A UN HOMME DU JOLR
Non, garde ta science et ton agiotage ! Devant ce doux vallon, mon paisible héritage, Ne me demande pas quel en est le produit, Si les prés, ou les bois, où ton souci me suit, Si la vigne au soleil, sur la côte pierreuse. De bénéfices nets sont une source heureuse, Et si l'on ne pourrait — tranchons le mot brûlai Tirer de mon domaine un meilleur capital. Oui, je l'avoue, ami, de l'oi- qu'il ri'pn'sontc On ferait sans effort unu plus lourde rente;
3H(1 LA VIT, lUnALK.
Et tel que je connais pour un homme entendu. Héritier du domaine, eût bien vite vendu : Vite, il eût de ce sol, dont il voit les cultures De la grêle et du vent courir les aventures. Vite, il eût de ces bois au labyrinthe vert. Qui ne produisent rien que fagots pour l'hiver, Vite, il eût de ces fleurs dont on ne saurait vivre. Fait un chiffre quelconque inscrit sur le Grand-Livre. Ou chez l'agioteur, avec son bulletin, Un placement très-gros, s'il n'est pas très-certain. Pensons-y toutefois, et, moins prompt en affaire. Permets, un jour encor, permets que je diffère.
L'or a bien des attraits, tu le dis, j'en conviens; Mais la terre où Ton vit n'a-t-elle pas les sien?? Eh quoi ! ce frais vallon, cette riante plaine, Ces jardins, où le soir embaume son haleine, Ces coteaux que la vigne orne de cent festons, Ces prés aimés du pâtre et blanchis de moutons. Ces taillis où, l'été, sous le frêne et le tremble, Pour boire la fraîcheur, en famille, on s'assemble. Ne valent-ils donc pas, devant le cœur humain, L'or que le vieux Shylock fait sonner dans sa main ? Quoi ! ce calme horizon dont la paix vous entoure.
LA RK.NTK. 381
Ce docile terrain que soi-même on laboure,
Ce morceau de pain bis qu'on n'a pas acheté,
Et ce loisir heureux, et cette liberté
De venir et d'aller, de rentrer à son heure;
Cette placidité d'une chère demeure
Dont jamais l'importun, à Paris familier,
Ne trouble de son pas le tranquille escalier;
Et ces longs entretiens au coin de la terrasse,
Avec son doux Virgile, avec son cher Horace,
Auraient-ils à ton sens moins de prix, moins de poids
Qu'un or qui vous parvient sali par tant de doigts? —
N'est-ce rien, n'est-ce rien, lorsque dans son domaine,
Le matin ou le soir, pensif, on se promène,
Que de faire lever du sol, à chaque pas.
Quelque cher souvenir qui nous parle tout bas?...
Cet orme était celui sous qui, l'heure venue.
Ma mère chaque jour, à sa place connue.
S'asseyait ; et c'est là que, dans la paix du soir.
Longtemps elle priait, sans cesser de nous voir.
Ce généreux pommier, qui sait combien je l'aime,
Est sorti d'un pépin semé par elle-même.
Vois-tu ce frêne antique aux noirs et rudes nœuds?
Un autel fut dressé dans son flanc cavcrntjux.
Et mes sœius, quand vient mai, qui relleinii no^ landes,
A la Madone agreste y tressaient des guirlandes. C'est là, près du torrent, au murmure des bois. Qu'enfant je lus René pour la première fois. C'était un soir d'automne, et sur les plaines sombres La nue à chaque instant courait en larges ombres. Et, secouée au vent, la feuille des rameaux En tombant sur la page y dérobait les mots !... N'est-ce pas ici même, enfin, — pourquoi le taire? Que tous deux, réunis au sentier solitaire, Elle et moi, nous allions, quand la fleur du chemin Lentement s'effeuillait de sa main dans ma main ; Et que le vent léger, qui la nuit s'y balance. Exhalait des soupirs moins doux que son silence?... Non, non, si tout cela cesse un jour d'être cher; Sans un noir déplaisir, sans un regret amer. Si l'on vend un matin son paradis intime, Et si le lingot d'or a seul droit à l'estime. N'en parlons plus. C'est bien. Je ne suis, j'y consens. Qu'un rêveur qui du monde ignore encor le sens. Et je reste à jamais indigne, quand il passe, De regarder Giton ou Turcaret en face!...
Adieu! — Songe après tout, grand homme du report, Que le temps où l'on cause est un capital mort !
Fortuna non mutât genus.
Que dit-on ? qu'à Paris, ce but longtemps rêvé, Tu vas te prélassant au plus haut du pavé? Que l'aveugle fortune, en ses jeux si fantasque, Sur ta face rustique a mis un brillant masque ; Et qu'à vouloir juger d'après tes seuls dehors. Nul ne soupçonnerait le berceau d'où tu sors? Jean, qui vient de Paris, et qui, pour une affaire. Prudent, n'y demeura que le temps nécessaire, De ton luxe orgueilleux s'est trouvé le témoin. Il osa mémo un jour te suivre... mais de loin. Rentré dans le village, aux béantes oreilles,
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11 conte maintenant ta gloire et tes merveilles :
(i Hien n'égale, dit-il aux badauds du pays,
Le faste qu'il a vu de ses yeux ébahis.
Claude était dans un char incrusté de dorures ;
Trois laquais suivaient Claude, ornés de chamarruies ;
Claude, pur de tout hâle, avait ce teint vermeil
Qu'ont les gens bien nourris et dormant leur sommeil;
11 portait à son doigt, ce grand homme de Claude,
Un éclair, soit rubis, soit brillante émeraude !
Tandis que ses chevaux longeaient les boulevards,
Claude enfin promenait aux vitres des bazars
Un coup d'œil nonchalant et fier, qui semblait dire :
(i Je n'ai qu'à désirer, je suis dans mon empire.
a Saluez-moi, je règne et me nomme l'Argent! »
Au village ameuté, voilà ce que dit Jean;
Et chacun se souvient du temps où ton jeune âge
Jouait dans le pays un autre personnage.
Quand, nu-pieds, tu pillais les vignes du canton,
Et revenais, souvent, bleu de coups de bâton.
C'est bien; des jeux du sort montré comme un exemple, Sois le fier parvenu que la ville contemple. Possède une maison et des chevaux de prix. A quoi te sert poui-tant ce superbe Paris?
La main qui t'a couvert d'insolentes richesses A-t-elle sur ton âme étendu ses largesses? En tapissant tes murs, a-t-elle également Décoré ton cerveau de quelque ameublement ? N'es-tu plus cet esprit aride et sans culture Qu'cbaucha, sans y voir, la grossière nature, Et qui, même à prix d'or, ne saurait prendre part Aux illustres festins que nous apprête l'art?
Si, devant les trésors qu'à son peuple il découvre,
Tu marches, pas à pas, sous les arceaux du Louvre,
Tu dénombres en vain, dans leurs cadres divers.
Les chefs-d'œuvre du temple admirés de travers.
Devant les Titien, devant les Véronôse,
Ton informe génie est-il bien à son aise ?
Saurais-tu dire en quoi, plus suave et plus grand,
Raphaël Sanzio diffère de Rembrandt?
En quoi du Pérugin la ligne froide et chaste
Censure do Rubens la débauche et le faste?
Non ; tu passes, distrait, inorle, et sans savoir
Oue l'homme a besoin d'ini pour tout, niOnie pour voir!
Ce n'est pas tout de voir, compère, il faut enlendrc. Entre dans ce théâtre et tâche de comprendre.
Hachel, ce soir, débite aux esprits enchantés
Les grands vers immortels que Phèdre a sanglotes.
Que dis-tu de cet art qui vous prend aux entrailles?
Dieu me damne ! je crois, mon ami, que tu bâilles.
La grande Melpomène est pour loi sans appas.
h C'est sublime ! » dit-on; fort bien. Tu ne vois pas
Ce qui des auditeurs peut séduire l'élite.
Tu demeures pour Phèdre aussi froid qu'IIippolyle,
Et tu goûterais mieux, sur deux ais de sapin,
Quelques bons coups de pied reçus par un Scapin.
On chante à Ventadour : vas-tu prendre une stalle?
Tu la prends, car il sied en ce lieu qu'on s'étale;
La mode ainsi le veut et tu suis le troupeau.
C'est Piossini qu'on donne ; est-il rien de plus beau ?
Le ténor, débarqué l'autre soir de Piussie,
Dit sans effort sa note à souhait réussie;
Desdémone a le chant de l'oiseau, la diva
Étincelle et jamais si haut ne s'éleva !
Qu'en dis-tu ? C'est divin. Cependant sois sincère :
Tu sais une musique aussi bonne et moins chère,
C'est celle qui jadis, aux danses du hameau,
Lndait pour tes pareils l'outre d'un chalumeau.
Poursuivons. Dans la sphère où ton orgueil te porto,
Des intimes salons franchiras-tu la porte?
Là, seul dieu de Paris, règne ce dieu léger
Qui de forme et d'allure est habile à changer :
L'esprit, ce combattant à qui nul ne résiste,
Cet errant pèlerin, ce docteur, cet artiste.
Qui touche, en se jouant, soit aux fleurs du chemin,
Soit aux aspérités de tout savoir humain.
H rapproche les temps, il réunit les âmes;
Les vieillards sont par lui rajeunis, et les femmes
Aux plus graves discours mêlent ce rire clair
Qui de la raison même est le chant ou l'éclair !
Tous parlent; parle aussi; précieuse ou menue,
Présente une monnaie à payer ta venue !
Mais non; tu n'entres pas. Quoi qu'on en dise, l'or
Pour franchir tous les seuils ne suffît point encor;
Et tel noble indigent passera, haut la tête,
La Umite enviée où tel riciie s'arrête!
En vain tu lutteras et tu le roidiras; Honteux de ton berceau comme les (ils ingrats, Tu voudras — écolier mis trop tard à l'étude — Tout transformer en toi : langue, esprit, attitude. Tes efforts, brave Claude, y seront superflus! Horace — un des auteurs que tu n'as jamais lus —
Dit : « Chassez la nature et refermez la porte, Par une brèche au mur elle rentre plus forte... — La fortune au-dessus de l'âme qui s'en sert, Dit encor quelque part ce même auteur disert. Est un soulier trop large, et celui qui le chausse Fait rire les passants de sa démarche fausse. »
Ainsi, dans ce Paris tu vis au jour le jour. Opprimé sous ton or, stérile, et tour à tour Voulant et n'osant pas regagner ton village. Oh! que tu ferais bien, dans un jour de courage. D'y rentrer et d'oser, par quelque large don, De tes anciens mépris acheter le pardon ! A ces obscurs foyers, nids de l'humble misère, Généreux revenant, quel bien tu pourrais faire! Que ce destin serait facile et beau pour toi, Parti comme un fuyard, d'y rentrer comme un rci ; De semer les ducats où manquent les oboles ; D'apprêter un asile aux vieillards, — des écoles A cent jeunes rôdeurs, fléau de leurs voisins, Qui, pieds nus, vont voler, comme toi, les raisins; D'être enfin, par un or sur qui l'œil de Dieu brille, A tout ce triste peuple un père de famille!
Conviens-cn, mon ami, cela serait meilleur
Que de vivre au milieu de ton Paris railleur,
Seul, perdu dans le flot du torrent qui circule,
Étalant au hasard la pourpre ridicule.
Et non moins déplacé dans ce monde des ans
Que, par un jour de fête, un âne au Champ de Mars!