LA MÈRE ROBERT
Étrange vision, digne d'un soir d'automne! Blancs cheveux frissonnants, front caduc, œil atone, Dos courbé, haillons vils et ballottés du vent : La misère et l'hiver dans un portrait vivant !
a Connais-tu, demandai-je au pasteur, cette femme? — C'est la mère Robert, dit-il, une pauvre âme! » Il ne dit que ce mot. Moi, de l'interroger.
(i Ah! le sort est changeant, poursuivit le berger.
Elle ne vécut pas toujours de vie amère;
On l'a connue heureuse épouse, heureuse mère.
Un honnête mari, deux fils, triple soutien.
Alors ne souffraient pas qu'elle manquât de rien.
Braves gens! travailleurs d'ancienne et forte souche!
Jlardi, la hache au poing, le sourire à la bouche.
Chacun d'eux en un jour eût abattu vingt troncs.
Hélas! Dieu frappe aussi; les meilleurs bûcherons
A leur tour sont brisés. Durant un temps de peste,
Tous trois sont morts, tous trois!... la vieille seule reste.
Depuis longtemps, au sein d'un aride abandon,
Klle végète, grâce à quelque mince don,
Misérable tribut quêté de porte en porte.
Fruit amer et douteux que l'aumône rapporte.
Vous pensez quelle aumône, à ces tiisles foyers Où l'homme le plus riche à peine a des souliers! Pour mieux gagner son pain, l'errante créature Parfois, les soirs d'été, dit la bonne aventure. Les filles, les garçons, au prix d'un liard ou deux, Consultent par sa vol*: l'avenir hasardeux. Vient l'hiver, la saison pour tous ingrate et rude. Rien, plus rien n'adoucit alors sa solitude. Neige et glace obstruant les seuils et les sentiers, En son gîte désert, souvent, des mois entiers. Elle couve un tison, bois mort, bruyère sèche, Qu'elle glane partout, car pas un ne l'empêche. Qui le lui défendrait ne serait pas chrétien ! »
Voilà ce qu'il disait dans ce simple entretien.
Depuis lors, chaque fois que l'automne flétrie Du bruit de ses vents sourds berce la rêverie, Je revois ce pays, ce ciel, ce château fort. Je t'y vois remonter avec ton arbre mort. Mendiante aux pieds nus, hâve, maigre, débile, Du vieux bourg délabré lamentable sibylle !