LA TAILLE DES VIGNES
LA VIGNE
étamines blondes. Mais, si la fleur passe inaperçue, quel délicieux parfum elle répand !
Pendant les nuits de juin, aux environs de la Saint-Jean, c’est un charme que d’errer à travers nos collines, alors que la grappe a déclos ses corolles verdâtres. Une virginale odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on devine toutes les ivresses qui sortiront de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales rêveries de l’adolescence font pressentir les enthousiasmes effervescents de la jeunesse en pleine maturité. — Cette odeur vous grise doucement, chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se mettent à rêver ; les jeunes filles se sentent prises d’une langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.
Comme cette senteur des vignes fleuries s’exhalait tendrement sur ces coteaux de Touraine où j’allais la respirer jadis au lever de la lune !...
C’était une vallée entre Saint-Cyr et Luynes,
Dont la vigne à foison couvrait les deux versants ;
La tiède nuit de juin glissait sur les collines,
Et dans les chemins creux brillaient des vers luisants.
Lorsque pour une fêle, au soir, la bien-aimée Lisse ses cheveux bruns, une fraîche senteur Imprègne sa poitrine et sa tête embaumée :
— Ainsi tu parfumais la nuit, ô vigne en fleur!...
La lune se leva comme une jeune reine,
Et les prés assoupis et les grands pampres verts S’argentèrent soudain à sa splendeur sereine ;
On entendit des pas sous les chemins couverts.
Une entant de vingt ans, dans le sentier des vignes, Cherchant quelqu’un des yeux, s’avança lentement.
Je voyais son profil aux délicates lignes,
Que la lune éclairait d’un doux rayon dormant.
Très noirs sur la blancheur de son jeune visage,
Ses yeux chercheürs brillaient, inquiets et troublés ;
Mais un garçon sortit d’un néflier sauvage,
Et le couple rêveur descendit vers les blés...
O vigne, aux jours d’été, quand tes grappes fleurissent,
Le vieux vin des celliers fermente et reverdit;
Quand monte leur odeur, dans les cœurs qui languissent, L’amour aussi, l’amour se réveille et bondit.
Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de Pâques se confondent dans ma mémoire comme deux sensations sœurs : l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de l’été et l’éveil de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont déjà plus que des souvenirs lointains 1...
LA VIGNE
N’importe, je suis comme le vieux vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent, évoquées par les premières feuilles des saules et les premières floraisons, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps : « Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content la terre rougeâtre de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées de bourgeons naissants 1 »