‹ La vie rustiqueChapitre 10 sur 47 · LE LABOUR · texte numérisé non relu

LE LABOUR

Je trouve dans mes notes et je transcris fidèlement cette impression d’une après-midi de mars dans les terres labourées :

« Tout le village est aux champs. Là-haut, sur le plat de la colline où Ton sème les marsages , il y a^une animation qui contraste avec la solitude de la forêt, dont les lisières, tantôt échancrées, tantôt saillantes, encadrent de leurs marges sombres les labours fraîchement remués. Partout, bêtes et gens sont à l’œuvre; la vie rustique est en plein réveil. Ici déjà, l’on

herse ; plus loin, le soc d’une charrue commence à soulever des mottes luisantes. Les bêtes tirent, le cou tendu ; les fouets claquent, les hommes encouragent de la voix leur attelage : — Hue ! dia ! ohé ! — Les cris retentissent nettement dans l’air sonore.

« Le soleil ne s’est pas montré de l’après-midi. Un ciel marbré de nuages blancs laisse voir, çà et là, par d’étroites déchirures, des coins d’un azur froid. Un vent de bise, couche au ras de terre les herbes sèches des éteules ; malgré cette austère physionomie de la campagne, on sent déjà que la vie printanière n’attend plus qu’une pluie tiède pour renaître. Des centaines d’alouettes montent vers les nuées, et leur chant vibrant, réjouissant, infatigable, se mêle aux cris » des laboureurs. A la crête d’un champ, à l’endroit où la ligne onduleuse de la côte coupe le ciel pâle, une charrue, avec les deux chevaux qui la tirent et l’homme qui la pousse, s’enlève vigoureusement sur l’horizon. Le groupe est d’une harmonie et d’une grandeur saisissantes. — Rien que la terre nue et brune, le ciel clair, les silhouettes simplifiées de l’attelage et du laboureur ; et cela compose un ensemble d’une poésie et d’une beauté qui arrêtent le regard.

« L’homme est jeune et robuste : il a vingt-cinq ans au plus, ses jambes guêtrées de toile bise, sa blouse de couleur rousse, se confondent presque avec la terre, quand il est au bas du champ; mais, quand il arrive lentement à la ligne de l’horizon, son profil se découpe sur le ciel, et le piéton au collet rouge, qui longe à mi-côte, sa boîte

LE BLÉ

au dos, le chemin vicinal, lui crie de loin un jovial bonjour en agitant son bâton de cornouiller. Le laboureur tourne vers le facteur sa figure affairée, lui renvoie son salut, puis se remet à pousser sa charrue, en excitant les chevaux... »

Bien que ces notes donnent surtout l’impression du labourage au printemps, néanmoins, dans un certain nombre de détails, elles restent exactes pour ce qui concerne les labours d’automne. C’est le même travail, rude et absorbant ; les conditions atmosphériques et la tonalité du paysage, seules ont changé. Les brouillards et les feuilles tombantes d’octobre donnent à l’opération initiale du labour une majesté plus mélancolique. Il y a une touchante opposition entre ces végétations qui se meurent, et ces sillons qu’on ouvre pour y semer le grain des moissons prochaines. A l’exception des marsages , les semailles du blé se font surtout en automme. C’est la grande saison des labours, et c’est le moment où le paysan dépense la plus grosse somme de travail. Le labour est une opération ardue, qui demande non seulement de la force et de la patience, mais aussi une longue expérience du métier. Il y faut, d’abord, de bons bras, puis, une connaissance quasi intuitive des terrains. Enfin le bon labourage dépend, non seulement du parfait état de la charrue et de l’intelligence du laboureur, mais encore des bêtes qui composent l’attelage. « Le laboureur qui entend son affaire, laboure plus ou moins profondément suivant la qualité du sol et suivant la saison. La terre ayant besoin de plusieurs façons, les premiers labours doivent creuser la terre plus bas ; le

dernier, celui qui précède les semailles, doit pour ainsi dire peler le sol plutôt que de le creuser1. » En outre, les larges sillons plats conviennent aux terrains secs, où il est nécessaire que l’eau ne s’écoule pas trop vite ; dans les terres argileuses et froides, au contraire, il importe de rétrécir les sillons, en donnant de la pente aux champs, pour faciliter l’écoulement des eaux. — C’est ce qui explique pourquoi, dans certains terrains, les champs labourés présentent une surface en dos d’àne, tandis que dans d’autres, la surface du champ reste plane.

Dans nos pays de l’Est, on emploie comme bêtes de trait les chevaux ; mais beaucoup de départements, et surtout dans l’Ouest, le labourage se fait avec des bœufs. Ces derniers offrent l’avantage de tirer toujours avec ensemble, l’aller lentement et par conséquent de permettre à la charrue de creuser plus également le sol. — Si on se place au point de vue purement plastique, ces attelages de bœufs ont quelque chose de plus pictural et de plus majestueux. Leur allure pacifique et lente est plus en harmonie avec la grandeur de cette importante opération du labourage.

Courbant leurs têtes puissantes sous le joug, les bœufs s’avancent de front et tirent vigoureusement, en arc-boutant contre la glèbe leurs jambes cagneuses. Dans l’air humide, leurs naseaux exhalent une chaude haleine qui se vaporise en buées blanches. Près d’eux, le bouvier, réglant son pas sur le leur, touche légèrement leur front cornu du bout de son

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