‹ La vie rurale; journal de campagneChapitre 134 sur 140 · A NOIRAUD · texte numérisé non relu

A NOIRAUD

Tu portes au moulin les sacs lourds de froment :

Tu portes aux marchés, où le pays s'attroupe.

La fermière massive avec son fils en croupe:

Et chaque jour, enfin, accablé de jurons,

Tu vas distribuer l'herbage aux environ?.

Bientôt, rude ouvrier toujours plus subalterne.

Tu seras un de ceux qu'on met à la citerne ;

On te verra tourner, pour puiser un peu d'eau,

Tourner sans fin, les yeux sanglés d'un noir bandeau.

Morne, et ne pouvant plus, d'un revers de ta queue,

Écarter de tes flancs l'ardente mouche bleue !

A ce vent de malheur qui te blanchit le crin,

Marche donc jusqu'au bout, marche et ronge ton Ircin.

Sois le vivant débris, sois l'ombre de toi-même I

Pour moi, je te contemple, et tu m'es un emblème

De ce peuple des champs que j'aime avec amour.

Il passe, comme toi, de la guerre au labour.

Ils partirent jadis, vigoureux et superbes,

Ces hommes qui sont là, bêchant, sarclant nos herbes

Le sourire à la bouche et le cœur affermi,

ils allèrent montrer la France à l'ennemi !

Puis on les vit rentrer chez leurs parents modestes.

De nouveau se plier aux fatigues agrestes.

372 LA VIK UUliALi;.

Vieillir de jour en jour, penchés sur les sillons, A leur porte, riiivcr, s'accroupir en haillons, Et disparaître enfin sans reflet dans l'histoire. De l'homme et du cheval ainsi passe la gloire!

.\h ! du moins, épargnons l'hôte venu chez nous :

Je veux, à l'avenir, par quelques soins plus doux

Alléger ton exil, consoler ta vieillesse;

Que parfois, au talus des coteaux, on te laisse.

Libre de tout lien, tondre en paix le gazon;

Que ta crèche ait toujours du fourrage et du son :

Enfin, quand tu mourras, quand, sur ton lit de pierres.

L'heure qui guérit tout fermera tes paupières.

Je veux qu'on rende honneur aux mânes du coursier!

Notre vieux garde-chasse, autrefois cuirassier,

Qui sonna du clairon dans les grandes batailles,

D'une musique en deuil suivra tes funérailles :

H est mort ! dira-t-il aux échos d'alentour,

(( 11 est mort; ouvre-toi pour lui, dernier séjour,

Brumeuse région, des vieux bardes connue.

Royaume de l'éclair, du vent et de la nue,

Où l'âme du coursier retrouve en s'envolant

Les ombres des chevaux d'Achille et de lîoland! »

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