LE RUISSEAU DES MORTS
Mille débris du mont voisin, Branches, cailloux et feuilles mortes, A grand bruit roulent dans ton sein ; Us vont au gouffre où tu les portes.
Mais, quand juillet est revenu, Quand les soleils sèchent la terre, Tu n'es plus rien, sur le sol nu, Qu'une eau fuyante et solitaire;
Onde semblable, à son déclin.
Hélas! à ces larmes plus rares Dont la veuve et dont l'orphelin Se font de jour en jour avares!
Adieu! voici l'ombre du soir; L'étape n'est pas loin sans doute.
Ici je ne saurais m' asseoir Avant le terme de ma route !
Je passais; je veux seulement,
Au sein d'une paix si profonde.
Avoir comme un pressentiment ;
Du sommeil que berce ton onde.
212 LA MK RLUALi:.
Au creux de ma main recueilli, Sombre flot, j'ai voulu te boire.
Ah ! que n'es-tu ce flot d'oubli Où l'homme perdait la mémoire!
Adieu, ruisseau! Va, code ercor.
Longe la pente poursuivie.
Mystérieux comme la mort.
Va fiitritif comme la vie!
MON IlOTK
Tandis que ce soleil d'automne brille et dore Mon jardin de campagne à demi vert encore, Avec moi, devant Tâtre, un hôte s'est assis. Ktrange commensal qui vers tous les rivages Fut longtemps promené par la soif des voyages. Il me suspend à ses récits.
Ia'S pieds au feu, plongj dans le fauteuil de chêne De ses longs souvenirs il déroule la chahic, l"t souvent Tinterrouipl par un soupir amer. Jeune, et le front pourtant déjà blanchi de neige, Hélas! qu'il est changé, depuis que le collège En fil mon ami le plus cher!
•21 i LA VIE RURALE.
« J'ai vu, dit-il, j'ai vu dans mes pèlerinajîes Tout ce que l'œil peut voir de splendides images, Tout ce qui donne à l'àme un éblouissement : J'ai vu Rome étaler ses grandeurs souveraines. J'ai vu Naples nager dans la mer des sirènes Avec le soleil, son amant!
» Stamboul m'est apparue un matin, dans l'aurore. Immense et magnifique, au cristal du Bosphore Mirant ses mâts, ses tours, l'or de ses minarets. Que les jardins sont beaux où s'alignent ses tombes! J'ai vu tourbillonner leurs essaims de colombes Dans la nuit des vastes cyprès.
» La Grèce m'accueillit sur sa plage immortelle; Les marbres adorés, les dieux de Praxitèle Se montrèrent à moi, tous dignes de leur nom. J'ai pesé les débris de Sparte et de Corinthe; Le beau m'a révélé sa plus sublime empreinte Dans la splendeur du Parthénon !
» Descendant à Jaffa d'une barque latine,
J'ai pu baiser le sol de cette Palestine
Que bénirent les pas du Dieu né dans Belhlem.
MON HOTE. 2ir
Au signal d'un point blanc découvert dans l'espace, A mon tour j'ai crié comme un croisé du Tasse : (t Jérusalem! Jérusalem! »
» J'ai franchi les déserts au pas du dromadaire. De Damas à Balbek, d'Alexandrie au Caire, J'ai couru, de lumière assouvissant mes yeux. J'ai remonté du Ml toutes les cataractes; Thébes m'a dévoilé, dans ses cryptes intactes. Les secrets des morts et des dieux.
n L'Océan m'a porté sur sa crinière immense ; J'ai connu ses aspects de calme et de démence; Les nuits de l'équateur m'ont ouvert leurs écrins. Les divins archipels que l'abîme enveloppe M'ont fait prendre en mépris les fêtes dont l'Europe Amuse ses peuples chagrins.
» L'Amérique a reçu ma voile. Dans ses plaines, J'ai de la liberté savouré les haleines; J'ai dormi sur la natte, au chant de ses oiseaux ; Ravi, j'ai parcouru ses forêts toujours neuves. Escaladé ses monts et sillonné ses fleuves, Où naviguent les grands vaisseaux.
■1U\ LA ME RURALt;.
1) Oui, niant les périls, méprisant les obsta:lj?, Voilà ce que j'ai vu de radieux spectacles; Kl maintenant, ami, rien, rien, jamais plus rien! l'as nu*me tes carrés de choux et de laitues. Tes treilles que l'on dit de pampre encor vêtues, Et la cabane de ton chien !
» Mil frère, plains l'aveugle! » — Ainsi parle mon liùli' Puis, quittant son fauteuil, debout, la tête haute, Il marche sans mon aide, étrange volonté!... Vers la fenêtre où luit le beau soleil d'automne, Il marche, en se guidant d'une main qui tâtonne Dans réiernelle obscurité!
PENDANT LA f.UERRE DE CRl.MKE
Le vent d'automne souffle, il emporte, il disperse Les feuillages des bois tombant comme une averse; Mille bruits orageux frappent les cieux obscurs : Aboîments des grands chiens qui gardent nos élablrs, Cris des rauques bouviers, grincements lamentables Dos volets qui battent nos murs.
Écoutons! à travers ces tristes harmonies, S'élèvent, au delà de nos plaines jaunies, D'autres bruits, des accords plus profonds cl plus so irds C'est le canon, qui gronde au loin par iniervallcs, La fanfare de cuivre aux notes inégales, C'est le roulement des tambours.
Sur les plateaux d'Arbois le camp du Midi tonne *. Là vivent, sous la tente, aux vents froids de l'auiomne. Les soldats qu'un signal peut avertir demain, Les régiments qu'on dresse aux travaux de l'armée, Et qui, toujours debout, les yeux vers la Crimée, Brûlent d'en prendre le chemin.
A ces bruits, que le vent orageux nous apporte, Les hommes de labour devisent sur leur porte; Le pâtre, vieux soldat, néglige son troupeau ; Les petits paysans, dans la cour de la ferme, S'alignent en colonne et marchent d'un pas ferme, Avec un mouchoir pour drapeau.'
Vous m'agitez aussi, dans ma calme demeure. Belliqueuses rumeurs qui grondez d'heure en heure! Si le sort au poëte interdit les combats, Il n'assiste pas moins, d'une âme libre et fîère. Aux assauts de géants que l'Europe guerrière A l'Orient livre là-bas.
L'œil sur les pâles feux qui dansent à mon âtre,
1. Pendant la guerre de Crimée, le camp du Midi était établi dans le voisinage de l'auteur.