LES DOUZE VERTUS
AU FUERK IIIENEK
Jeune homme aux yeux baissés, qui, ton livre à la main,
Grave et silencieux, passes dans le chemin;
Toi qui, portant au front la candeur d'un lévite,
Fuis le plaisir qui chante et l'amour qui t'invite;
Puisqu'un même sentier, suivi discrètement,
Nous réunit ce soir, — viens, causons un moment!
Au retour de la ville, où de longs jours d'étude
1. Lrs frères de la Doctrine chrétienne font usage d'un petit manuel intitulé les Douze Vertus d'un bon maître.
LES DOUZE VERILS. 391
T'ont fait cet air pensif, cette froide attitude,
Tu rentres au village, et ton projet, dit-on,
Est d'ouvrir une école aux fils de ce canton.
Pour ton pieux dessein que Dieu te récompense,
Jeune homme! un pareil but est plus haut qu'on ne pense.
Réponds-moi cependant : avant qu'il soit franchi,
Sur le seuil redoutable as-tu bien réfléchi?
Sinon, diffère encore, et, sévère à toi-même,
Fais en face du ciel ton examen suprême.
Auras-tu, pour un art si modeste et si haut. Toute l'âpre science et tous les dons qu'il faut?... Toi, rebelle aux amours et chaste comme un prêtre. Sens-tu pour les enfants, rien qu'à les voir paraître. Les tendresses d'un père en ton cœur s'émouvoir?... A.s-tu, pour le répandre, un abondant savoir? Et dans chaque terrain, soit ingrat, soit fertile. Sauras-tu le semer comme un semeur habile?... Adroit comme une femme et froid comnu' un dock'ui-, Connais-tu des leçons la juste pesanteur? Pendant que lu nourris la jeune inldligence. Sais-tu ce que le cœur lui-même a d'exigence, Et combien délicate est, à son tendre éveil, La plus belle des (leurs qui croissent au soleil?...
392 L\ VIK RURAI.K.
As-tu cet œil perçant qui voit et lit dans l'ombre,
Et qui déchirfre un être en ses replis sans nombre?
Discernes-tu l'enfant inerte du rétif?,..
Es-tu sévère et doux? — patient ? — attentif?
Es-tu juste? es-tu droit comme doit l'être un juge?
Au coupable, qui va du prétexte au refuge.
Sauras-tu, sans faiblir, prescrire un châtiment,
Quand tu voudrais peut-être, ému secrv-'ienient,
Et sauvant à regret la forme extérieure.
Serrer entre tes bras ce bel enfant qui pleure ?...
Aimes-tu ton pays d'un généreux amour?
As-tu l'ambition de lui donner un jour
De nouveaux serviteurs, qui, braves dès l'enfance.
Voudront sous le drapeau mourir pour sa défense?...
Quoi de plus? habillé, nourri de charité.
Ne souffriras-tu pas de tant d'austérité,
Et, de ton pauvre seuil, verras-tu sans envie
Ceux qui vont moissonnant les roses de la vie?
Si tontes ces vertus, jeune homme, sont en toi. Avec celle qui fait les prodiges — la foi ! Va, ne balance plus : au village où nous sommes. Façonne des esprits et des cœurs, fais des hommes ! Et ne compte jamais sur le prix mérité.