‹ La vie rustiqueChapitre 9 sur 47 · DÉPART POUR LES CHAMPS · texte numérisé non relu

DÉPART POUR LES CHAMPS

LA FERME

jeu de boules ou du jeu de quilles, tandis que les tables se dressent sous les cerisiers. Pendant la mauvaise saison, c’est dans une salle enfumée que les buveurs s’entassent et, jusqu’au soir, les blouses et les habits-vestes se pressent sur les bancs de bois ; les verres tintent, les épaisses tasses de porcelaine blanche s’emplissent de café noir et les jeux de carte entrent en danse.

Toute l’après-midi, et bien souvent longtemps après la tombée du jour, dans l’atmosphère lourde de la salle surchauffée par toutes ces haleines alcoolisées, à travers un brouillard de fumées de pipes, on entend monter de gros rires et s’entre-croiser des conversations à bâtons rompus, rappelant de loin les gras propos des buveurs de Rabelais. Quand le vin seul sert à étancher la soif renaissante de tous ces gosiers salés, ce n’est que moitié mal. L’ivresse du vin, en général, est plus tapageuse que malfaisante ; mais à mesure que les cabarets de village se multiplient, les paysans prennent de plus en plus l’habitude de boire de la bière et de l’eau-devie. Le café, qu’on ne se permettait jadis qu’aux jours de fêtes carillonnées, se sert maintenant à tout propos et dans les moindres hameaux. Il n’est d’ailleurs qu’un prétexte à de nombreux glorias et pousse-café , où l’on se verse des rasades de trois-six allemand, plus dangereux cent fois que du vitriol. Après ces buveries prolongées jusqu’à la nuit close, le fermier s’en retourne chez lui, les poches légères et le cerveau embrumé. Parlant tout haut et festonnant à travers le chemin semé d’ornières, il s’égare parfois, s’envase dans des marais sur lesquels dansent de phosphorescentes lueurs qu’il prend

pour des sotrets ou des hannequets. Ou bien un buisson épineux, une branche d’arbre l’arrêtent par la fausse poche de sa blouse ; il a grand’peine à se dépêtrer de cette diabolique étreinte, et le lendemain, il raconte à qui veut l’entendre qu’il a eu maille à partir avec le meneux de loups ou qu’il a rencontré la grand? chasse et qu’il a été vilainement piétiné par les chevaux ensorcelés.

Les femmes, après avoir entendu l’office, s’en reviennent à la ferme par le chemin le plus long, en commentant les nouvelles qu’elles ont récoltées sous le porche de l’église. Puis, rentrées dans le logis silencieux où les bêtes ellesmêmes semblent comprendre et savourer le repos du dimanche, elles s’occupent à des tâches pacifiques et faciles. Si le temps est beau, elles s’en vont, le cotillon retroussé, le tablier bleu étalé sur la robe, se promener à petits pas dans le jardin ou le verger. Elles regardent si les fruits commencent à nouer, si les choux pomment bien, si les chenilles ne rongent pas leur rosier à cent feuilles. Elles se communiquent et discutent longuement des recettes de ménage ou des pratiques superstitieuses : — « 11 ne faut pas filer le jour de sainte Agathe, car on risque alors d’avoir des enfants fous. — Quand les lis fleurissent tard, c’est signe que la vendange mûrira mal. — En semant des navets, il faut réciter cette formule : « A la Saint- « Barnabé, sème tes navels ; qu’ils soient grands comme ma « jambe, gros comme ma cuisse et ronds comme ma tête ; » on est sûr d’avoir par ce moyen une bonne récolte. » — Le reste de la journée se passe ainsi doucement à d’innocents bavardages.

LA FERME

Mais ce sont là distractions de vieilles femmes. Les jeunes servantes, pour qui le dimanche est un jour de liberté, sont restées pour la plupart au village, où elles devisent avec des camarades. Par bandes de trois ou quatre, elles rôdent aux environs de la salle de danse, où l’on entend les grincements sautillants d’un crin-crin soutenu par un Cornet à piston. Bientôt, poussées du coude par les garçons, elles entrent dans le bal après s’être fait hypocritement prier. — ■ Malgré la précaution qu’on a prise d’arroser le parquet entre chaque danse, un nuage de poussière flotte autour des couples qui tournoient. Les filles, coiffées d’un bonnet de linge, le mouchoir noué autour de la taille, se trémoussent avec des airs sages et des yeux sournoisement baissés ; les garçons, la casquette sur l’oreille, la blouse neuve largement ouverte sur le gilet, ont le geste plus déluré, la mine plus crâne. Après châque figure ils soulèvent leur danseuse à bras-le-corps, puis la reposent à terre avec un cri joyeux.

Dans cet entraînement du rythme, parmi cette gaîté tapageuse et ce tournoiement de la danse, le démon du plaisir fait oublier à la servante les rudes labeurs de la semaine. Les quadrilles succèdent aux valses et, aux accords des violons, les heures s’envolent rapides comme des abeilles bourdonnantes qui s’en retournent à la ruche. A la nuit close, le danseur obtient la permission de reconduire sa danseuse jusqu’à la ferme, et, le long des sentiers obscurs, sous les étoiles indulgentes, des couples cheminent lentement. Enfin les toits de la ferme se dressent confusément dans la plaine. On se sépare à regret. La servante, encore étourdie, se glisse en

tapinois vers la soupente où son lit est installé de plain-pied avec l’étable, et, bien que lassée, elle s’y retourne longtemps sans pouvoir s’endormir, ayant encore des bruits sautillants de violon dans l’oreille...

Les coqs chantent. Un rayon blanc passe par la baie de la gerbière. Voici la prime aube. La lanterne de corne à la main, le berger ouvre la porte de l’étable et pousse devant lui les moutons qui détalent avec de longs bêlements. Les porcs commencent à grogner dans la soue, et la garçon d’écurie vient d’un pas traînant donner l’avoine aux chevaux. Debout!... La besogne de la semaine recommence.

Sous les grises blancheurs du jour naissant, les hommes tracassent déjà dans la cour. D’une voix perçante, la fermière hèle et gourmande les servantes paresseuses, qui se secouent et s’étirent sur leur grabat dur. Le fermier, la tête lourde et la langue encore pâteuse des buveries de la veille, donne des ordres d’un air bougon. On attelle les chevaux aux charrues ; on prépare les tombereaux de fumier ; les hommes de journée partent avec leurs outils sur l’épaule, et d’un pas pesant, dans le premier frisson du matin, laboureurs, herseurs, charretiers, mordant encore un croûton de pain de ménage, s’éparpillent sur les routes ou dans les champs. — Les fouets claquent, des jurons invectivent les bêtes trop lentes ; les roues crient et cahotent sur les cailloux des ornières. Chacun s’en va à sa tâche et pense tristement à la journée peineuse où il faudra jusqu’au soir se battre avec la terre. — Et déjà là-bas, sur le versant des jachères, parmi l’herbe mouillée des pâtis, le pâtre souffle dans sa corne, en poussant devant lui

LA FERME

un tumultueux troupeau. On voit sa haute silhouette, dans l’enveloppement de la limousine, se développer sur l’horizon clair où le soleil émerge d’un lîoconnement de nuages roses.

LE BLÉ

LE BLÉ

Le grain des dernières semailles S’agite obscur dans les entrailles Des profonds labours ;

La terre maternelle enferme La frêle semence qui germe Pendant de longs jours.

Le blé sort en herbe. La neige Contre les froids noirs le protège ;

Puis du blanc tapis Avril fond les derniers vestiges,

Et l’on sent déjà dans les tiges Grossir les épis.

En mai tout part : le vent promène Sa molle et caressante haleine Sur les blés nouveaux ;

Il mêle à leur nappe mouvante L’azur des bleuets et l’ardente Rougeur des pavots.

Sous le grand soleil qui brasille Voici messidor ; la faucille Fait son dur labeur :

On met en meule, on bat en grange Et le grain lourd sort sans mélange Des mains du vanneur.

Moulins ailés où le vent joue, Moulins dont l’eau pousse la roue, Tournez jusqu’au soirl

LE BLE

Tournez!... que la fleur de farine Tombe pure, neigeuse et fine,

Des trous clu blutoir.

Maintenant d’une main pieuse, Dans les flancs de la huche creuse Pétrissons le pain,

Et chantons le blé pacifique Qui nourrit depuis l’âge antique Tout le genre humain.

Page 1