‹ La vie rustiqueChapitre 17 sur 47 · LE PAIN · texte numérisé non relu

LE PAIN

)uand le blé est scié et mis en gerbe&, on l’engrange ou on le dispose en meules, le plus près possible des bâtiments d’exploitation. Dans un grand nombre de provinces, on préfère le système des meules, parce que le grain s’y conserve mieux et qu’en outre il est plus à l’abri de la dent des souris et des mulots. Ces rongeurs sont la plaie des granges ; aussi autrefois les paysans accusaient-ils les sorciers d’envoyer chez eux ces voleurs de grains, et avaient-ils tous un répertoire de formules superstitieuses pour chasser la

bande dévastatrice des souris et des mulots. Voici un de ces exorcismes campagnards, usité dans les Ardennes : — il suffit d’écrire sur de petits billets de papier neuf les mots suivants : « Rats et rates, vous qui avez mangé le cœur de sainte Gertrude, je vous conjure en son nom de vous en aller dans la plaine de... » On place ces billets dans les trous où passent les rats, en ayant soin d’enduire de graisse le papier roulé en boulettes. — En voici un autre plus malicieux, et renfermant une pointe d’humour gauloise :

Taupes et mulots,

Sortez de l’enclos 1 Allez chez le curé ;

Beurre et lait,

Vous y trouverez Tout à pleinté *.

Avec le système des meules, les méfaits des rongeurs sont moins considérables ; ils ne s’attaquent qu’au premier lit de gerbes, tandis que, dans les habitations, toutes les javelles qui avoisinent les murs sont endommagées. En Normandie et en Picardie, ces meules, qui ont la forme d’énormes soupières ornées de leur couvercle, et qui sont éparses dans les champs nus, donnent à la physionomie des plaines un accent tout particulier. Chez moi, en Lorraine, on ne connaît guère que l’engrangement. Sitôt la récolte enlevée, on l’entasse dans les sinaux ; c’est le nom qu’on donne aux granges, et elle y attend le moment du battage.

d. T abbé. — Romancero de la Champagne.

LE BLÉ

Cette opération a lieu ordinairement à l’arrière-saison, quand le moment des échéances arrive et que le paysan a besoin de monnayer son blé. Dans le Midi, on forme une aire d’épis, sur lesquels marchent des mulets et des chevaux. L’épi, foulé au pied des bêtes, s’égrène, et le grain est ensuite ramassé et vanné sur l’aire. Dans l’Est, on bat encore en grange à l’aide des fléaux. Sur les amas de gerbes, les bâtons maniés par les hommes tombent en cadence, tandis qu’autour des batteurs s’élève une épaisse poussière. En dépit de cette poudre de débris de paille, qui prend à la gorge, les ouvriers chantent parfois pour marquer la chute rythmée des fléaux :

Ho! batteux, battons la gerbe,

Compagnons, joyeusement.

Dans la peine et dans l’ouvrage,

Dans les divertissements,

Je n’oublie jamais ma mie ;

C’est ma pensée en tout temps.

Ho ! batteux, battons la gerbe,

Compagnons, joyeusement.

C’est un dur métier que ce battage à bras d’hommes ; les paysans, dans leur langue énergique, l’ont surnommé la machine à fluxions de 'poitrine. Aussi, dans beaucoup de campagnes, la batteuse mécanique, qu’on loue à la journée, a-t-elle remplacé les fléaux. Son emploi tend à se généraliser, et dans les paisibles après-midi de septembre ou d’octobre, on entend de toutes parts le ronflement sourd de ces batteuses à la porte des granges. Le blé battu et vanné, on l’en-

sache, et le paysan porte ses sacs au marché, après avoir réservé ce qui est nécessaire à sa consommation.

Et maintenant, au tour des moulins de besogner ! — moulins à vent aux grandes ailes tournantes, sur les plateaux éloignés des rivières; — moulins à eau, dans les vallées plantureusement arrosées. — Oh ! ces humbles moulins à eau, perdus dans les plis des gorges boisées, et que remplacent malheureusement presque partout les grands moulins de commerce, comme ils sont délicieusement situés, et quel charme intime ils donnent au paysage ! — Perchés à chevauchons sur le ruisseau, à cent pas des prés, ils élèvent leurs bâtiments moussus à l’ombre des saules et des peupliers blancs, qui élancent du sol spongieux et humide leurs fûts sveltes et minces, jusqu’à une grande hauteur. Les cimes feuillus se rejoignent au-dessus de l’eau somnolente du bief, où se reflètent nettement des enchevêtrements de branches et des coins de ciel. Toutes ces feuillées tamisent mollement la lumière ; la gamme des verts y est au complet : depuis le vert cendré des saules jusqu’au vert sombre des aulnes. Et dans cette solitude embaumée par l’odeur des menthes, égayée par le vol des martins-pêcheurs et le sautillement des bergeronnettes-lavandières, le moulin au seuil enfariné murmure du matin au soir son vivant tic tac :

Longtemps troublée et confuse Dans l’écluse,

i . L’eau jaillit en écumant ;

Libre, elle presse la roue Et se joue

En grappes de diamant.

Page 1