Besnard, I, 312.

à ses joies comme à ses peines. II n'est pas de fêtes de familles où il ne soit convié; en Franche-Comté, c'est même un droit pour lui, et s'il ne peut se rendre au repas , on lui en paie l'équivalent par une redevance pécuniaire*. S'il lui est interdit de fréquenter les hôtelleries et les tavernes, il lui sera permis de le faire « dans les cas de noces, baptêmes, confréries, funérailles et anniversaires ))^ Vivant au milieu de ses paroissiens, le curé exerce sur eux une influence plus réelle et plus intime que si le soin de sa dignité l'en tenait à l'écart.

11 trouvait des relations de société parmi les gens de loi et les bourgeois fixés dans le village. Parmi ces derniers, il faut compter les intendants et les régisseurs des grandes terres seigneuriales, qui y résidaient toute Tannée, en l'absence des propriétaires : paysans parvenus, qui s'enrichirent plus d'une fois au détriment de leurs maîtres et rachetèrent les domaines que ceuxci se voyaient obligés de vendre ; il faut compter les fils de cultivateurs et de * gens de loi qui avaient re-

* Coudriet et Chatelet, Hist, de Jussey, p. 128-131.

• Const, syn, de saint François de Sales, 1648, p. 158. — Au xvo siècle, en Bretagne, le curé fréquente le cabaret et la taverne. (Dupuy, Réunion de la Bretagne à la France, II, 437.) Au xvi^ siècle, il préside aux repas et prend même part à la danse. (Noël du Fail, Propos rustiques, III.) Ce fut un des abus qu'on voulut réformer au xviie siècle. Le cahier de Traînel, en 1614, demande « que la fréquentation des lieux publics, tavernes et lieux suspects soit interdite aux prêtres. » (Arch. mun. TVoycs, BB 16.) Voir aussi les Mém. sur les grands Jours d'Auvergne, par Fléchier, p. 204. On est encore obligé de défendre en 1788 aux prêtres de danser ou d'assister aux danses dans les noces. (Lalore, Ane. discipline du diocèse de Troyes, III, 447.)

cueilli de leurs pères une fortune suffisante pour vivre sans travailler, et que les attraits de la ville avaient laissés insensibles ; il faut citer les magistrats, les avocats , les négociants qui , depuis le xvi* siècle, construisaient d'agréables maisons de plaisance dans les villages voisins de leur résidence pour venir s'y délasser pendant la belle saison* ; les citadins retirés du commerce, que la campagne avait séduits et qui venaient s*y fixer pour se livrer à l'agriculture. Inspimtion souvent malencontreuse, en ce qu'elle les exposait aux tracasseries des paysans et à la malveillance des seigneurs. En Normandie, on se plaisait à les surcharger de corvées ; on les forçait à remplir les fonctions fastidieuses de syndic et de collecteur, à tel point qu'ils finissaient par quitter une résidence où ils croyaient trouver le repos et où ils ne rencontraient que des charges*. Les gentilshommes accueillaient assez favorablement ces bourgeois, lorsqu'ils n'avaient pas d'autre ressource de société. Le père de Chateaubriand, tout morose qu'il fût, recevait fréquemment un ancien capitaine de vaisseau et l'entreposi-

* A Paris, « chaque bourgeois commerçant, artisan même un peu aisé, a sa maison de campagne... » {L'Ami des Hommes, I, 407.) — Denis, Lectures sur l'hist. de l'agriculture, p. 210. — Baurein, Variétés bordelaises, II, 345, 418. — On peut aussi citer les bastides des environs de Marseille, les mas autour d'Arles et de Montpellier (MiUin, IV, 355), etc.

* Dambourney, Mém, sur les encouragemens qu'il serait utile d'accorder aux citoyens, qui, après avoir rempli les charges municipales de la ville de Rouen j désireraient se retirer à la campagne, DéL de la Société royale d'agriculture de la généralité de Rouen. 1767, n, 244. — Théron de Montaugé, p. 121.

taire des tabacs de Combourg. Il admettait à sa table le sénéchal, le procureur fiscal, le receveur et le chapelain de la seigneurie*. Souvent aussi, les gentilshommes n'avaient que du dédain pour ces petites' gens. Le marquis de Mirabeau traite « les bourgeois de village et de petite ville, gens qu'on appelle vivans de leur bien, de race occupée à médire et à mal faire. . . Il voudrait, ajoute-t-il, en purger la société, s'il n'était contre ses principes de conseiller la violence en quoi que ce pût être ». Ce qui irritait les nobles, c'était de voir ces roturiers acquérir de jour en jour plus d'autorité, et rivaliser parfois d'influence et de richesse avec eux. Ce qui exaspérait le seigneur campagnard, c'était de voir « dans sa terre un fripon de marchand de bœufs prodiguer à sa femme des bijoux qui éblouissaient la dame du château^ ». Il est vrai que tout en méprisant les roturiers, on ne dédaignait pas toujours leur alliance ; les gentilshommes obérés épousaient volontiers leurs filles', et l'exemple peu engageant de Georges Dandin, qui était un paysan enrichi, prouve que certaines filles nobles dérogeaient pour acquérir la richesse \ Sans parler des environs de Paris, où les

* Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, I, 75.

* L'Ami des Hommes, I, 168, H, 271.

* Un mémoire judiciaire raille un gentilhomme qui, en épousant la fille d'un huissier, jouit du bien que les exploits de son beau-père lui ont acquis. {Requête signifiée pour Claude Castillon, p. 3.)

* « Que mon mariage est une leçon bien parlante pour les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme... C'est notre bien seul qu'ils épousent, et j'aurois bien mieux fait de m'allier en bonne et franche

maisons de campagne des financiers ont plus d'apparence que la plupart des châteaux des gentilshommes, on trouve dans des villages reculés, des bourgeoises, dont le linge, les bijoux, l'argenterie* feraient envie aux nobles dames du voisinage. A force d'épargne, de privations et de travail accumulés, il s'est formé dans les campagnes une sorte de classe moyenne, dont les individualités les mieux douées passent dans les rangs de l'aristocratie ou de la bourgeoisie des villes, mais dont la masse reste attachée au sol, acquérant de jour en jour une influence réelle, qui s'affirmera avec une autorité irrésistible au moment de la Révolution de 1789. Les nobles à demi ruinés, qui résident toute l'année sur leurs terres, ne peuvent se consoler de voir leur propre prestige s'amoindrir, tandis que les petits-fils de leurs vassaux s'élèvent au point d'atteindre bientôt à leur niveau.

paysannerie que do prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom... » (Georges Dandin, 1668, act. I, se. I.)

1 Une bourgeoise d'Etourvy en 1777 a deux chandeliers, 12 couverts, 2 grands et 4 petits gobelets et une écucUe d'argent. Son mobilier et ses provisions indiquent une véritable aisance.

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