‹ La vie rurale dans l'ancienne FranceChapitre 9 sur 21 · L1Ç:S VEILLÉES · texte numérisé non relu

L1Ç:S VEILLÉES

une ten-eur telle que les filles s'enfuyaient, en perdant leurs quenouilles, leurs fuseaux, leurs pesons, et même leurs bonnets. D'autres mauvais plaisants mettent à travers un pont le gros croc des incendies, emmêlent le chanvre des particuliers et vont insulter les femmes jusque dans les écreignes*. Ces abus, ajoutés aux autres, firent à de nombreuses reprises proscrire les veillées par le clergé.

Beaucoup d'évèques les avaient condamnées sous Louis XIV. L'évêque de Troyes défend formellement en 1686 les « escreines et veilleries ». Et pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, il ajoute : « Nous entendons par ces mots, non seulement les lieux publics et détachés des maisons dans lesquelles peuvent entrer indifféremment toutes sortes de personnes ; mais aussi les caves, écuries, chambres et autres lieux domestiques, dans lesquelles les femmes ou filles de plusieurs familles s'assembleraient pour travailler pendant la nuit ou partie d'icelle ))^ L'évêque de Châlons en 1683 défend également les veillées, où les hommes et les garçons se* trouvent avec les femmes et les filles. « Une malheureuse expérience, dit-il, nous les fait regarder comme la principale source de la corruption et du vice

1 Noël du Fail, Contes d'Eutràpel, XL — Valentin Jamerai-Duval» Œuvres, S.-P6tersbourg, 1784, t. I, p. 4. — Procédure de 17a7^à Dampicrre. Arch. jud. de TAube.

« Mandement et ordonnance sur les escreines et veilleries. (Lalore, Ane. discipline du diocèse de Troyes, HI, p. 265-267.) — L'excommunication était prononcée contre ceux qui les fréquentaient, et pour s'en relever, on devait entendre la grand'messe les dimanches à genoux, un cierge à la main, dans un lieu apparent de Téglise.

qui inonde les campagnes^ ». Mais rien n'y fait; si les écreignes ne se tiennent plus dans des huttes isolées, elles se réfugient dans des caves', et les caves, les cavées ' ne sont pas moins décriées que les écreignes. Le clergé essaie alors de bannir le scandale en faisant des veillées des lieux d'édification; un bon curé de campagne s'y rend; il engage à y faire de pieuses lectures; il cherche à y inspirer la crainte de la médisance et de la danse*. Ces efforts sont parfois couronnés de succès ; de bonnes femmes se rassemblent chez l'une d'elles, et leur travail, pendant lequel on leur lit la Vie des saints, se termine par la prière en commun ^ Dans certains villages de l'Auvergne, les familles réunies l'hiver dans les mêmes étables disaient ensemble le chapelet, chantaient des cantiques et récitaient la prière du soir. Ces pratiques pieuses n'empêchaient pas les jurements et les gaillardises; mais au moins elles les suspendaient pendant quelques moments*.

Les veillées persistèrent, parce que le goût de la so-

* Actes de la province ecclésiastique de Reims, 1864, IV, 453.

« La Monnoye, Noei Borguignon^ 1720, p. 210. — A Pâlis, l'écreigne aurait eu près d'un quart do lieue de profondeur et se serait composée de huit à dix salles distinguées chacune par une voûte en ogive. (Grosley, Fragment inédit publié par M. Pigeotte, Même soc, acad. de l'Aube, 1873, p. 300.)

* Mordillât, Hist. de Bassuet, p. 89. — Règlement de police du Rethelois en 1680, interdisant les caves et réunions de filles qui travaillent ensemble après la retraite sonnée. (Portagnier, Étude historigue sur le Rethelois, p. 437.)

* Vie de M. Roy, curé de Perse, 2« éd., 1702, p. 19, 20.

8 Alexandrine des Echerollcs, une Famille sous la Terreur, 2e éd., p. 178.

« Legrand d'Aussy, p. 287.

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