‹ La vie rustiqueChapitre 16 sur 47 · LA MOISSON · texte numérisé non relu

LA MOISSON

LE BLÉ

surveillant presse les traînards et s’assure que la besogne est consciencieusement et méthodiquement exécutée. Les blés sont sciés avec la faucille ou couchés à terre avec la faux ; à mesure qu’ils sont abattus, on les dispose en andains sur le sol ou en javelles.

Quand le temps est couvert ou quand le vent est frais, ce rude travail de la mètive s’accomplit sans trop de souffrances ; mais quand le soleil darde ses rayons du haut d’un ciel implacablement bleu, il arrive un moment où les moissonneurs, hommes et femmes, arrosent littéralement les gerbes de leur sueur. La lumière crue et aveuglante les éblouit, la chaleur cuit leur nuque et leurs reins. Tout autour d’eux l’air flamboie ; sous leurs pieds la terre est brûlante et le monotone bruissement des sauterelles parmi les chaumes achève de les étourdir. Vers midi, ils n’en peuvent plus. Après avoir pris sommairement le déjeuner qu’on leur apporte du village ou de la ferme, tous s’étendent sur le sol, cherchant à abriter leur tête à l’ombre maigre d’une haie ou d’un carré non encore moissonné, et s’endorment d’un sommeil fiévreux, interrompu par les piqûres agaçantes des mouches.

Le travail reprend lorsque la grosse chaleur est passée, et il se prolonge jusqu’à la tombée de la nuit. Alors, les bandes de moissonneurs quittent les champs déjà à demi dépouillés et regagnent à pas alourdis, sous le ciel tout pailleté d’étoiles, le logis du cultivateur qui les emploie. Là ils trouvent un souper de lard et de choux, arrosé de piquette, et un lit de bottes de paille dans un grenier. Dans beaucoup de fermes, autrefois les hommes et les femmes couchaient pêle-mêle sur la litière

de ces dortoirs communs ; mais aujourd’hui les mœurs se sont adoucies et les convenances sont mieux respectées. Les gros cultivateurs qui engagent pour la moisson les travailleurs des deux sexes, les logent dans des locaux séparés. Tous y dorment du lourd sommeil de gens qui ont peiné pendant toute une journée, et le lendemain, le dur travail de la métive recommence sous l’implacable soleil d’août.

Ce travail opiniâtre se poursuit jusqu’à ce que tous les champs soient moissonnés. Alors on ramène les dernières gerbes dans une charrette ornée de fleurs et de feuillages, sur laquelle monte et chante toute la bande de moissonneurs. Dans les provinces de l’est, cela s’appelle tuer le chien ; dans le centre et dans l’ouest, la cérémonie est plus solennelle et se nomme la fête de la gerbe ou le beurlot des moissons.

Je me souviens d’une de ces fêtes à laquelle j’ai assisté dans ma première jeunesse, au fond d’une campagne perdue à la lisière du Berry et du Poitou. — Le ciel était d’un bleu pur ; le soleil déclinant illuminait obliquement toute la vallée ; les chaumes semblaient pétiller sous cette flambée de rayons ; l’air avait ce tremblement particulier auxjournées de grandes chaleurs. Dans cette éblouissante lumière, les paysans, les bras, le cou, le poitrail nus, soulevaient à la pointe des fourches les gerbes et les lançaient aux femmes juchées au sommet des charrettes. Celles-ci, n’ayant pour vêtement qu’un jupon de cotonnade et la chemise nouée au cou par une coulisse, se détachaient, blanches sur le bleu du ciel et le roux doré des gerbes. — En travers d’un pré, à l’abri d’un rideau de peu-

LE BLÉ

pliers, on dressait la table pour le souper que le propriétaire du domaine offrait à ses métayers et à leurs moissonneurs. Vers six heures, un joueur de vielle commença un air de bourrée, et les charrettes pleines, que traînaient les bœufs liés au joug, se mirent en mouvement.

Elles descendirent vers la prairie au moment où le soleil, déjà plus bas, commençait à projeter sur les prés les ombres allongées de peupliers. A l’avant de la dernière voiture était attachée la maîtresse gerbe, enrubannée, fleurie et terminée par une croix d’épis de blé. Près des bœufs, à côté du conducteur, le vielleux faisait résonner sa manivelle ; tout Vordon des moissonneurs suivait à la file : les vieux métayers en tête ; après eux, les mètiveurs avec la faucille en sautoir et la veste sur l’épaule, puis les ramasseurs et les lieuses de gerbes, marchant trois par trois ; le petit monde enfin, drôles et drôlières , jambes nues et cheveux ébouriffés, lançant des regards de convoitise vers la grande table chargée de viandes froides et de pâtisseries.

Quand les charrettes furent arrivées au seuil de la grange, la vielle fit silence. Alors deux métayers, deux anciens , décrochèrent la gerbe enrubannée et la déposèrent solennellement devant les propriétaires du domaine :

— Notre maître, notre maîtresse et la compagnie, dit le plus vieux en se découvrant, voici la petite gerbe. Le bon Dieu l’a donnée, nous l’avons moissonnée et nous vous la présentons, pour que l’année durant elle porte bonheur et abondance à votre maison.

On avait apporté une bouteille. Le vieux en emplit un

verre, le leva à hauteur de l’œil, puis en versa quelques gouttes sur les épis, et saluant de nouveau :

— A vos santés, notre maître et notre maîtresse, et aussi à la santé de la gerbe !

Et gravement, lentement, il vida son verre.

Il y avait quelque chose de touchant, je ne sais quoi de simple et de grand comme une idylle antique, dans la consécration de ce beau froment doré par le paysan qui l’avait semé et moissonné à la sueur de son front ; dans cette libation faite en plein soleil, en l’honneur des fruits du rude travail de l’année.

A la suite des moissonneurs, dans les champs dépouillés, parmi les chaumes piquants comme des aiguilles, viennent les glaneuses pareilles à de brunes et maigres sauterelles. Le dos courbé, les yeux attentifs, elles ramassent dans leur tablier les rares épis tombés des javelles et que le Heur a oublié de serrer. C’est une tolérance partout accordée aux femmes les plus pauvres des paroisses voisines ; une sorte de superstition est attachée à cette pratique ancienne qui remonte aux temps bibliques. Le propriétaire d’une pièce de blé croirait porter malchance à sa moisson, s’il refusait l’accès du champ aux glaneuses. Toutefois le glanage est soumis à des règles tacites, que les permissionnaires sont tenus d’observer. Il ne peut avoir lieu qu’en plein jour et pour ainsi dire sous l’œil du maître. On veut ainsi prévenir les enlèvements de javelles qui seraient faciles à tenter, si les glaneuses pouvaient errer à la nuit dans les sillons encore couverts d 'andains. Dès que le crépuscule arrive, le garde champêtre, d’une voix forte, pro-

LE BLÉ

clame la cessation du glanage. Alors, dans la nuit éclairée par la mince faucille de la lune nouvelle, lentement, les glaneuses s’éloignent comme à regret, tandis que les charrettes chargées de gerbes roulent lourdement vers la grange.

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