LES VEILLÉES
sans reprises »*. A des époques plus récentes, on désignait les veillées sous le nom de filouas^ de veillouas et d'erusseries de chanvre. Dans les filouaSy les femmes i se réunissaient dans une ferme pour filer à la quenouille ou au rouet ; les prétendus tournaient le rouet des jeunes filles, tandis qu'on racontait des contes et des légendes, qu'on proposait des devinettes ou qu'on ' chantait des chansons. Les veillouas étaient plus spécialement consacrées au jeu et à la danse ; il y avait aussi des réunions connues sous le nom de cuiseries de pommée où Ton faisait des confitures de pommes arrosées de cidre doux*.
Ce besoin de se réunir pour passer les longues soirées d'hiver n'est pas particulier à la Bretagne. Tandis que les hommes assis autour du foyer s'occupent, dans les fermes du Languedoc, à nettoyer les toisons, à fendre l'osier ou à tresser des corbeilles, les jeunes villageoises manient leurs fuseaux avec plus d'entrain que jamais, et si le père de famille s'absente, elles se plaisent à poursuivre de leurs plaisanteries le plus lourdaud des jeunes paysans ^ Dans les montagnes de l'Auvergne, où la neige rend les communications difficiles, plusieurs familles, pour conjurer l'ennui, viennent passer le jour et le soir chez celle d'entre elles dont l'étable est la plus grande ou la plus chaude. Le jour, tandis que les femmes vaquent aux soins du mé-
1 Cambpy, I, 197. — Lcgrand d'Aussy, Histoire de la Vie privée des Français, H, 242.
■ Paul SébiUot, Littérature orale de la Haute-Bretagne, Intr., p. III, IV; Contes populaires de la Haute-Bretagne, 1880, p. 305-306.
• P. Vanière, Prsedium rusticum, lib. I.
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nage, les hommes assis sur des bancs, jasent, rient, crient contre les impôts, racontent les hisfôriettes des filles du voisinage, disent du mal de leur curé, du s&r gneur et des absents. Vers le soir, les hommes se retirent pour souper et dormir ; c'est alors que les femmes les remplacent; tandis que le maître de Tétable ronfle dans son coffre, elles arrivent avec une lampe fumante dont elles entretiennent Thuile à frais communs ; elles se mettent à filer, et leur langue ne reste pas oisive. Les plaisirs du caquetage suffiraient à les retenir jusqu'à minuit ou une heure du matin, si les garçons ne venaient les convier à la danse. « L'homme de la troupe qui est réputé le meilleur musicien se tient debout et chante ; celles des femmes qui ne dansent point raccompagnent de leurs voix aiguës; et tout le reste, hurlant de joie, saute et gambade lourdement; tandis que les bœufs ruminent au bruit cadencé des sabats »*.
N'est-ce pas aussi une veillée de village que décrit avec une grâce singulière le poète Vauquelin de la Fresnaye, lorsqu'il dit à sa Galatée :
Avec ta mère, après souper, chez nous Viens t'en passer cette longue sérée : Près d*un beau feu, de nos gens séparée Ma mère et moi veillerons comme vous.
Plus que le jour la nuit nous sera belle.
Et nos bergers^ à la claire chandelle, Des contes vieux, en teillant, conteront.
Lise tandis nous cuira des châtaignes ;
* Legrand d'Aussy, Voyage d'Auvergne, p. 285 à 287. — On passe aussi rhiver dans les établcs dans les montagnes du Dauphiné ; mais • on y travaille plus qu'en Auvergne. (Ladoucette, p. 427.)
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Et si rébat des jeux tu ne dédaignes, ' De nous dormir les jeux nous garderont ^
Le désir de causer en filant pendant les longues soirées était tel que les fenames s'avisèrent de se réunir dans des lieux isolés ou dans des constructions spéciales. Les femmes de la Gâtine tenaient leurs veillées dans des trous de carrière, des creux de rochers, où Ton n'entrait que par une ouverture très étroite; la caverne la plus ténébreuse était choisie de préférence. Les mères et les filles y venaient chaque soir avec une lampe, pour filer en se racontant des histoires fantastiques, ou en écoutant les propos des garçons ^ N'y avait-il pas dans ces réunions tenues au fond des cavernes quelque souvenir d'ancienne tradition perdue ^ comme dans les écreignes de Bourgogne et de Champagne? Ce sont, dit-on à Dijon en parlant des écreignes, des sortes de taudis ou bâtiments « formés de plusieurs pieux fichés en terre, en forme ronde, et couverts de force mottes, gazons et fumiers si bien liés et mêlés que l'eau n'y peut pénétrer. Une petite ouverture d'un pied de large et de deux de hauteur sert d'entrée. Là ordinairement après souppées s'assemblent les filles des vignerons -avec leurs quenouilles et autres ouvrages et font la veillée jusqu'à minuit. Elles portent chacune une pe-
* Idyllies, Cette jolie pièce de vers a mérité d'être citée par Sainte- Beuve dans son Tableau de la Poésie française au XF/« siècle^ 1843, p. 119.
« Dupin, Mém. stat. des Deux-Sèvres, an xii, p. 210.
« Tacite parle des souterrains recouverts d'une épaisse couche de lumier dans lesquels les Germains se retirent l'hiver. {Mœurs des Oermains, XVI.)
tîte lampe pour s*éclairer et une trappe de feu pour échauffer la place. » Mais bientôt dans ces huttes circulaires que Ton édifiait chaque hiver, pénètrent de jeunes varlots, qui viennent débiter des « bons mots, et contes gracieux », d'un goût plus gaulois que raffiné*. Près de cent cinquante ans plus tard, des écreignes de ce genre étaient décrites en Champagne d'une manière si heureuse, que nous ne pouvons nous défendre de reproduire en entier ce piquant tableau desmœurs villageoises d'autrefois.
« L'intérieur, dit l'auteur en parlant de l'écreigne, en est garni de sièges de mottes pous asseoir les assistantes. Au milieu pend une petite lampe, dont la seule lueur éclaire tout l'édifice et qu'on ne mouche jamais qu'avec les doigts. Cette lampe est fournie successivement par toutes les personnes qui composent l'écreigne. La villageoise, qui est à tour, a soin de se trouver au rendez-vous la première, pour y recevoir les autres. Chacune des survenantes, la quenouille au côté, le fuseau dans la quenouille, les deux mains sur le couvet, et le tablier par-dessus les mains, entre avec précipitation et se place sans cérémonie.
Dès qu'on est placée, les mains quittent le couvet, ce dernier est porté à sa destination, le fuseau est tiré de la quenouille, la filasse est humectée par un peu de salive, les doigts agiles font tourner le fuseau ; voilà l'ouvrage en train.
* Les Eêcratgnes dijonnaises recueillies par le seigneur des Ac-cords, Introd., éd. 1614.