‹ La vie rustiqueChapitre 15 sur 47 · LA MOISSON · texte numérisé non relu

LA MOISSON

« Au mois de mai, dit un proverbe breton, le seigle déborde la haie. » Le blé n’est pas aussi , . .... avancé, mais il est déjà d’une belle hauteur ; arrosé par les pluies d’avril, il pousse dru, et avec lui, une vagabonde végétation de plantes parasites apparaît entre les tiges noueuses, au fond desquelles on peut déjà sentir l’épi qui grossit. Il ne faut pas que ces étrangères dérobent à la terre le suc nourricier qui doit servir à gonfler l’épi naissant, et le moment est venu de procéder à un travail

L Ll. J

de nettoyage que l’on confie aux femmes et aux enfants. C’est ce qu’on appelle Y échardonnage . On écharclonne avec de vieux couteaux, ou mieux, à l’aide d’un outil terminé par une petite lame contournée en fer de houlette, qui permet, grâce à un long manche, de sarcler les mauvaises herbes, sans trop se courber et sans fouler les jeunes tiges de blé. Encore que ce soit une besogne féminine, lorsque le soleil déjà chaud tombe d’aplomb, elle n’en est pas moins fatigante, et plus d’une jeune fille se redresse avec une courbature, quand le croissant de la lune de mai qui se lève annonce la fin de la journée.

Si attentivement que soit fait ce travail de sarclage, il laisse encore subsister dans le champ quelques plantes aventurières, qui ont échappé au fer de la binette et qui, se développant sournoisement dans l’ombre, mêlent tout à coup en juin leurs sommités fleuries aux épis verts et prêts à s’ouvrir. Dans la houle ondoyante des blés déjà épiés, on voit alors s’épanouir çà et là les bleuets couleur de temps, les coquelicots écarlates, les nielles rosées, les dauphinelles bleues ; et c’est un spectacle doux à l’œil, quand un coup de soleil donne sur les champs frissonnants, que ce chatoiement de couleurs vives sur le fond vert et léger des épis.

Mais de toutes ces fleurs des champs, la plus précieuse, sinon la plus voyante, c’est encore l’humble fleur du blé. Un poète enlevé trop tôt aux lettres, Charles Reynaud, l’a digne ment chantée dans les vers suivants :

LE BLÉ

toi, qui t’épanouis sans faste Dans l’épi barbelé,

0 fleur laborieuse et chaste, Petite fleur du blé ;

Si tu n’es ni rose, ni belle,

Tu crois en liberté,

Et c’est de ta manne éternelle Que vit l’humanité.

Dans ta corolle s’élabore Le suc puissant du grain ; Le soleil l’achève et le dore, Nous en ferons du pain !

Sauf le mot corolle qui est inexact, la fleur du blé n’ayant pas à proprement parler de corolle, la poésie de Charles Reynaud caractérise très heureusement la beauté pour ainsi dire morale , de cette fleurette à peine visible et dont les noces inaperçues donneront naissance au grain nourricier de l’humanité. — Pour que ces noces fécondes se célèbrent dans les meilleures conditions, il est nécessaire que le temps se mette de la partie. Pas de rayons trop brûlants, mais surtout point de ces pluies abondantes, qui, malheureusement, tombent souvent aux envi rons de la Saint-Médard; — le mieux, c’est un ciel légèrement couvert, « un temps de demoiselle, ni pluie ni soleil ». — Alors le pollen féconde lentement et sûrement l’ovaire, et chaque glume de l’épi donne un grain laiteux. Vienne maintenant le grand soleil des jours caniculaires et l’épi lourd inclinera sa tête dorée. La plaine tout entière bercera au vent sa nappe onduleuse d’un blond roux, et le soir, sous le ciel ruti-

lftnt d’étoiles, une savoureuse odeur de blé mûr montera dans l’air attiédi...

Voici messidor, le mois des moissons, des métives , comme on dit dans l’ouest. La terre brûlée crépite et se fend, les tiges dep blés ont déjà pris leur belle couleur de paille. C’est l’heure propice à l’enlèvement de la récolte. Si l’on tardait davantage, les oiseaux se chargeraient de prélever la dîme sur les champs mûris, où le grain se détache déjà de l’épi. Dans les villages, dans les fermes, tout est prêt: les outils sont en état, les liens sont préparés, les attelages ont été passés en revue et on s’est approvisionné pour nourrir les moissonneurs et les moissonneuses, loués et retenus d’avance. Ces louées se font généralement dans les assemblées ou fêtes patronales qui précèdent la métive. Les ouvriers recrutés appartiennent souvent au voisinage, parfois ils viennent de loin en bandes. Certains villages pauvres ont la spécialité de fournir des moissonneurs aux pays de plaines où les céréales abondent. Dans les grandes exploitations, on loue toute une armée de manœuvriers belges, qui arrivent au jour dit, avec leurs outils, et campent dans les granges.

Dès le fin matin, bien avant que le soleil soit levé, on part pour les champs. Par ces accablantes chaleurs d’août, il est presque impossible de travailler dans le milieu de la journée, et le meilleur de la besogne se fait pendant les heures fraîches du matin. Les moissonneurs s’alignent dans la largeur du champ, chacun tenant un sillon ou une raie et poussant droit devant lui. Le conducteur de l’équipe ou ordon prend la tête et entraîne la troupe qui le suit, tandis qu’à l’arrière un second

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