‹ La vie rurale; journal de campagneChapitre 17 sur 140 · A UNE VIEILLE HAIE · texte numérisé non relu

A UNE VIEILLE HAIE

Avril qui redescend des prochaines collines

Te récrépit de fleurs, muraille d'aubépines,

Clôture où, pêle-mêle, on voit se marier

Le troëne et la ronce et le vert coudrier :

A tes plus vieux rameaux il rend des feuilles fraîches,

11 répare avec soin tes plus anciennes brèches.

Et, comme aux plus beaux jours de ta jeune saison,

Te voilà verdissant et croissant à foison!

Je t'aime ainsi, rempart qui, sur ta double ligne,

Protèges nos figuiers et gardes notre vigne !

Enfant, j'aiuiais déjà tun ombre : que de fois,

Veillant à quelque piège, ouvrage de mes doigts,

50 LA Vil' RURALK.

Sous ta feuille où l'aurore avait semé ses perles,

J'épiai tout un jour les bouvreuils et les merles!

Que de fois j'y revins plus tard! — Jeune rêveur,

Bachelier qui des arts a goûté la saveur,

Je tenais à la main, soit roman, soit poëme.

Ce livre où l'écrivain nous raconte à nous-même,

Et nous conduit, bercés de vagues passions,

Dans le pays d'azur des belles fictions.

Oh! les riants matins, oh! les tièdes soirées;

Oh! les heures d'extase et d'amour enivrées;

Oh! les poètes chers, dont l'immortelle voix

Se mêlait aux chansons des ruisseaux et des bois!

Couché sous tes rameaux, et comme eux plein de sève,

Souvent j'interrompais ma lecture ou mon rêve :

Téméraire écolier, j'essayais à mon tour

De moduler un chant de tristesse ou d'amour.

Et, de son frais murmure à travers le feuillage,

Le vent encourageait ces rhythmcs du bel âge;

Le vent leur promettait la gloire et l'avenir.

C'était promettre, hélas! plus qu'il ne peut tenir!

Me voici, maintenant, au retour de la fête;

Et celui qui revient, ce n'est plus le poëte.

C'est le prudent fermier, c'est l'agreste colon

Qui visite, en passant, les fruits de son vallon,

A UXl!! VIKILLK HAIE. 51

Et vient voir si ]a liaie, autour d'eux bien tissuc, A de furtives mains ne laisse aucune issue.

Et pourtant, vieille haie aux bourgeons frais éclos,

Le sol que tu défends n'est pas un riche enclos :

Au Rhin, à la Gironde, aux coteaux de la Loire,

11 ne dispute pas leur fortune et leur gloire.

Le vin qu'on y recueille, humble dans ses destins.

M'est pas de ceux qu'on boit dans les brillants festins,

Et dont l'heureux convive, incliné vers son hôte,

La coupe en main, redit la louange à voix haute!

Non, c'est un vin modeste, et sobre, et familier.

Qu'on ne méprise pas cependant au cellier.

On sont à sa couleur, a la fois chaude et blonde,

Qu'il est fds d'un climat où le soleil abonde;

Et l'on boit avec lui, dans le mince cristal,

Un peu de cet esprit qui tient du feu natal.

Après quelques saisons de repos dans la tonne,

Volontiers on le goûte aux premiers froids d'automne.

Avec de vieux amis en cercle, — illuminés

Par un feu de sarments que sa vigne a donnés!

0 mur qui refleuris quoique ébréché par l'âge, Protége-les donc bien, ces plants de mon cépage :

52 LA vif: RLHALt:.

Garde-nous des oiseaux, garde-nous des iarrons;

Surveille l'inconnu qui rôde aux environs.

S'il passe un maraudeur, la main faite aux rapines,

Arme-toi contre lui de toutes tes épines ;

Fléau de nos sillons, s'il passe un braconnier,

Au piège de tes nœuds qu'il reste prisonnier;

Mais si, par aventure, au feu d'un ciel qui darde.

Quoique enfant allcré s'arrête et le regarde.

Afin de l'inviter fais chanter tes oiseaux,

Et, pour mieux l'introduire, écarte tes réseaux.

Ou bien, vers la Toussaint, rêvant à son épreuve.

S'il passe, en cheveux gris, quelque indigente veuve

Qui glane en son chemin, pour les longs soirs d'hiver.

Un peu de bois tombé sur le coteau désert,

Ouvrez-vous devant elle, églantiers de l'enccinle!

Entre les ceps noueux qu'elle glane sans crainte,

Et qu'avec sa ramée elle récolle encor

Une dernière grappe au fruit nuancé d'or!

Page 1