CHAPITRE VIII LES GENTILSHOMMES
Le tableau de la vie rurale ne serait pas complet, si les seigneurs n'y figuraient pas. Ils y tiennent une place trop importante, pour qu'on n'essaie pas de les esquisser, au moins au second plan. Comme les membres des classes inférieures, ils sont de condition et de fortune diverses ; il y a autant de distance entre l'homme de qualité, pourvu de titres et de grandes charges à la cour, et le pauvre gentilhomme campagnard, qu'il en existe entre le gros fermier et le manouvrier indigent. Le pauvre gentilhomme végète, réduit souvent à envier le sort de l'homme de loi et du laboureur.
Veut-on connaître sa demeure? Ouvrons le livret d'une mascarade donnée au Palais-Royal en 1665 et dans laquelle figura le roi Louis XIV. << La scène représente, dit le livret, une de ces maisons de campagne qu'on nomme noblesses ou gentilhommières, composée
d'un corps de logîs découvert, d'une petite tour ruinée, d'une grange bn mauvais ordre et d'une cour où paroissent quelques poulets dindes, des lévriers maigres et des bassets*. » Si l'on était entré dans le manoir du gentilhomme besoigneux, on eût été frappé de la ressemblance que présentait son mobilier avec celui des paysans. Un noble de Picardie, en 1617, a dans sa chambre une table et deux chaises; sa vaisselle est d'étain, et son argenterie se compose de trois cuillers, d'une salière et d'un gobelet*. On pourrait citer en Champagne des intérieurs plus misérables. En 1685, la femme d'un chevalier du Mont-Carmel n'a qu'une chambre, et les seuls objets de luxe qu'on y remarque, c'est une tenture de tapisserie de Bergame estimée cent sous et un fauteuil couvert de serge verte. En 1723, la veuve d'un gentilhomme n'a qu'un vieux lit de bois de noyer et un vieux coffre ; l'estimation de son mobilier, parmi lequel figurent un bouvillon, une génisse et plusieurs volailles, ne dépasse point 108 livres. Ailleurs, un seigneur de fief sera meublé et vêtu comme un paysan ^ Cependant en Champagne, les gentilshommes besoigneux ne foisonnent point comme en Bretagne. « Il y avait plus de deux cents maisons nobles dans les environs de Plougasnou, dit Cambry, mais si pauvres que la misère les a détruites. Les survivants
* La réception faite par un gentilhomme de campagne à une compagnie choisie à sa mode, V. Fournel, les Contemporains de Molière, II, 567.
« Marquis de Belleval, Nos pères, p. 266, 267.
» Inv. de 1723 et de 1781. Arch. jud. Aube, n" 1523 et 1279.
sont confondus avec les laboureurs et les mendiants du pays. » Le même auteur trace un tableau piquant du train d'un gentilhomme bas-breton : <( La tapisserie de Bergame qu'on tenait de son trisaïeul, le vieux fauteuil à personnages, le vieux donjon, la petite chapelle, quelques assiettes de faïence et de porcelaines cassées, et Thabit des états à grandes basques, à boutonnières de fil d'or et d'argent, la vieille épée sans lame et sans poignée, qu'on plaçait sur la cheminée à côté d'un grand boucanier, formaient le ménage brillant d'un gentilhomme basbreton qui ne croyait dans l'univers qu'à la noblesse de Bretagne*. »
Tout gueux qu'il était, il se consolait en songeant à son illustre origine. Il se targuait de sa naissance, il faisait la roue, comme le seigneur de village de la mascarade royale, qui chantait :
Sur mon pallier de province Nul n'est plus heureux que moy.
Ma noblesse n'est pas mince ; Je suis plus content qu'un prince Et peut-être autant qu'un Royl
Heureux s'il n'avait pas eu à compter avec ses créanciers et avec ses domestiques qu'il ne paie point ! Un sergent à verge lui apporte des exploits; il veut le chasser; mais ses servantes le harcèlent, lui repro-
• Cambry, Voyage dans le Finistère^ I, 197, III, 182, 183. — On cite sept frères nobles de Bretagne en 1726, qui ont entre sept 1200 1. de rentes. (Frain, Mœurs et coutumes des familles bretonnes avant 1789, II, 154.)
chent les dépenses qu'il fait et le travail dont il les accable. C'est en vain qu'il s'écrie :
Paix làl taisez -vous, donzelles!
On ne me fait pas la loy.
Les servantes de répondre insolemment :
Tous tes gens, beau monsieur de balle, Ont du mal comme des damnés ; Cherche une autre servante à calle !
Pour moy, ce n'est pas pour ton nez.
La cour applaudissait à ces railleries exprimées en style trivial contre les seigneurs de village, qui achevaient de se ruiner sur leur terres, au lieu de venir chercher des honneurs et des pensions au service du roi. La comédie lançait tous ses traits contre ces gentilshommes, auxquels on donnait le nom du plus petit des oiseaux de proie, le hobereau. Lisez le Gentilhomme Guespin^ de Visé, le Gentilhomme de Beauce^ de Montfleury, les Nobles de province^ d'Hauteroche, le Baron de la Crasse^ de Raymond Poisson, le Comte de Boursoufle, de Voltaire, c'est le pauvre châtelain que l'on prend pour plastron et dont on tourne en ridicule la misère et les prétentions. Dans une comédie de Dancourt, trois hobereaux jouent un rôle épisodique; leur costume même est grotesque; l'un avoue qu'il est « botté à cru »; l'autre n'est botté qu'avec des guêtres. L'un d'eux dit au propriétaire de la maison oix il se trouve : « Cette maison devrait être à moi, et c'est feu mon grand'père qui l'avait vendue au père de celui
LES gbntilshomme;s. 187
qui Tavait vendue à monsieur votre père*. » Les gen-* tilshommes pauvres vivaient dans le passé plutôt que dans le présent. Le présent est pour eux si défavorable ! On cite des familles de gentilshommes que la mauvaise fortune poursuit, que des partages successifs réduisent à la misère; les enfants ne peuvent plus vivre noblement; ils deviennent laboureurs et vignerons, et les commis des tailles les inscrivent sur les rôles comme de simples vilains. D'autres passent leur vie à chasser les lièvres* et à tourmenter leurs anciens vassaux, qu'ils ne peuvent ni protéger, ni servir; dans une de ces familles déchues, un des fils, après avoir longtemps végété dans une masure, devient maître d'école, tandis que son frère est réduit à s'engager dans un régiment, où il n'est plus connu que. sous le nom de Vive l'amour'.
Les gentilshommes peu favorisés de la fortune ne menaient pas tous une vie inutile et nuisible. « Je ne nierai pas, dit le marquis de Mirabeau, que l'on ne boive fort dans les provinces où il y a beaucoup de noblesse à la campagne, et qu'on n'y chasse beaucoup; mais qu'on n'y fasse que cela, c'est ce que je nie. » Et le même publiciste ajoutera : « Si les extrêmes étaient nécessaires, il vaudrait infiniment mieux que la no-
* La Maison de campagne, 1688, scène XXXV.
* On donne le nom de hobereau, dit Buffon, particulièrement au gentilhomme à lièvre, qui va chasser chez ses voisins sans en être prié, et qui chasse moins pour son plaisir que pour le profit. {Hist, naturelle des Oiseaux, 1770, II, 45.)
« Comte de Gobineau, Histoire d'Ottar-Jarl et de sa descendance, p. 403, 406, 407, 409. — A. Young, I, 77.
188 CHAPITRE Vlli.
blesse ressemblât au baron de la Crasse qu'aux marquis de la comédie*. »
Il y avait, en effet, à côté des hobereaux qui passaient leur existence dans l'oisiveté, des gentilshommes qui vivaient honorablement en faisant valoir leurs terres patrimoniales. Leurs revenus étaient modestes comme leur train ; à force de travail et d'économie, ils conservaient leur héritage intact pour le transmettre à leurs enfants, fiers de leur laisser en même temps des sentiments généreux, dignes de leur naissance. Ds luttaient, comme les paysans, contre les mauvaises années. « Nous étions en arrérages, dit l'un d'eux, mieux eust valu nous acquitter en vendant des terres ; mais une diminution trop apparente de notre bien eust pu porter préjudice à l'établissement de notre famille^. » Ds vivaient simplement, au milieu de leurs enfants et de leurs serviteurs ^ Lorsque le marquis de Mirabeau veut donner une idée des progrès de luxe, il raconte que « son trisaïeul se contentait de quelque palefrenier hérissé, d'un page fréquemment sans culotte, quoique son cousin, d'une demoiselle laborieuse et de quelques petits garçons appelés bamboches pour sa femme*. » Le nombre des domestiques était une des vanités de la petite noblesse. Dans un état social basé sur la hiérarchie des conditions, la domesticité n'avait rien d'avi-
i L'Ami des Hommes, I, 211, 217, 223.
« Charles de Ribbe, Une famille rurale au XF//« siècle, 1882, p. 32.
5 Les Plaisirs du gentilhomme champêtre, 1575. — Voir l'Appendice.
♦ L'Ami des Hommes, l, 404.
lissant. C'était même un honneur pour le petit gentilhomme d'envoyer ses enfants comme pages chez de' grands seigneurs ; pour les grands seigneurs, de servir en personne chez le roi. Le paysan qui faisait partie de la domesticité du seigneur, croyait s'élever audessus de sa condition, et souvent c'était pour lui un moyen d'en sortir; il s'instruisait*, il devenait délié et entendu, et gagnant la faveur du maître, il pouvait acquérir la place de régisseur ou de commis. Ses fils, recevant une instruction supérieure à la sienne, pouvaient entrer dans les rangs de la petite bourgeoisie.
La domesticité d'autrefois avait souvent le caractère d'une clientèle. « Les dames avaient auprès d'elles des demoiselles, les seigneurs des gentilshommes souvent d'aussi bonne maison qu'eux, et les uns et les autres, des pages, des écuyers, etc. C'était un débouché pour la pauvre noblesse », dit le marquis de Mirabeau, qui regrette de voir tomber ces mœurs en désuétude, depuis que les progrès du luxe ont réduit le nombre des domestiques. Selon lui, ceux-ci sont habillés comme des comédiens, nourris et couchés comme les maîtres. Cependant, les anciennes coutumes se conservaient dans quelques manoirs où la vie patriarcale s'était perpétuée. « On entretiendra plus aisément à la campagne, dit le même auteur, quinze domestiques grossiers, vêtus et payés à la mode du* pays, avec 10,000 1. de rentes qu'on en entretiendra dix à la ville
* Voir Charles de Ribbe, ta Famille et la Société, p. 556.
avec 100,000*. » Madame de Sévigné avait dans son château des Rochers environ trente officiers et laquais, et lorsque les ouvriers venaient à manquer, elle les envoyait faner dans ses prés '.
Avec les nombreux domestiques dont ils s'entouraient, les seigneurs faisaient facilement valoir leurs terres. Ils le faisaient avec d'autant plus d'avantages qu'ils étaient exempts d'une partie des tailles et des droits d'aides, s'ils étaient assujettis à l'impôt des vingtièmes. Ils avaient aussi le privilège des pigeonniers, et ils en usaient. Leur train de culture était semblable à celui des fermiers', et comme ils n'avaient pas de loyers, ni de droits féodaux à payer, ils auraient vécu largement du produit de leurs propriétés, si leur hospitalité trop large, l'entretien d'un personnel trop nombreux, ne les avaient mis trop souvent dans la gêne. Pour conserver son rang, pour « entretenir son état », le seigneur emprunte ; pour sauvegarder ses droits, il soutient procès sur procès ; et comme le revenu de ses terres suffit à peine à ses dépenses , il voit un jour apparaître l'huissier; l'huissier qu'on menace, qu'on chasse et qu'on bâtonne, mais qui finit toujours par faire prévaloir les prescriptions de la loi.
Il arriva souvent aux derniers siècles que les fils du seigïieur cultivateur s'empressaient de louer leurs terres
* L'Ami dés Hommes, I, 241, 208. — Sur le nombre et sur le gaspillage des domestiques dans certains châteaux, voir La Jardinière de Vincennes, par madame de V***, 1761, IV, 47.
« Lettre du 22 juillet 1671.
> Charles de Ribbe, les Paysans d'autrefois. La réforme sociale, ni, 556. — La Loupiière, le poète champenois, 1881, p. 14.
et d'aller chercher à la cour ou à Tannée des revenus plus assurés. Il arrivait aussi que le manoir seigneurial tombait par héritage dans une riche famille, qui résidait ailleurs, et qui se gardait bien de l'habiter. Les. bois et les terres étaient loués à un fermier général, qui songeait uniquement à ses bénéfices, et regardait, disait-on, « ses sous-fermiers comme des nègres qui ne devaient travailler que pour l'enrichir* ». Souvent aussi « l'agent, qu'on charge de la gestion du domaine, a-t-il à peine de quoi l'entretenir ; les chouettes s'emparent du donjon, les colimaçons du jardin; on coupe les bois et le nouveau seigneur n'en est pas plus riche ^ ». L'aspect des châteaux que l'on abandonne ainsi. est navrant; les ouvertures sont sans fenêtres; les portes et les planchers sont pounîs ; les manteaux des cheminées se sont écroulés. Quelques tours encore debout attestent l'ancienne importance féodale du manoir^; aspect pittoresque pour l'artiste, mais affligeant pour le paysan, à qui ces tours et ces murailles
1 A. Bçllée et V. Duchemin, Cahiers des paroisses du Maine, I, 197, 198.
« VAmi des Hommes ^ I, 120, 121.
8 Un château et une ferme soxis Louis XIV, 1882. — M. Charles de Ribbe a fait à ce petit travail l'honneur de le citer presque en entier dans ses Paysans d'autrefois. (La réforme sociale^ l^' mars 1882.) Il contient Tanalyse d'un état du château de Chappes en 1677; la liasse 1340 des Archives judiciaires de l'Aube renferme une description analogue du château de Saint-Mards, en 1735, appartenant au duc de Villeroy. Ce château est pour la forte partie tombé en ruines ; les couvertures sont effondrées, les murs écroulés, les fossés à demicomblés. n reste cependant un colombier et trois tournellcs aux quatre coins de la cour.
Ifijg CHAPITRE VIII.
rappellent les mauvais côtés du pouvoir seigneurial sans lui rappeler la protection et les services qu'il en tirait.
Moins triste et plus animée est la gentilhommière métamorphosée en ferme, que l'on rencontrait souvent en Brie. Dusaulx en décrit une en Touraine. « Une tourelle garnie de meurtrières, dit-il, servait de colombier. On y voyait les piles dégradées d'un ancien pontlevis toutes noires de canards, de poules et de dindons. A l'intérieur, les murs étaient couverts d'armoiries, et j'en trouvais jusque dans les écuries*. »
A côté de ces manoirs abandonnés ou transformés, on construisait de toutes parts des maisons de plaisance, on restaurait les vieux châteaux. « J'ai visité dans ma vie, disait le marquis de Mirabeau, peut-être mille châteaux ou gentilhommières; à peine en citeraije trois où le maître ne m'ait fait remarquer quelque embellissement ou améliorissement de sa façon ^. » En dehors des bâtiments, chacun, dans la mesure de ses forces, veut copier les avenues et les jardins dont Versailles offre le type. Quoique la ligne courbe domihe dans les rivières comme dans les ondulations du sol, l'on trace de toutes parts des lignes droites et géométriques. Des rangées d'arbres parallèles courent le long des avenues ; les tilleuls et les marronniers se plantent en quinconces ou en triangles; les charmes se taillent comme des murailles; les ifs se façonnent en forme
* Dusaulx, Voyage à Barèges en 1788, I, 29. — Denis, Lectures sur l'hist. de l'agriculture, p. 294.
« L'Ami des Hommes, I, 211.
d'obélisques ou (Je. vases ; sous les fenêtres du château, Fart du jardinier construit des parterres de broderie, où les sables de diverses couleurs, les buis et les fleurs forment des dessins de nuances variées. On entoure' les pièces d*eau de bordures de pierres rectangulaires, et les rivières se transforment en canaux*. Les plans des jardins se modifièrent au milieu du xviii® siècle ; on ne prétendit plus assujettir la nature à des règles absolues; on fit sa part; sous Tinfluence d'idées nouvelles, on admit même que les chaumières pouvaient donner plus de grâce au paysage. Des allées sinueuses circulèrent dans les bosquets, où chaque tournant ménagea des surprises nouvelles : temples de Tamitié ou de Tamoui*, ermitages, kiosques chinois ou turcs, peints de couleurs vives ou décorés de coquillages, statues mythologiques, ruines romantiques, pavillons de repos. Mais, allées droites ou allées sinueuses, les jardins s'étendaient bien au-delà des fossés comblés ou desstéchés du manoir, et les villageois .venaient se délasser de leurs fatigues sous les ombrages de leurs charmilles*.
De vastes maisons modernes, semblables aux hôtels que Ton construisait dans les cités, s'élevèrent à côté ou sur l'emplacement des sombres châteaux du moyen
4 Voir l'Ami des Hommes j î, 150, 151 .
. * Sous Louis Xm, on vit ainsi 600 personnes de la jeunesse des bourgs des Riceys se divertir autour des parterres. « On a veu aussi, dans la cour du château, les habitants des bourgs faire le limaçon au nombre de trois cents mousquetaires. » (Nicolas de la Brosse, Descripiion de la terre et baronnie de Ricey^ 1654, p. 8 et 65.)
194 CHAPITKK viir.
âge. Les financiers, les ministres, les grands seigneurs y apportaient tout le luxe de la capitale. Quelle sorte d'étonnement mêlé de respect ne devait pas éprouver le paysan, lorsqu'il pénétrait dans les galeries et les salons, où le scintillement des lustres de cristal et des girandoles de cuivre doré, Téclat des pendules d'or moulu se mariaient avec les teintes adoucies ou chatoyantes des velours d'Utrecht, des damas multicolores, des soies qui recouvraient les meubles, avec les tapisseries de haute lisse, les encoignures de laque, les lambris peints au vernis Martin, les panneaux et les dessus de porte dus au pinceau facile et brillant des maîtres à la mode * ! De quel œil ne devait-il pas admirer les lits où tout Tart du tapissier s'était efibrcé de tirer parti de la richesse des étoifes; alcôves tendues de moire blanche brodée, relevée d'ornements de satin cramoisi, comme à Dampierre, de moire bleue, galonnée d'argent, comme à Estissac^, de velours vert et cramoisi, galonné, frangé et bordé d'or, comme à Brienne ' ! Avec quelle surprise ne devait-il pas contempler son image dans les miroirs de Venise entourés de bordures dorées ou dans les glaces encadrées dans les panneaux sculptés ! Il y avait tant de distance entre la simplicité de sa chaumière et ce luxe, que celui-ci n'excitait chez lui ni l'envie, ni la jalousie. Plus étonné que choqué, il arrivait même qu'il s'appropriait avec
1 Madame de Grafigny, Vie privée de Voltaire et de madame du Châtelet, 1820, p. 14.
« Arch. de l'Aube, scct. jud., no« 1633 et 4 Q. 47. 8 Le château de Brienne, p. 13.
un certain sentiment de vanité une partie du faste de son seigneur*. On ne désire guère ce qu'il semtile impossible d'atteindre.
Il serait inutile de décrire en détail Tintérieur de ces châteaux, dont la vaste distribution et le riche mobilier rappellent ceux des palais et des hôtels ; je signalerai seulement deux pièces, qui se rencontrent dans la plupart d'entre eux à la fin du xviii® siècle : ce sont la chapelle et la salle de comédie. La chapelle est petite, ornée de quelques tableaux, garnie de plusieurs prie-dieu; elle a été conservée ou construite par bienséance, pour se conformer à une tradition respectable, plutôt que par un sentiment de foi sincère ^ La haute noblesse et la finance n'ont pas toujours conservé les croyances religieuses, qui persistaient dans une partie de la bourgeoisie et chez la majorité des campagnards. En revanche, la noblesse a le goût du plaisir, comme toutes les classes de la société, et elle l'emporte à la campagne; elle raffole de la comédie, et elle veut' l'avoir chez elle ; elle se construit des théâtres, avec décors, rideau, parterre et loges ; elle a ses collections de costumes et de travestissements. Lorsque les seigneurs châtelains eurent été proscrits par la Révolu-
* L'Ami des Hommes, II, 270.— Sur Féblouissement que causaient aux filles de village les gentilshommes et tout ce qui se rattachait à la cour, voir la Paysanne parvenue ou les mémoires de mad. de L. V. par le chevalier de M. (Mouhy), Amsterdam, 1740.
« Au château de Cirey, de la chambre de Voltaire, on voyait par la porte ouverte dire la messe. (Dcsnoiresterres, Voltaire à Cirey, p. 231 .) La chapelle est toujours de plain-pied avec les principaux appartements de réception.
tion, lorsque les agents des districts vinrent s'abattre dans leur demeure désertée, ils remuèrent pour les inventorier toutes les défroques pailletées, dont acteurs et actrices s'étaient revêtus dans des temps plus heureux : mantes à la grecque en taffetas rose, garnies de gaze et de dentelles, des danseuses ; habits de « Tirolois » en camelot mordoré et gris ; costumes de serge et de camelot gris, bleu et rouge des paysans coquets; habit gorge de pigeon, à dentelles d'argent, du marquis; costume de satin rayé, blanc, vert et jaune, du jeune premier; grande veste de satin brun à fleurs, du Chinois*. Sur ces théâtres on avait joué non seulement la comédie, mais l'opéra-comique ; on avait dansé des ballets où figuraient des quadrilles de hollandais, de hollandaises, de géorgiennes, de paysans vêtus de rose, de bergers ^ . L'allégorie et la féerie même y avaient été abordées. Au: château de Cirey, où pendant le séjour de Voltaire une véritable fièvre théâtrale s'empara des hôtes, on passa de l'opéra à la comédie, et de la tragédie aux marionnettes ^ Rien n'avait été épargné pour charmer et retenir les hôtes qu'on invitait dans ces vastes châteaux. L'hospitalité était une des qualités de l'ancien temps ; les fermiers l'exerçaient avec bonhomie, les seigneurs opulents avec magnificence*. Au château de Challes,
* Le château de la Chapelle-Godefroy, 1875, p. 22. « Le château de Brienne, 1877, p. 12.
8 Desnoiresterres, Voltaire à Cirey, p. 240-242. — Le duc d'Aiguillon fait venir dans son château un orchestre de vingt-cinq musiciens. (A. Young, I, 78.)
* Il était rare qu'un gentilhomme pût se croire autorisé à écrire comme il suit à un autre : « Quoique nous ne soyons pas si riches
LfeS GENTILSHOJIMES. 197
chez le comte de Montrevel, trente maîtres étaient reçus simultanément ; on hébergeait avec eux les valets de chambre à épée et les femmes de chambre*. Au château de Brienne, quarante maîtres étaietit logés dans des chambres, numérotées comme dans une hô- ' tellerie, et qui presque toutes étaient accompagnées de gardes-robes et de cabinets de toilette. Dans la journée, on se Uvrait aux plaisirs de la promenade et de la chasse; les femmes suivaient les veneurs, soit à cheval, soit dans de grandes voitures découvertes. Si le temps était peu favorable, on jouait aux cartes dans les salons, sur les tables triangulaires ou carrées, disposées pour le jeu; le jeu, distraction favorite des hobereaux comme des grands seigneurs à la campagne. Le billard, le ballon, les boules étaient recherchés par ceux qui préféraient des exercices plus animés. Les repas, surtout ceux du soir, étaient pleins de gaîté et d'entrain ; au dessert on récitait des vers, on chantait des couplets, on improvisait des chansons, et la soirée, prolongée bien avant dans la nuit, s'achevait par des concerts et des danses.
Toute cette noblesse, riche ou pauvre, était douée d'une activité merveilleuse pour le plaisir; elle est éminemmei . sociable. Elle court par bo^ndes, de châteaux en châteaux, s'inquiétant peu de savoir si on pourra
que vous, nous serions fâchés d'emmener du monde chez nous pour le faire mourir de faim pendant un jour et demy. » (Lettre de 1720, citée par M. de la Rocheterie.) * Philibert Le Duc, Hist, de la révolution dans l'Ain, I, 330.
198 CHAPITRE vinl
rhéberger*. Les chemins sont détestables, les moyens de transport défectueux ; n'importe : si les chevaux de poste manquent, si la diligence fait défaut, on emprunte la patache de celui-ci, le cheval de celui-là ; on est secoué, cahoté, fatigué, mais on arrive*. Peut-on manquer une fête comme celle du château de la Verpillière où il y a cent invités et où les amusements sont tels que plusieurs dames en reviendront malades de fatigue'? On cite même dans le Bourbonnais des nobles qui, pour se dédommager d'une fête de campagne qu'ils ont manquée, font quatre-vingts lieues dans une mauvaise voiture, sans argent, sans paquets, pour aller à Paris passer une soirée à l'Opéra*.
L'exubérance de ces fêtes rejaillit sur le paysan ; îl n'en est pas toujours tenu à l'écart ; il n'y est pas seulement admis comme spectateur* ; il y joue son rôle. Au carnaval, chez madame de Sévigné au château des Rochers, c'est un bal auquel tout le monde prend part. « Il y a des sonnoux. On danse tous les passe-pieds, tous les menuets, toutes les courantes du village, tous les jeux des gars du pays*. » Au siècle suivant, à la suite d'une représentation donnée dans son château
1 Anatole de Gallier, la Vie de province au dix-huitième siècle, p. 60.
* C'« de Champagny, Une famille d'autrefois, le Correspondante XaV, 229.
> Anatole de Gallier, p. 59.
* Ct« de Champagny, le Correspondant, XQV, 222, 223.
* Voyage pittoresque et sentimental. Voyages en France, 4^ éd., m, 188.
« Lettres, éd. Sacy, VI, 246.
par. des comédiens, un seigneur fait venir « quelques paysans et paysannes du village, qui touchent fort bien du tambour et qui dansent très bien* ». Ailleurs, on organise des fêtes sur l'eau, où les paysans et les paysannes offrent des lignes enrubannées et dès corbeilles de poissons aux invités ; on ima^ne des divertissements de bûcherons et de bûcheronnes; et c'est en chantant des couplets qu'une jeune villageoise invite à y assister. Lorsqu'une grande dame arrive dans un château, ce sont aussi de jeunes villageoises qui lui souhaitent la bienvenue, en lui débitant des chansons^ patoises composées par un bel esprit de la société*. A la fin du règne de Louis XV, quand on s'engoua plus que jamais du genre pastoral et des paysanneries, nombreuses furent les occasions où l'on mit les villageois en scène, et où l'on donna des divertissements dont ils furent à la fois les acteurs et les spectateurs.
Dans certains cas même, le divertissement est obligatoire. Quelques redevances, instituées dans le but de perpétuer une concession et de constater un droit, ont un caractère plus joyeux qu'onéreux. On apporte au seigneur dans une grande charrette un œuf et un petit oiseau ; on lui offre l'hommage de la fumée d'un chapon. Dans plusieurs provinces, les nouveaux mariés du village doivent rompre des lances contre un
* Anatole de Gallier, p. 81. — H. Swinburne, The Courts of Europe, II, 29.
« La Louptière, Poésies et Œuvres diverses, 1768, I, 59, 161. — Madame de Grafigny, Lettres d'une péruvienne, ch. XXXV.
bouclier attaché à un poteau de bois qu'on appelle la quintaine. Ailleurs, on s'acquitte en chantant « la chanson à la dame », ou en « dansant en pantalon devant le sei^eur quand il fait sa première entrée dans son village ». Lorsque les gentilshommes résidèrent moina souvent, lorsque la familiarité diminua entre eux et leurs vassaux, ces burlesques redevances furent converties en indemnités pécuniaires, que les paysans à coup sûr acquittaient moins gsdement'.
Ils étaient accueillis presque toujours avec une hospitalière bonhomie chez les seigneurs, qui passaient une partie de Tannée dans leurs terres. Si Ton accu-r sait « les dames de campagnes d'être dures, avares, impérieuses • », beaucoup d'entre elles étaient cependant bienveillantes et généreuses pour les paysans. ChQz la mère de Lamartine, la porte de la cuisine, toujours ouverte, laissait apercevoir une large table de bois de chêne, où la nappe était toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour les innombrables survenants à qui Ton offrait le pain, le vin et le fromage'. Les paysans, qui prenaient leur part de l'aisance du seigneur, participaient aussi à ses fêtes de famille. Ils se précipitaient au baptême de ses enfants, remplissant l'air de cris et de coups de mous-
* Félix Brun, la Vie privée des paysans, p. 34. — Anatole de Barthélémy, Bech. hist, sur quelques droits et redevances bizarres, — Rcnauldon, Dictionnaire des fiefs, 1788, p. 299-300.
« Rétif de la Bretonne, 1777, les Gynographes, I, 122.
• Lamartine, les Confidences, IV. — Voir sur le rôle de la maîtresse do maison : Ch. de Ribbe, p. 405.
qoet*. Lors de leur mariage, ils leur faisaient ce qu^^on appelait une belle bravadéf ils allaient à la rencontre des mariés à plusieurs lieues de distance, avec tambours, fifres et fusils*; ils leur débitaient des hai-angués, des quatrains, et posaient des couronnes de fleurs non seulement sur le front de la jeune femme, mais sur celui du mari^ Toutes ces démonstrations étaient quelque peu intéressées; mais elles n'en étaient pas moins sincères. Les anciennes familles seigneuriales, qui vivaient au milieu de leurs vassaux, étaient aimées par eux ; il s'établissait souvent entre eux des liens d'attachement réciproque fondés sur des sentiments héréditaires. Montesquieu, dit-on, chérissait ses tenanciers. Il était heureux de les revoir, et sa physionomie s'épanouissait toutes les fois qu'il revenait dans ses terres. Chaque jour il parcourait un des villages voisins, dans ses promenades; connaissant jusqu'aux plus petites possessions de ses paysans, il s'informait paternellement de leurs affaires, de leurs besoins, de leurs querelles, et ne leur parlait jamais qu'en gascon, en les appelant par leur nom*. Les sentiments qu'un seigneur comme Montesquieu pouvait inspirer aux paysans ne ressemblent en rien aux rapports qui existent de nos jours, où l'égalité civile et politique est proclamée, entre le
1 A roccasioQ du baptême du fils de madame de Grignan, madame de Sévigné écrit : « On a bu à la santé du petit bambin à une lieue à la ponde ; j'ai donné de quoi boire. » (Lettre du 2 déc. 1671.)
« Cte de Champagny, le Correspondant, t. XQV, p. 225-226.
< La Louptière, II, 191.
* Baurein, Variétés bordeloises, 2^ éd., III, 11.
202 GHAPmUB VIII.
propriétaire d'une maison de campagne et les habitants de son village ^
Nous ayons étudié sdlleurs la manière dont les gentilshommes campagnards exerçaient leurs droits féodaux, et montré les atteintes que leur autorité avait subies pendant les deux derniers siècles'. C'est uniquement au point de vue de leurs relations privées que nous avons essayé d'esquisser ici leur rôle. Ajoutons qu'à la veille même de la révolution, la misère de certains nobles, l'absence et la frivolité de beaucoup d'autres avaient fréquenament diminué le respect et l'attachement que les paysans leur portaient. A mesure que la notion de l'égalité entrait dans les esprits, le relâchement des liens, qui unisssdent les différentes classes entre elles, séparait de plus en plus leurs intérêts, éveillait la méfiance parmi les honmies et les rendait moins sociables.
1 E. de Carzon, la Vie rurale en Poitou, Bulletin de la Société d'Economie sociale, V, 608, « Le Village sous Vancien régime, livre HI.
Le paysan d'autrefois est plus sociable et plus gai que celui d'aujourd'hui. Le village qu'il habite forme une sorte de grande famille reliée par des liens de voisinage, sinon de parenté. Chaque dimanche, les habitants se réunissent dans l'église et à ses alentours ; après les offices, viennent les assemblées, les longs colloques, les jeux, la danse. S'il s'agit d'affaires sérieuses,
La commune s^assemble. En hâte, on délibère, Et chacun, comme à Tordinaire, Parle beaucoup et ne dit rien.
Aux réunions communales, dont médit ainsi Florian*, succèdent des exercices d'un autre genre; on se repose des travaux de la semaine par une activité nouvelle. Les parties se forment ; les jeunes gens s'em-
< Fables, livre III, fable U, Vlnondation. Voir sur ces assemblées, le Village sous l'ancien régime, liv. I, ch. II.
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parent des boules et des quilles. Au xti* et même au XVII* siècle, le seigneur ne dédaignait pas de prendre part à leurs jeux; il va même danser sous Tonneau avec les garçons du village*. Le curé lui-même, mettant bas la soutane, lançait la balle ou jouait à la longue paume avec ses paroissiens. Dans le Nord, on s'exerce au palet, à Tare, à l'arbalète; dans l'Ouest et le Midi, à la course, au saut, aux barres, à la lutte, au mail, au ballon. Partout les boules et les quilles sont en faveur. C'est un spectacle pour les vieillards, « les uns, sous le large chêne, couchés les jambes croisées, et leurs chapeaux un peu abaissés sur la vue ; les autres appuyés sur leurs coudes, et jugeant des coups »'; les fermiers se mêlent aux manouvriers ; joueurs et spectateurs s'asseyent sous la ramée des cabaret^ dont l'enseigne ou le bouchon flotte au vent, tandis que les fermières et les matrones se promènent gravement, en surveillant de loin les jeunes filles qui se mêlent aux rondes et à la danse ^
* ToUemer, Journal d'un sire de Gouberville, 2e éd., p. 170. — Sorel, Hist. comique de Francien, liv. VII. — Il en est encore ainsi au xviii« siècle. On lit dans la Fête de la Rose, 1768, p. 14 :
C'est là qa'enfin sous un antique ormeau L'on va former une champêtre danse.
Avec Cloé le bon seigneur commence...
s Noël du Fail, Propos rustiques et facétieux, 1548, I.
8 1660. Inv. Arch. Seine-Jnféneure, G 723. — 1678. Ed. Fleury, Orig, de l'art théâtral dans la province ecclésiastique de Reims, 1881, p. 136. — VEcole des Pères, 1776, 1, 145, 146.— J. G. Fisch, Briefe ûber die Sûdlichen Provinzien, 1790, p. 188, 189. — Millin, ' Voyage dans les dép. du midi de la France^ 1807, p. 356.
Quelle différence entre le dimanche français et le dimanche anglais ! Au-delà du détroit, le dimanche, tel que Ta fait le puritanisme, est un jour de repos, mais de repos sans gaîté. Le poète Crabbe nous montre, en 1783, à rissue du sermon, les habitants se promenant gravement dans la prairie qui s'étend entre le portail de Téglise et l'entrée du château ; les beaux du village ont mis leurs plus riches vêtements pour conquérir le cœur de leurs « nymphes », tandis que les gens mariés depuis longtemps sont vêtus simplement. Les uns parlent du sermon, qu'ils louent s'il a été débité d'une voix retentissante ; les autres se félicitent du gain de la semaine, tandis que d'autres jouissent simplement du repos qui suit le travail. Voilà « les heures de gaîté passagère et de doux loisir »* dont jouît le paysan anglais. Si celui-ci est plus riche, si sa maison est plus propre et plus confortable, si sa nourriture est plus substantielle, il en est réduit à envier le caractère et le sort de ses voisins. Voltaire a traduit les vers suivants d'un poète anglais parlant de l'habitant de la France :
Dans la disette il chante ; il danse avec ses fers ; Fier dans la servitude, heureux dans sa folie, De l'Anglais libre et sage il est encore Tenvie * !
Il est vrai qu'au xviii® siècle, le paysan français n'a
* Crabbe'* Works. The Village, 1783, p. 118. Crabbe, qui fut pasteur de village, a peint également la vie villageoise dans the Parish ^egisler, tandis qu'il a tracé un tableau détaillé de la vie des villes maritimes dans the Borough, poème en vingt-quatre Lettres.
• Voltaire, Politique et législation. Pensées sur l'administration . publique.
jamais été dans les fers ; mais si Timage est forcée et déclamatoire, elle montre quelle idée on se faisait en Angleterre de la galté française. Cette même opinion se retrouve dans un des poèmes de Goldsniith, où la France est qualifiée de gai et joyeux pays d'allégresse et de bien-être social...' Et le poète voyageur avait pu s'en assurer en traversant ses gais villages les jours de fête. Dans les belles soirées des dimanches d'été, quelle animation, quel entrain sous l'orme séculaire, sous les tilleuls' qui s'élèvent aux abords de l'église I Un poète provincial en a tracé un tableau véridique , lorsque s'adressant aux tilleuls mêmes , il dit :
Autour de vous une troupe champêtre
Aux jours de fête et de repos Par sa gaîté bruyante éveille les échos
Que mes vers endorment peut-être.
Tandis qu*au cabaret voisin Les uns savent noyer les soins du lendemain
Et la prévoyance importune; D'autres assis sur le bord du chemin,
1 Gay, sprightly land of mirth and social ease,
Pleased with tbyself, whom ail the world can please.
(The Traveller, vers 239 et 240.)
« Voir sur ces arbres, le Village sous l'ancien régime , 3° 6d. , p. 44. — Oa appelle aussi dans le centre ces arbres des Sully. (Jaubert, Glossaire, II, 341.) — Dans le roman de Sorel, Francien, arrivé dans un village près de Lyon, s'assied sous l'orme de la grande place qui donnait un gracieux ombrage (liv. X). Le père Vanière, dans son Prœdium rusticum (lib. II), a aussi décrit l'orme de la place de village :
Ulmo sub patula, mediis quœ publica pagis
Umbra viret.
LES ' DIVERTISSEM ENTS . 207
A leurs jeux innocents appellent la fortune, Et la nuit les surprend les cartes à la main.
A la gêne de l'étiquette
Ce groupe n'est point asservi ;
On y voit paraître à l'envi,
Avec la vieille et la fillette, Des mamans qui pour plaire aux notables du lieu. Se souviennent encor comme il faut qu'on se pare. La jeunesse autour d'eux danse, chante et s'égare Sur un large gazon qui s'étend au milieu*.
Si l'on compare la peinture de Crabbe à cette esquisse tracée par un témoin oculaire, gentilhomme champenois, qui dépeint les mœurs de son village, quel contraste en faveur de la gaîté et de la sociabilité française ne peut-on signaler?
Les plaisirs et les jeux des villageois témoignent de leur caractère et dérivent de leur naturel. Plus calmes dans le Nord-Est, ils sont plus animés et plus ardents daijs r Ouest et le Midi. Les parties se nouent de village à village ; en Picardie, les compagnons de l'arc se réunissent sagement chaque année dans une des paroisses de la région pour « tirer Toiseau ))^ Si les habitants de deux communautés rurales se rassemblent en Vermandois , c'est pour jouer aux « battoirs » et pour se rafraîchir avec les paniers de vin qu'on leur portée Moins inoffensives et plus violentes étaient les luttes que provoquaient en Bretagne la poursuite et la
1 La Louptière, Poésies et Œuvres diverses, 1768, 1, 202-203.
* Roucher, les Mois, notes, I, 167.
' Ed. Fleury, Bailliage de Vermandois, p. 132.
possession de la Choule. C'était un ballon plein de son qu'on lançait avec un bâton recourbé ; on le poursuivait avec un entrain brutal ; on se le disputait avec un achaniement qui allait jusqu'à la folie ; un homme se cassa la jambe en sautant dans une cave pour le. saisir; d'autres périrent dans la mer en le cherchant, et l'on fut obligé d'interdire la choule dans un canton de Bretagne, parce que quarante hommes s'étaient noyés dans l'étang de Pont-l'Abbé en s'y précipitant pour l'atteindre*.
n y avait heureusement des jeux moins sauvages ; il y en avait aussi d'enfantins, auxquels filles et garçons prenaient part. La cligne-musette^ la queue leuleu, le cache-cache Nicolas étaient en usage dans les villages*. Le jeu de Monsieur le Curé était plein d'entrain. — De trois choses en ferez-vous une? Une; volez en l'air! Deux; prenez la lune avec les dents. Trois; embrassez Tiennette. — Quelle verve également dans les jeux du loup^ de la chèvre^ de la bellemère^ de la pucelle. Cette dernière entourée de ses compagnes était défendue par elles contre les garçons, qui s'efforçaient de lui enlever les tabliers dont elle était couverte. Nous voulons Vépouser par mariage, chantaient les garçons. Non, vous la battriez avec rage, répondaient les filles. Et quand la pucelle était sur le point d'être prise, ses compagnes de se lamenter : Comme la rose effeuillée elle sera bientôt;
1 ToUemer, p. 170. — Cambry, 1, 196, III, 47.
« Dancourt, le Colin Maillard, 1701, scène XXIII.
comme la prune secouée^ elle sera mangée par le ravousio. Complainte symbolique, qui accompagnait de son chant cadencé le mouvement et les fluctuations de la ronde*.
Ce sont là jeux d'enfants, qui ne valent pas la danse. Au village, la danse, c'est le premier des plaisirs. Le paysan, si lourd, si gauche, si emprunté, trouve pour la danse une agilité, un aplomb, un entrain qu'on ne lui soupçonnerait point. Il y rencontre l'oubli de ses peines, l'étourdissement du mouvement, la satisfaction de l'amour-propre. Il a pris des leçons de ses aînés, du ménétrier ou du maître de danse ambulant, qui parcourt les bourgs et les villages avec sa pochette ^ Madame de Genlis, retirée pendant l'absence de son mari à l'abbaye d'Origny, s'avise d'y organiser des bals avec les élèves, et fait venir pour les diriger le ménétrier du village. C'était un homme de soixante ans^ qui se piquait de savoir toutes les figures et tous les paSj les confondant quelque peu les uns les autres, au point d'appeler les chassés des flanqués^. La danse au village, c'est le commencement de l'éducation extérieure; elle exige l'harmonie des gestes, le sentiment de la mesure; elle fait déployer à la fois la force et une certaine grâce: elle assouplit les mouvements, les rend moins rudes et moins brusques; elle fait du rustre presque un homme policé.
* Monselet, Rétif de la Bretonne, p. 4, 5. — Rétif, Monsieur Ni- Celas, éd. 1883, I, 115 à 117.
» Arthur Young, I, 221.
« Mémoires de madame de Genlis, I, 205.
De toutes parts, dans les contrées les plus reculées comme dans les provinces les plus civilisées, la danse est en honneur. Dans le Nord, on danse avec autant d'entrain que dans le centre et le Midi. Tout le long de la route, entre Lille et Douai, le D' Rigby rencontre par une belle soirée d'été des groupes qui dansent joyeusement*. Un jour, les jeunes gens des environs de Guise veulent entraîner les jeunes filles élevées par les Sœurs, sous le prétexte qu'ils manquent de danseuses. Les villages de l'Artois comme ceux de Provence instituent des princes ou des abbés de la jeunesse, jolis garçons poudrés à blanc, le chapeau, la veste et la carme enrubannés, qui ont le droit d'ouvrir la danse et de choisir les danseuses ^ Aux environs de Paris, on multiplie les bals champêtres. A Choisyle-Roi, on danse dans l'avenue et dans la salle des gardes du château; on danse même jusqu'à deux heures du matin sur un bateau amarré au milieu de la Seine'. Dès le xvi* siècle, les branles de Bourgogne et de Champagne font fureur, ainsi que d'autres branles variés selon les provinces^ ; il faut voir avec quelle al-
1 D' RigbyV letters, p. 15.
« Ed. Fleury, Origines de l'art théâtral, p. 220, 215, 216. - Millin, IV, 196.— Une chanson de l'Artois, citée par M. Gazier (p. 267), dit d'un Joli garçon :
n danse si légèrement
Qu'il n'tient pas son pié à terre.
• Registre de police de Choisy, 1783. Informations, 1781-1785. Arch. nationales, Z> 879, 881, 882.
* Thoineau Arbeau, Orchésographie, 1596, fol. 4 et 64.
légresse on mène le branle dans les villages du Valois*, au son des hautbois et des cornets; il faut voir les paysans bretons, aux accords du rebec et du chalumeau, se trémousser, « ribon, ribaine, leurs robes et hoquetons bas. » Les vieux eux-mêmes donnent l'exemple aux jeunes, « tournoyant la danse sans beaucoup fredonner des pieds, ni faire gambades à la mâconnaise... La jeunesse alors, faisait son devoir de mener le grand galop, et n'y avait garçon qui ne dansât toutes les filles ))^ Aux siècles suivants, Tardeur ne se ralentit pas en Bretagne. Des bandes parcourent les carrefours des villages ou se répandent dans les prairies, au son du hautbois, de la cornemuse, de la flûte, du biniou et des bombardes ^ Dans quelques parties du diocèse de Quimper, on danse même dans des chapelles jusqu'au milieu de la nuit. La musique est vive et légère; le peuple a l'oreille juste, et dans un branle de cent personnes, il n'en est pas une qui ne tombe d'aplomb, pas une qui contrarie par un faux mouvement l'harmonie du ballet. Les figures en sont cependant compliquées; marches, rondes, évolutions de tous genres rivalisent de précision et de variété; ici, les femmes y prennent part, l'air contrit et l'œil baissé ; là, les hommes représentent, aux applaudissements de la galerie, l'ivrognerie, l'amour et la colère, ou contrefont le forgeron, le jardinier, le matelot*. Dans le
* Cl. Gauchct. — Voir à TAppendice : la Feste de village avec la Danse.
« Noël du Fail, Propos rustiques et facétieux, III.
« Jouvin, Voyage d'Europe, I, 22^.
» Cambry, Voyage dans le Finistère, 1, 50, 65, II, 151, lU, 174 à 176.
Poitou, les bergères ont la réputation qu'elles justifient d'exceller dans la danse et pour le chant* ; les bachelettes du Poitou ne sont pas moins renommées que les bacbeleries, fêtes dont elles font Tomement. Si nous allons dans le centre, les passe-pieds, les sauteuses, les bourguignottes , les sabotières et les rondes sont en vogue dans le Morvand. Le lourd Auvergnat danse avec une ardeur et un aplomb étonnants. Si la goignade méritait par ses allures trop vives les censures des moralistes', la bourrée, plus monotone, était la passion de tous. « Quoique les énormes sabots des danseurs, dit un témoin oculaire, quoique leurs larges culottes, leurs gros bas-guêtres, leur chapeau rond et tout leur costume fût fait pour donner à rire, j'ai été frappé malgré moi de la cadence avec laquelle sautaient ces masses pesantes. Tous les sabots tombaient ensemble, et Ton n'entendait qu'un coup. Le régiment le mieux exercé ne mettrait pas plus de précision dans ses manœuvres )i^ Quelquefois, dans l'ardeur du plaisir, le paysan pousse pour s'animer de retentissants you-t/OM*. Dans le Bourbonnais, à Vichy, le peuple a plus de légèreté et de grâce. Madame de Sévigné est folle des bourrées qu'on y danse. « C'est la plus surprenante chose du monde, écrit-elle à sa fille. Des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition... Je donne tous
/ ^^^"lainviUiers, Etat de la France, II, 81.
3 ^"iep. Mémoires sur les grands Jours d'Auvergne, p. 242-243.
•"aubert, Glotsaire du Centre, II, 443.
les soirs un violoQ avec un tambour de basque à très petits frais ; et dans ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers et des bergères du Lignon »*. A fur et à mesure qu'on descend vers le Midi, la danse s'anime et devient plus ardente. Dans le Vivarais, les garçons font à bras tendus pirouetter leurs danseuses autour de leurs têtes avec un grand étalage de jupes*. Dans les Landes, on saute avec ardeur, tandis que des ménétriers, perchés sur leurs échasses, jouent du tambour, du fifre et de la musette'. En Languedoc, en Provence, la race est plus fine et plus souple. « Je suis épouvanté tous les jours, écrit Racine dans son voyage à Uzès, de voir des villageois, pieds nus ou ensabotés, qui font des révérences comme s'ils avaient appris à danser toute leur vie; outre cela, ils causent des mieux »*. On dirait qu'ils ont conservé les traditions des Grecs leurs ancêtres, surtout dans quelques-unes de leurs danses qui sont analogues à celles qui sont en usage dans l'Archipel. Outre la traditionnelle farandole , dont les anneaux circulent rapidement dans les rues des villages et jusque dans la campagne, la moresque semble venir de l'Orient; la candiote a un nom et des allures d'origine grecque. Dans les montagnes du
1 Lettre du 8 juin 1676.
« Roschach, Hist. du Languedoc, continuation, XUI, 414. — P. Vanière, Prsedium rusticum, lib. VII.
» Millin, IV, 602. — Voyage à Bordeaux et dans les Landes, an vu, 2e p., p. 17 et 23, et gravure.
* Lettre du 15 nov. 1661. OSuvres, V, 30, 31.
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Daupbiné, une sorte de pyrrhique s'est conservée*. Près des villes, avec quelle prestesse et quelle vivacité les jeunes provençales se démènent dans le rigodon ou le branle des bals champêtres I Aussitôt qu'elles ont accepté le beau paquet d'épingles que le cavalier leur présente, elles s'élancent, sautent, tournent et « valsent comme des moulinets »*.
Tout est prétexte à la danse. Le poète anglais Goldsmith, parcourant les bords ombragés de la Loire, se plaît à faire danser les villageois au son de sa flûte. Aux airs joyeux qu'il leur joue, les matrones et les grandspères rivalisent d'entrain avec les jeunes gens^ Sterne reçoit l'hospitalité chez un paysan des environs de Tarare ; à la suite du repas frugal, dont il a pris sa part, les enfants et les petits-enfants vont se livrer à la danse sur l'esplanade de gazon qui s'étend au devant de la maison. L'aïeul lui-même joue de la vielle, et sa femme l'accompagne de la voix*. Un autre voyageur, traversant un village du Périgord, le trouve rempli de troupes joyeuses courant et dansant de toutes parts au son des tambours et des fifres ; elles célèbrent la fête d'un vieux fermier ^ Le mairquis de Mirabeau nous montre de tous côtés « le peuple agissant pendant le jour,
* Millin, III, 359 à 361, IV, 197. — M»* Clément-Hémepie, UisL des fêtes civiles et religieuses de la Belgique mérid, et de la France, 1846, p. 468, 469. — Ladoucette, p. 465 et 648.
* Bérenger, Soirées provençales, 3« éd., I, 293. « The traveller, vers 241 à 252.
* Steme, Voyage sentimental en France^ ch. XX.
» Voyage pittoresque et sentimental. Voyages en France, M, 133-136.
dansant au clair de lune... au son des musettes et des tambours ^ On danse à la fin des chaudes journées de la fenaison comme des belles journées des vendanges ; il semble que Texercice volontaire repose du travail obligé. Au xvf siècle, les moissonneurs, à qui Ton sert un repas où figurent des quartiers de bœuf, dansent jusqu'à minuit dans la salle d'un manoir normand^. Plus tard et ailleurs, on porte en grande cérémonie une gerbe, ou bien Ton offre les prémices de la moisson au fils ou à la dame du seigneur. Le soir, repas rustique, chansons et danses^ En Bretagne, quand on prépare une aire neuve, on la bat pendant toute la soirée sous les pieds solides des danseurs et des danseuses*. Dans le Maine, le battage des blés se termine par des réjouissances, qu'on appelle la fête de la gerbe, et qui fmissent par des chansons et par des danses \ La récolte des châtaignes en Poitou fournit un prétexte aux mêmes plaisirs. La Provence célèbre à la cueillette des olives les divertissements des olivettes*. Quelle gaîté dans les vendanges M Sur les bords de la Loire, on danse en allant à la vigne, on danse à l'heure du dîner, et l'on revient le soir en
1 L'Ami des Hommes, I, 176, 177.
« ToUemer, Journal d'un sire de Gouberville, 2« éd., p. 338.
♦ La Louptière, Poésies et Œuvres diverses, 1, 164.
* H. de la Villcmarqué, Barzaz-Breiz, U, 333.
» Des Cépeaux, Récits du pays de Bocage, p. 358 à 366.
« Dupin, Desc, des Deux-Sèvres, an ix. — Ghampfleurj , Chansons populaires des provinces de France, p. 185.
7 Moore, Lettres d'un voyageur anglais sur la France, etc., 1781, I, 278. — Roucher, les Mois, H, 72, 74, 98.
dansant*. Dans le Rouergue, on chante sur les côteaur, en dépouillant les vignes ; les vignerons chantent sur les arbres en gaulant les fruits ; le beau monde chante dans les vallons... Après soupe viennent les danses... Les femmes tiennent les poings appuyés sur les côtés, les hommes sautent continuellement et marquent lourdement la mesure, en retombant sur leurs souliers ferrés; de temps en temps, ils lèvent tantôt une jambe, tantôt Tautre, et claquent des mains au'-dessous du jarret en poussant des cris aigus. Ces danse» se forment au son d'une flûte de berger, et plus souvent à la voix ; elles sont éclairées par une seule lampe dont la lueur est affaiblie par un tourbillon de poussière... A la danse succèdent des farces grossières, et la veillée ne se termine qu'assez avant dans la nuit »*•
On danse aussi et surtout dans les noces'. On danse aux foires comme aux fêtes de village, où de toutes parts on court « comme au feu »*. Les fêtes communales étaient presque toujours des fêtes patronales; on y célébrait la fête du patron du village. En Cham-
* Voyages en France et pays circonvoisins de 4775 à 4807, par Maplin, IV, H4.
■ Alexis Monteil, Description de VAveiron, I, 50, 51.
> On danse même, dans certains villages des environs d'Avesnes, \ la suite de Tenterrement d'un jeune homme ou d'une jeune fille. Les jeunes gens de la localité se cotisent pour lui faire un service solennel, et après y avoir assisté, dansent jusqu'à la nuit, en se réjouissant de ce qu'un camarade a perdu la vie dans Tàge de Tinnocence. (Mme Clément-Hémerie, Hist. des fêtes du dép. du Nord, p. 374.)
♦ Les délices de la France, Leyde, 1728, I, 160.
pagne, la fête se continuait le dimanche suivant qu'on appelait le beau dimanche, et comme il n'y avait pas de fête sans lendemain, elle se prolongeait le lundi et le mardi. Les marchands forains en profitaient pour venir étaler leurs marchandises, tandis que bateleurs et joueurs d'instruments s'y donnaient rendez-vous V Les rues sont pleines de gens qui jouent du tambour, du hautbois, de la musette et du violon. Dans le Languedoc, les faiseurs de tours étonnent à tel point les paysans que ceux-ci les prennent pour des sorciers; des montreurs de marionnettes, abrités derrière une toile tendue, jouent avec .leurs acteurs de bois des comédies qui se terminent par des coups de bâton ; des bohémiennes disent la bonne aventure, et sous les regards du magistrat local, des jeunes gens montés sur des chevaux se disputent le prix de la bague, qui consiste dans un bonnet orné de rubans ^ Ailleurs, c'est un machiniste que. le bailli autorise à jouer « Malbroux »; c'est un brochet qu'on pend à une corde et qu'il faut atteindre avec une épée, les yeux bandés; ce sont des mariniers qui font des exercices à la lance sur la rivière^. Les fêtes de village changeaient de nom suivant les provinces; ducasses ou kermesses dans le
* La vie de M, Roy, curé de Perse, 1702, p. 37. — Bossi, p. 324.
* Vanière, Pradium rusHcum^ lib. VU. — Le traducteur Berland parle des chevaux de bois qu'on fait tourner (t. II, 38). Vanière a dît seulement : Concurrunt in equis juvenes ; mais la version de Berland prouve qu'il y avait de son temps des chevaux de bois aux fêtes de village.
' Registre de police de Choisy-le-Roi , 1783. Arch. nationales^ Z«882.
Nord, vogues dans la Bresse et le Dauphiné, pardons en Bretagne, apports dans le Berry, romerages en Provence*, ballades ou gros fromages en Poitou'' ; mais quels que fussent leurs noms, elles étaient partout, à la suite des offices religieux, consacrées aux jeux, aux repas et à la danse. On croyait même que le saint patron n'y était pas défavorable ; car dans le diocèse de Chàlons, les jeunes gens et les jeunes filles allaient chercher processionnellement sa bannière, et rattachant au-dessus d'une lance, la faisaient pour ainsi dire présider à leurs ébats. Il fallut, en 1661, menacer les jeunes gens d'excommunication pour les faire renoncer à cet usage ^
Outre la fête du patron du village, les laboureurs, les vignerons, les artisans, les filles et les garçons célébraient la fête de leur patron particulier. Chacun l'honorait d'un culte jaloux, comme saint Vincent, à qui les vignerons voulaient donner une serpe pour emblème, au lieu de la palme que la tradition lui attribuait. Les grandes fêtes religieuses étaient aussi le prétexte de certaines réjouissances ; le curé s'y prêtait, surtout à Noël, où il organisait une crèche dans un coin de l'église. Dans le Vermandois, les bergers se rendaient encore, à des époques rapprochées de nous, à la messe de minuit, portant sous leur large mantçau le dernier né de leurs brebis et défilant proces-
* Ladoucette, p. 447. — Millin, III, 346. — Pour le Languedoc, voir J.-G. Fisch, p. 187.
■ A. de Boislisle, Corresp, des contrôleurs généraux, I, n» 1876. » Ed. Fleury, Origines de l'art théâtral, p. 133.
sionnellement devant Tautel pour le faire bénir. Au xvi*" et au XVII® siècle, des curés firent même jouer par les paroissiens et les écoliers des mystères et des histoires édifiantes^, analogues à ceux qu'on joue encore tous les dix ans à Oberammergau, dans le Tyrol bavarois.
D'autres fêtes, dont l'origine était vraisemblablement païenne, s'étaient perpétuées à travers les siècles dans les campagnes. Tels étaient le gui Van neuf, les brandons, le mai, les feux de la saint Jean. Ces antiques traditions, dont le sens était perdu depuis longtemps, avaient revêtu des formes chrétiennes pour se maintenir. Dans l'Anjou, le gui l'an neuf ou bachelette était une quête pour l'entretien du luminaire des paroisses, et cette quête était le prétexte de réjouissances, de débauches, de danses, de chansons dissolues. Le premier dimanche de carême, les paysans font des pracessions le long de leurs bordes ou granges, avec des flambeaux de paille tortillée pour chasser le mauvais air ; ici, ils courent dans les champs avec des torches, en chantant des couplets traditionnels^; là, ils brûlent des bourres ou des étoupes devant la porte des mai-
* Félix Brun, la Vie privée des paysans au moyen âge et sous Vun^ cien régime, p. 46 à 48. — Petit de JuUeville, les Mystères, II. — Ed. Fleury, p. 60-61. — M. le bo» Pichon a publié la note d'un fripier de Paris qui avait loué en 1560 une grande quantité de costumes à trois laboureurs et à un meunier d'Annet, près Meaux, pour jouer la Moralité de la Vendition de Joseph. {Bulletin de la Société d*hist, de Paris, 9e année, 1882, p. 77 à 80.)
> Chansons brandonnières. Jaubert, Glossaire du Centre, II, 480, 481. — Des Cépeaux, Récits du pays de Bocage, p. 326.
sons. Ces courses aux flambeaux, ces flambées qui se retrouvent dans le Jura, où Ton allume des feux sur les montagnes, sont désignées sous le nom de brandons, de bordes, de behours, selon les contrées*. Le 1" mai, on plante le mai au milieu de réjouissances variées, et dans la plupart des pays qui furent soumis à la domination romaine, des jeunes filles, appelées trimazos, vêtues de robes blanches ornées de rubans, vont danser et chanter devant chaque maison *. En Bretagne, les samedis de juin, les garçons portant des épis verts à leur chapeau, les filles parées de fleurs de lin, dansent à Fentour des dolmens. Presque partout, Ton allume les feux de la sahit Jean, que Ton s'exerce à franchir et que Ton accompagne de réjouissances parculières, conune celle du Loup vert à Jumiëges, comme la danse répétée trois fois autour de la halle d' Attigny par les habitants de Rilly-aux-Oies, qui s'acquittaient ainsi d'une ancienne redevance féodale '.
Certaines localités, en effet, ont conservé des fêtes d'une nature toute spéciale. Telle était celle que célébraient le 23 avril les habitants des villages voisins du
1 La Monnoye, Noei Borguignon, p. 148. — Mordillât, Hist. de Bassuet, p. m. — Portagnier, Études sur le Bethelois, p. 211. — M«« Clément-Hémerie, HisL des fêtes du dép. du Nord, p. 350-353.
* 0« de Puymaigre, Chants populaires du pays messin, p. 199 et suiv. — Philibert Le Duc, Chansons bressanes y 1881.
• H. de Villemarqué, II, 323. — • Roucher, les Mois^ notes, 1, 167. — Sémenaud, Revue des Ardennes, III, 328-329. — Près de Mantes, les enfanta couronnés de roses vont le matin à la messe avec le morceau de bolè qu'ils doivent porter au feu. (Journal einer Reise durch FrankmcA,1787,p.544.)
champ de bataille où Marius avait exterminé les Teutons. Ils se rendaient ce jour-là sur une montagne connue sous le nom de Sainte- Victoire, y construisaient un bûcher, et dansaient, autour de ses flammes, la tête couronnée de fleurs*. La fête des laboureurs de Montélimart ne rappelait pas des souvenirs aussi héroïques. Elle durait trois jours; le deuxième jour, les laboureurs, montés sur des mules enrubannées, sur la croupe desquelles se tenait une femme ou une fille de laboureur, s'en allaient au son de la musique, de ferme en ferme, distribuant du pain bénit dans chacune d'elles, et descendant pour danser et pour prendre leur part d'un repas qu'on leur offrait. Le troisième jour, on ouvrait un concours en faveur de celui qui saurait le mieux diriger sa charrue. A la Sainte-Catherine, à Berlaimont, les filles jouaient à la crosse, comme les hommes, et invitaient elles-mêmes leurs danseurs*. A la Brède, le lendemain de la fête locale, une coutume barbare exigeait qu'on bernât sans merci, au milieu d'un grand concours de badauds, tous les chiens qu'il était possible de saisir^. Mais rien ne saurait égaler, au point de vue de la bizarrerie, les concours de grimaces de certains villages du Soissonnais, à Villemontoire-la-Grimace, par exemple. Cet étonnant concours avait lieu, chose plus surprenante, le jour de Noël, près de l'église, en présence de trois chanoines
1 Millin, m, H2, 113.
■ Mm« Clément-Hémerie, Histdes fêtes de Belgique et de France, p. 394, 457-459; Hist. des fêtes du dép, du Nord, p. 881. * Baurein, Variétés bordelaises, III, 24.
de Soissons, seigneurs du lieu, qui remettaient un beau pourpoint rouge « à celui qui fesoit la plus belle grimace »*.
Ces fêtes si nombreuses et si variées avaient pourtant leurs inconvénients. On se plaignait de leur multiplicité. « Ce sont presque toujours, disait-on, des temps fle rixes, de tumulte et de débauches ». Des batteries et des querelles suivies d'accidents funestes s'y engagent*. Certains apports du Nivernais se terminent régulièrement par une bataille en règle entre les jeunes gens de la localité et ceux des villages voisins ^ Heureusement on s'en tire d'ordinaire à coups de poings et à coups de bâton, car le paysan français ne joue point du couteau*. Les princes ou les abbés de la jeunesse soulèvent des querelles par leurs prétentions plus souvent qu'ils ne les apaisent par leur autorité. En Picardie, un parrain refuse le bouquet que lui présente le prince, dans Tespoir d'une gratification; le prince se fâche, s'élance sur le parrain; un coup de pistolet part dans la bagarre ; le soir, la compagnie de la jeu-
1 Ed. Fleury, Origines de l'art théâtral, p. 110 à 112. — On signale encore des concours de grimaces, en Angleterre, dans des villages du Surrey. {The Graphie, XXX, 54 et 60.)
■ J. de Vroil, Étude sur Clicquot Blervache, p. 336. — Vie de M, Roy y curé de Perse, p. 37. — Vanière, Prœdium rusticum, lib. VII. — Baudiau, le Morvand, II, 6. — Cahiers de la sénéchaussée d'Aix- Arch, parlementaires, VI, 386. — Voltaire dit même avec exagération : L*État perd plus de sujets dans les fêtes que dans les batailles. {Dict. philosophique, au mot cure de campaonb.)
» E. Pallier, Rech, surVhist, de Châtel-Censoir, ch. VIII. — Conf. Dupuy, II, 455.
♦ Les délices de la France, 1728, 1, 166.
nesse assiège la maison du parrain, qui barricade sa porte avec la table du festin*. Les festins étaient nombreux ; il y en avait aux fêtes, comme aux noces, aux baptêmes et aux enterrements. Malheureusement la sobriété n'y était pas toujours observée; des hommes, habitués à ne pas satisfaire tous les jours leur appétit, ne savaient pas se contraindre, lorsqu'ils avaient la possibilité de manger et de boire sans mesure. L'ivresse, rivrognerie, n'étaient que trop fréquentes. On s'enivrait surtout au cabaret*. « Il n'y a pas de village qui n'en ait plusieurs, dit-on en Auvergne, et il est rare^ qu'on en sorte sans être ivre. » On s'enivre aussi trop souvent en Bretagne et dans les Landes'. Des moralistes indulgents excusaient ceux qui savaient encore se modérer. « Mon curé le dit, raconte le marquis de Mirabeau, et ce n'est pas à moi de le contredire, quoique ce soit assez la mode aujourd'hui... Boire un peu sec, et seulement jusqu'à chanter, rire et s'embrasser, épanouit la rate, bannit les inimitiés et lie la sodété ))^
Le clergé était plus sévère pour la danse. Les jours de fêtes, il aurait voulu proscrire toutes sortes de jeux, « farces, débauches, dances, yvrogneries; » il voulait surtout défendre absolument les danses les dimanches
* Ed. Fleury, Orig, de Vart théâtral, p. 218 à 220. — Ladoucettc, p. 448.
■ Voir sur les cabarets, le Village ^sous l'ancien régime, 3o éd.^ 228, 229.
» Legrand d'Aussy, p. 300. — Cambry, I, 65. — MilUn, IV, 602.
* L'Ami des Hommes, I, 212, 213.
et « autres fêtes chômables »'. De bons curés ne reculaient devant aucune démarche pour persuader leurs paroissiens d'y renoncer, et Tun d'eux même, en désespoir de cause, s'avisa de louer à prix élevé au ménétrier son violon, pour qu'il ne pût s'en servir aux grandes fêtes religieuses*. Un moraliste rigoriste n'admettait pas même les danses les jours de noces, « où elles sont d'usage partout »; il reconnaissait bien que les gens de campagne avaient besoin de délassements le dimanche, mais il leur recommandait de chercher ces délassements dans la fréquentation des offices, dans la lecture et la promenade'. C'était méconnaître la nature humaine et la nature du paysan. Le délassement d'un travail ingrat est dans l'oubli, et pour les esprits peu cultivés, l'oubli ne se trouve que dans les passe-temps violents. « Les fêtes sont dans l'année, sauf respect, disait-on, comme l'avoine à midi dans la journée d'un cheval... Elles réveillent, réunissent la jeunesse, mais sous les yeux des parents, font naître les unions de convenance, les propositions de mariage, rappellent les souvenirs d'antique fraternité et parenté ». Aussi le marquis de Mirabeau exalte-t-il l'utilité des fêtes votives, des pèlermages, des processions, qu'il voudrait raviver. « Les cailloux deviennent ronds et polis par le frottement, dit-il, les hommes se civi-
* RègL du diocèse d'Aire, 1643, p. 47.— Statuts synodaux d'Alet, 1675, p. 107... d'Angers, 1680^ p. 143.
■ Vie de M. Roy, curé de Perse, 1702, p. 42.
» Traité contre les danses et les mauvaises chansons, 2« éd., 1775, p. 153, 245.
lisent par la société »*. Mais déjà les anciennes mœurs disparaissent, et sur bien des points les vieilles U'aditions de gaîté française s'effacent; les fêtes rurales tombent en désuétude à mesure qu'on approche de la Révolution. « Déjà l'on a trop laissé perdre l'usage de <^élébrer ces fêtes, dit un publiciste en 1785... Je voudrais qu'on rallumât les feux de la saint Jean, qu'on rétablit, si plus d'aisance le permettait, le repas de la saint Martin ; que les devoirs de la religion remplis, la fête du patron ramenât les jeux, la danse et tous les plaisirs permis ))^.
Ces fêtes, ces plaisirs n'étaient pas toujours en rapport avec le degré d'aisance du paysan. On a dit : Contentement passe richesse ; on peut dire aussi : Contentement se passe de richesse. Il semble qu'à mesure que les idées générales avec l'aisance se répandent dans les campagnes, elles font reculer devant elles les vieilles coutumes joyeuses. Un personnage du Vicaire de Wakefield raconte que les paysans français les plus pauvres étaient les plus gais, et que leur allégresse était toujours en rapport avec leurs besoins ^ Cette assertion n'est pas en désaccord avec l'opinion commune d'après laquelle le bonheur ne dépend pas de la fortune, mais de la modération des désirs et du défaut de préoccupation pour l'avenir.
1 L'Ami des Hommes, I, 415 à 420.
■ Le Bonheur dans les campagnes, Neufchâtel, 1785, p. 197.
« Goldsmith, le Vicaire de Wakefield, ch. XX.
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