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LA VIGNE AU PRINTEMPS

Mars tire à sa fin. Les giboulées ont fondu les dernières neiges, le vent de galerne a séché les fossés, et dans les vergers, aux lisières des bois, le merle siffle à plein gosier pour annoncer la venue du printemps. Il est arrivé, en effet, officiellement ; mais sa présence ne se manifeste guère encore que par un rougissement plus vif dé l’oseraie et, çà et là, par l’épanouissement des chatons des noisetiers et des saules. Les buissons de l’épine noire n’ont pas encore de feuilles ;

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pourtant, après deux ou trois journées de soleil, ils deviennent tout neigeux de fleurs blanches. En dessous, l’herbe pousse verte et drue, et, à chaque pas, des oiseaux, en train de bâtir leur nid, s’envolent de la haie et filent presque à ras de terre. Les friches ont conservé leur teinte grise, mais on y voit déjà s’ouvrir les corolles verdâtres de l’ellébore et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone pulsatile.

Sur les coteaux de vigne à la terre argileuse d’un jaune rougeâtre, on n’aperçoit pas encore le moindre soupçon de verdure : rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher en plein vent dresse sa ramure poudrée d’un rose vif ; puis, en y regardant de plus près, on distingue à deux pouces du sol une petite plante de la famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par un thyrse de fleurettes d’un bleu violet. C’est l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme aussi Y ail des chiens. Cette plante abonde dans nos vignes, et je ne puis penser à sa douce odeur de prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et les premières journées de printemps. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux le paysage vignoble de ma province. Un modeste et calme paysage : — en bas la rivière au lit pierreux, aux eaux peu profondes roulant entre deux frissonnantes rangées de peupliers d’Italie ; — puis, par delà les prés, au midi et au levant, des collines rondes toutes recouvertes de vignes aux ceps courts et feuillus. Du printemps à l’automne, les vignobles en pente regardent la ville étagée au nord, profilant sur d’autres vignes plus lointaines son couvent, ses clochers et sa

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tour de l’Horloge, et, de mai à octobre, ces collines vineuses réjouissent l’œil des citadins, avec leurs pampres qui verdoient en juin et s’empourprent en septembre.

L’éclosion de l’hyacinthe à grappe est comme le signal de la reprise des travaux pour les vignerons. On taille la vigne et on la chave ; deux opérations qui amènent le long des coteaux tout un peuple d’ouvriers penchés vers les ceps.

Au moment où la sève commence à travailler le sarment, la taille de la vigne a pour objet la multiplication et le perfectionnement des fruits. Elle est plus simple que celle des autres arbres, parce que les raisins ne venant que sur les bourgeons de l’année, il suffit, pour bien opérer, de se rappeler que les bourgeons inférieurs sont ceux qui fructifient davantage. La règle générale est de conserver un ou deux yeux sur les pousses de l’année précédente. La sève monte avec force ; elle arrive à l’extrémité du sarment taillé, et, dans l’impétuosité de sa montée, elle s’extravase d’abord en gouttes limpidès. On dit alors que « la vigne pleure » et l’on prétend que cette eau des larmes de la vigne est souveraine pour les maux d’yeux. Mais ce n’est, pour ainsi dire, que le trop-plein de la sève qui se suspend en gouttelettes à l’extrémité des sarments : le meilleur de ce suc nourricier alimente et gonfle le bourgeon laineux qui se fend et laisse entrevoir les rudiments des feuilles blondes, tendres et cotonneuses. Vienne le soleil et tout va verdir.

Malheureusement, pendant cette saison de l’adolescence, la vigne a deux ennemis impitoyables : les pluies d’avril et les gelées blanches. — La pluie trop abondante amène un déve-

loppement excessif des bourgeons et des feuilles, aux dépens des fruits ; la gelée blanche a des conséquences plus désastreuses encore.

Au commencement du printemps, par des nuits sereines, et bien que la température de l’air soit au-dessus de zéro, il arrive qu’au matin la surface du sol se couvre d’une couche de petits glaçons très rapprochés les uns des autres. Cela ressemble à une sorte de givre, ou plutôt c’est tout simplement de la rosée qui s’est formée par suite d’un refroidissement des plus basses couches atmosphériques, et qu’une rapide vaporisation à ciel découvert a brusquement congelée. — Les tendres bourgeons de la vigne, souvent humides encore de l’averse de la veille, souffrent plus particulièrement de cette soudaine congélation ; la glace occupant plus de surface que l’eau, l’organisme de la plante se trouve détruit par la formation de ces minces glaçons interposés dans les tissus. Puis, le soleil qui se lève, survenant à la suite de cette gelée blanche, grille cruellement les jeunes pousses et achève le désastre.

Il faut voir l’aspect lamentable du vignoble après une de ces cruelles nuits ! Les bourgeons, hier gonflés et vermeils encore, ont été brûlés et comme roussis ; ils s’émiettent comme une poussière sous les doigts. 11 faut entendre alors les cris de désolation des vignerons, dont la future récolte se trouve gravement compromise en une seule nuit. Dans les pays de vignes, l’événement prend les proportions d’un deuil général. Souvent même on exagère encore le désastre, et bien qu’on ait eu plus de peur que de mal, les malins

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crient très haut, dans l’espoir insidieux de faire hausser le prix du vin.

C’est surtout de la Saint-Georges à la Saint-Urbain, pendant la période redoutée des Saints de glace , que la gelée des vignes est à craindre. « Il n’est, dit le proverbe, si joli mois d’avril qui n’ait son chapeau de grésil » ; les nuits de mai sont plus périlleuses encore. Dans nos contrées de l’Est surtout, ce mois, tant chanté par les poètes, est déplorablement variable et capricieux. Après une chaude journée, un orage éclate, des ondées tombent abondamment, puis pendant la nuit le ciel s’éclaircit; un refroidissement subit suit ces pluies d’orage et, dans ce ciel étoilé, sans un nuage, le rayonnement nocturne amène la formation de la gelée blanche fatale aux vignobles.

Pour atténuer ces pernicieuses influences des nuits trop claires, les vignerons ont imaginé ce qu’on appelle les nuages artificiels. Les propriétaires de toute une contrée se réunissent en syndicat, et, le soir, établissent autour des vignes des feux de branches vertes, disposés de façon que le vent rabatte la fumée sur les vignobles. Pendant toute la nuit, ces feux, soigneusement entretenus, interposent d’épais rideaux mobiles entre le ciel et les tendres folioles des bourgeons. Ils arrêtent l’expansion du rayonnement nocturne, et, au matin, ils interceptent les rayons du soleil levant, plus meurtriers encore pour la vigne que le froid de la nuit. Partout où ils peuvent être produits, ces nuages artificiels rendent les plus grands services. Non seulement ils protègent le vignoble autour duquel les feux ont été établis, mais souvent même, poussés

par le vent, ils planent lentement sur toute la vallée dont ils suivent les détours et vont ainsi étendre leur bénigne influence sur des vignobles lointains, auxquels cette protection inespérée arrive providentiellement. Les propriétaires de ces derniers, qui s'étaient couchés en rêvant d’un désastre, sont tout étonnés, au réveil, de voir leurs ceps préservés. Tandis qu’ils dormaient, le miracle s’est opéré.

Enfin la saison devient plus clémente; l’air se réchauffe; les refroidissements des nuits ne sont plus à craindre, et, avec la Pentecôte, la vigne peut verdoyer en sécurité. Les bourgeons portent à la fois les feuilles et les fruits ; ils sont stériles ou féconds, selon qu’ils présentent une forme pointue ou arrondie. Une fois épanouis, ils laissent voir aux nœuds des jeunes pampres, des rudiments de feuille, des grappes en bouton et des vrilles aux élégantes crosses vertes. La feuille est très décorative, découpée en cinq lobes, où courent de fines nervures ; lisse en dessus, elle prend en dessous une teinte blanchâtre que la maturité doit rougir plus tard. A la mi-juin, le vignoble entier est couvert de cette abondante feuillaison d’un vert phosphorescent, et sur le ciel bleu, rien n’est harmonieux comme ces collines toutes vertes, qui se déroulent mollement, tandis que du sol pierreux montent, dans la chaleur, les stridentes chansons des sauterelles aux ailes rouges.

Dans la tiédeur et la clarté, les petites grappes en boutons s’ouvrent doucement et la fleur des vignes s’épanouit : une humble fleur, modeste comme celle du blé, laissant distinguer à peine ses cinq pétales d’un vert pâle, et ses cinq mignonnes

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