‹ La vie rurale dans l'ancienne FranceChapitre 8 sur 21 · I.ES VEILLÉES · texte numérisé non relu

I.ES VEILLÉES

Mais. tout cela ne se fait point en silence. On sait qu'on n'est pas moins née pour babiller que pour tra~ vailler, que le babil même est le fondement et l'objet principal de l'écreigne et que le travail n'en est que le prétexte. La conversation s'anime donc... elle se soutient sans interruption jusqu'à Theure où l'on se sépare. Les sujets qu'on y traite sont en grand nombre. On y disserte sur les différentes qualités et sur les propriétés de la filasse ; on y enseigne la manière de filer gros et de filer fin; de temps en temps, en finissant une fusée, on représente son ouvrage pour être applaudi ou censuré; on rapporte les aventures fraîchement arrivées, tant dans le village que dans les hameaux voisins; quelquefois même, mais rarement, on ose s'élever jusqu'aux nouvelles de guerre et d'État, que chacun traite à sa manière. On parle de l'apparition des esprits ; on raconte des histoires de sorciers et de loups garous. Pour s'aiguiser l'esprit, on se propose certaines énigmes vulgairement appelées devignottes ; enfm l'on se fait mutuellement confidence de ses affaires et de ses amours, et l'on y chante des chansons.

Des lois sévères défendent aux garçons d'entrer dans les écreignes et aux filles de les y recevoir ; ce qui n'empêche pas que les premiers ne s'y glissent, et que ces dernières ne les y reçoivent avec grand plaisir...»

L'auteur en attribue la cause aux couvets, sortes de chaufferettes en terre que le luxe fait pénétrer dans les écreignes. « A peine y furent-ils introduits, continuet-il, qu'on s'aperçut que le feu qu'ils contenaient était aussi propre à cuire qu'à chauffer; on résolut donc de

l'employer au premier usage. On se miuiit d'une infinité de friandises, qui furent comme les agrès du couvet : des châtaignes, des macujons, des oignons, des topinambours. La conversation... dégénéra en propos de gourmandise : — Ma commère, disait Tune, voulez-vous des châtaignes? — Non, ma commère, j'ai des navets. — Eh bien, ma commère, donnez-moi un navet, je vous donnerai deux châtaignes. — Durant ces vôins dialogues, le temps coule, l'ouvrage est en l'air ; le fuseau ne sert qu'à remuer ce qui cuit dans le couvet... Il s'enflamme, le feu gagne, le fil et la quenouille s'en ressentent, Fécreigne même est en danger. On s'effraie, on crie : les garçons qui sont toujours aux aguets, quœrentes quam dévorent^ entrent sous prétexte d'éteindre le feu... »*

Je m'arrête. L'intervention des garçons, qu'elle se fît brusquement ou à petit bruit, était la pierre d'achoppement des écreignes. Il y avait d'autres dangers aussi pour les filles qui s'y rendaient dans l'obscurité. L'esprit lourd des paysans se complaisait dans de grosses farces destinées à effrayer les femmes et même les garçons, qui revenaient des veillées ; on mettait des fagots d'épines sur les barrières qu'ils devaient franchir; on tendait des liens de genêts à travers leur chemin ; on organisait des lumières tournantes ou l'on faisait surgir des têtes de mort illuminées, qui causaient

* Mémoires de l'Académie des sciences, inscriptions, belles-lettres, beaux-arts ci-devant établie à Troyes en Champagne, S® éd., 1768, p. 109 à 115. Ces mémoires sont attribués à André Lefèvre et h, Grosley.

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