‹ La vie rustiqueChapitre 12 sur 47 · LE LABOURAGE · texte numérisé non relu

LE LABOURAGE

LE BLE

Le pauvre laboureur,

Il a bien du malheur.

Le jour de sa naissance,

L’est déjà malheureux.

Qu’il pleuve, tonne ou grêle, Qu’il fasse mauvais temps,

L’on voit toujours, sans cesse, Le laboureur aux champs.

Le pauvre laboureur A de petits enfants ;

Les met à la charrue A l’âge de quinze ans.

Leur achète des guêtres ;

C’est l’état du métier,

Pour empêcher la terre D’entrer dans leurs souliers...

Et l’impitoyable chanson parcourt ainsi chaque étape de l’existence du laboureur, sans laisser apercevoir, dans cette condition humaine, le moindre petit coin de bleu. — La vieille chanson des paysans bretons est moins désespérante, car, après avoir plaint la destinée de celui qui fait pousser le blé, elle ajoute :

« O laboureurs, vous souffrez bien dans la vie ! O laboureurs, vous êtes bien heureux !... Car Dieu a dit que la porte charretière de son paradis serait ouverte pour ceux qui auraient pleuré sur la terre.

« Quand vous arriverez dans le ciel, les saints vous reconnaîtront pour frères à vos blessures. Les saints vous diront : — Frère, il ne fait pas bon vivre; frère, la vie est triste et l’on

est heureux d’être mort. Et il vous recevront dans la gloire et dans la joie. »

Mais la chanson bretonne date d’un siècle religieux, tandis que le paysan moderne ne croit guère et ne prie plus, estimant sans doute que sa voix est trop faible et que Dieu est trop loin. — Il ne lève plus sa tête au ciel que pour regarder si les nuages sont menaçants et s’il ne sera pas trempé demain jusqu’aux os, pendant qu’il poussera sa charrue.

Si le paysan n’est plus guère croyant, il a du moins la religion de la résignation. Au rebours de l’ouvrier des villes, il ne déclame ni ne récrimine : sa plainte n’est ni amère ni bruyante. On dirait que cette communion constante de l’homme avec la terre donne à sa douleur même quelque chose de sain, de robuste et de patient. Le paysan a horreur de la rhétorique. Cela se voit bien dans ses chansons, qui sont le plus souvent tristes, mais toujours simples et sobres. Dans ces deux chants populaires, bressans et bretons, que je citais tout à l’heure et qui sont si opposés de ton et de pensée, il y a cependant un sentiment commun : la résignation douce à une destinée fatalement malheureuse. La chanson bressane dit : « C’est l’état du métier » ; la complainte bretonne répète : « La vie est triste et l’on est heureux d’être mort. » Aucune des deux ne creuse plus avant et ne murmure le moindre cri de révolte. Cette résignation de l’homme courbé vers la glèbe date de loin. On la retrouve dans les Moissonneurs de Théocrite, dans le Moretum de Virgile. Elle est gravée sur les figures hâves et gravement mélancoliques de ces paysans qui vident silencieusement leur verre, dans le beau tableau de Lenain, qui

LE BLÉ

est au musée Lacaze. Partout et à tous les âges, le laboureur semble ruminer tristement et d’un air convaincu la dure parole de l’Écriture : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. »

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