‹ La vie rustiqueChapitre 11 sur 47 · P. JoiüNEAUx. — Les Champs et les Prés · texte numérisé non relu

P. JoiüNEAUx. — Les Champs et les Prés

LE BLÉ

aiguillon, et cette brève caresse suffit pour les faire marcher droit. Courbé sur la charrue dont il tient le manche dans ses mains terreuses, le laboureur soulève ou enfonce le soc. Derrière, la glèbe creusée montre ses flancs bruns aux mottes luisantes, d’où émane un bon parfum d’humus. Parfois, allant et venant de l’attelage à la charrue, un petit gars écrase du pied les mottes trop compactes et les émiette. — Cela forme un groupe à la fois simple et grand, qui résume toutes les rudesses et aussi toute la poésie de la vie paysanne.

Quelquefois le bouvier chante pour exciter ses bœufs. En Poitou, cela s’appelle arauder , et les chansons varient suivant le mode du labour.

En voici une, pour le grand labourage , où figurent les noms de dix bœufs :

Levréâ, Noblet, Rouet,

Herondet, Tournay, Cadet,

Gagea, Marlecheâ,

Tartaret ! Doret !

Eh 1 eh ! eh ! mon mignon !

Oh ! oh ! oh ! mon valet !

La chanson de Yaraudage , comme la plupart des chansons campagnardes d’ailleurs, se chante sur un rythme traînant et mélancolique. La voix monte, se prolonge et va se perdre au loin, emportant, vers la lisière des bois effeuillés, cet air qui s’harmonise avec les brumes de l’arrière-saison et les tourbillons des feuilles jaunes que chasse le vent d’automne. — Le paysan est comme l’oiseau ; il chante, non par gaîté de cœur,

mais par habitude et comme pour bercer sa fatigue. — Et elle est rude, elle est longue, la fatigue du laboureur ! — Quand vient le moment des labours, quelque temps qu’il fasse, il se lève avant l’aube. Il chausse ses lourds souliers, encore tout humides de la pluie de la veille; il harnache et attelle ses chevaux mieux avoinés que lui ; et, dans la lumière douteuse d’un gris matin d’octobre ou de mars, par la bruine, par le grésil, par le vent, il s’en va aux champs. Et tout le jour, il faut creuser le sol pierreux ou fangeux, suer d’ahan ; être trempé jusqu’à la peau s’il survient une ondée ; brûlé dans le dos, si le soleil darde trop fort. Sans arrêt, sans repos, il faut labourer, car la terre n’attend pas; le champ doit être prêt pour les semailles, et pour semer on ne choisit pas son jour. — Le laboureur rentre à la nuit tombante, courbé, fourbu, hoclé comme on dit chez nous, si vanné de fatigue qu’il ne se sent même plus d’appétit, et qu’entre la lassitude de la veille et celle du lendemain, c’est à peine si la nuit est assez longue pour détendre ses muscles courbatus.

Et ce sera ainsi tout le long de l’année. Chaque saison survenante amènera son labeur éreintant, jusqu’au jour où, perclus et vieux, le paysan s’étendra dans son lit, tandis que ses enfants le regarderont comme une bouche inutile, et, inconsciemment, songeront que ce serait grand soûlas pour tout le monde si le bonhomme passait de vie à trépas.

Ah ! elle est tristement vraie, la chanson bressane sur les gens qui labourent la terre !

Page 1