LES SEMAILLES
LE BLÉ
charrue est un excellent sol à froment1. » Le blé y pousse dans de bonnes conditions ; il n’y est point sujet à verser au moindre coup de vent; il produit beaucoup en paille et en grain.
Non seulement, il faut que le sol soit propre à la culture du froment, mais il importe que la terre où l’on sème soit convenablement fumée et façonnée. Dans les terrains argileux, on doit donner trois ou quatre coups de charrue avant les semailles ; un seul coup suffit, quand on sème sur un trèfle ou après une récolte de pommes de terre.
Enfin, il y a une autre condition essentielle pour que les semailles soient productives : il faut bien choisir sa semence. Les graines malades, appauvries, fatiguées, ne peuvent donner des tiges robustes et des épis bien portants ; pas plus que d’un père affaibli ou rachitique ne peut sortir une race saine et solide. L’hérédité s’exerce chez les plantes comme chez les hommes. Le semeur doit choisir des grains lourds et luisants, provenant d’épis sains, bien conformés, poussés sur une tige robuste. Il doit en outre approprier son choix à la nature du terrain, et à la saison pendant laquelle ont lieu les semailles. Les blés qu’on sème en mars ne sont pas de même sorte que ceux qu’on sème en automne ; ils appartiennent à des variétés différentes. En général, les épis des blés de 'printemps ont des barbes faibles et des balles peu serrées. Parmi ces froments de mars , on cite le blé de Pologne, le blé d’été sans barbes, le blé du Bengale à barbes noires,
i. P. Joigneaux. — Les champs et les prés.
le blé de Sicile, le blé de miracle à épi rameux et barbu, etc.
On sème en automne le blé ordinaire, connu sous le nom de froment d'hiver , sans barbes, dont les grains sont très lourds et farineux. On y sème également un froment désigné sous le nom de blé rouge d’Égypte, à barbes longues, à pailles pleines et à épis très grenus; et enfin, une troisième espèce de blé barbu à épi long, mais peu serré : le blé de Philadelphie.
Une fois la terre façonnée et la semence préparée, il n’y a plus qu’à commencer le grand travail de la semaison. On sème le froment à partir de la dernière quinzaine de septembre, jusqu’aux approches de la Saint-Martin (11 novembre). Plus on peut attendre et meilleure est la saison ; seulement, en matière de semailles, on n’est pas maître de choisir son heure, et on est à la merci du temps. Dans ces jours d’automne, surtout à partir de l’équinoxe , la température est excessivement variable, les pluies peuvent venir et, alors, comment semer avantageusement, quand l’eau séjourne parmi les terres grasses et argileuses ? Dans ces terres-là, du reste, plus on sème tôt, moins il faut de graine. On emploie généralement par hectare deux hectolitres de semence.
Le semeur prend le grain dans un sac peu profond, qu’il porte attaché autour de ses reins. En Touraine, il se sert d’une corbeille qu’on appelle 'paillon . Il marche à pas bien comptés dans les sillons et répand la semence par poignées, en décrivant un arc de cercle. Ce grand acte des semailles est beau comme une cérémonie religieuse. Il donne de sculpturales attitudes au moindre rustre. Son ampleur et sa majesté ont
LE BLÉ
toujours frappé les peintres et les poètes. La Fontaine a décrit
Cette main qui par les airs chemine,
et Victor Hugo a chanté en beaux vers « le geste auguste du semeur » :
Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours,
On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main et recommence...
L’un des grands peintres de la vie rustique, mon ami Bastien-Lepage, avait été frappé, lui aussi, de la beauté simple de cette primordiale opération des semailles et il avait résolu d’en faire le sujet d’un tableau de l’importance de celui des Foins. Il en avait même peint une esquisse que je me rappelle avoir vue longtemps dans son atelier : elle représentait un labour en pente, au coucher du soleil ; un homme en bras de chemise y répandait ses dernières poignées de semence. — Rien que ce champ nu aux sillons fraîchement retournés rougis par la lumière oblique du couchant, et cet homme se silhouettant sur la terre brune baignée de soleil. — Cette étude avait un accent d’agreste poésie et une particulière saveur; la mort n’a pas permis à l’artiste d’en faire un tableau.
Pour mon compte, j’ai gardé profondément l’impression
d’une après-midi aux champs à l’époque des semailles d’automne.
C’était dans la Haute-Savoie, non loin du lac d’Annecy, en octobre. Je longeais la lisière d’un bois de châtaigniers, qui couvre la pente d’un promontoire nommé le Roc de Chère. Au moment où j’allais arriver au sommet, j’entendis la mélopée traînante, lancée à pleine voix, d’un paysan qui chantait, et, ayant franchi un fossé que bordait une haie de prunelliers, je vis, sur le plateau, dans un champ fraîchement labouré, le chanteur qui marchait à pas égaux en répandant sur les sillons des poignées de grain, qu’il tirait de la sacoche suspendue à sa ceinture. Sa silhouette trapue se détachait sur le bleu lapis du lac dont, arrivé à cette hauteur, on aperçoit la nappe foncée encadrée entre les montagnes.
Dans les bois, les châtaignes mûres tombaient sur la mousse avec un bruit mat; dans le champ labouré, les poignées de grain s’éparpillaient sur les sillons pierreux avec un léger bruit métallique, et le paysan, de son geste circulaire et cadencé, rythmait pour ainsi dire les syllabes traînantes de sa chanson rustique, dont je ne distinguais presque que les finales prolongées comme à plaisir. — Cette voix aux notes caressantes, cette tiède après-midi, cette tombée de feuilles jaunissantes et de fruits mûrs, ce grain confié à la terre, l’azur du lac, l’élancement des hautes cimes à demi voilées de brume, — tout cela vous exaltait comme un sursum corda : on se sentait remué par une émotion attendrie, pacifique et réconfortante, qui prenait le cœur et humectait doucement les yeux...
Quand le p-rain est dans les sillons, on l’enterre au moyen
LE BLÉ
d’un dernier et léger labour, ou le plus souvent en faisant passer la herse sur le champ ensemencé. — Et maintenant, petit grain de blé, repose dans la terre brune pendant les rudes mois d’hiver ! La neige te couvrira douillettement, et, sous son blanc manteau humide, tu germeras en silence. Puis, quand, à la Chandeleur, les pluies de février auront fondu la glace et détrempé l’humus, tu pousseras ta première pointe, et bientôt les tiges menues se dresseront, en lignes serrées, mettant sur toute la surface du champ une verte espérance de fécondité.