LE MONDE DE LA FERME
Distante le plus souvent du village, isolée au milieu des champs ou perdue au fond des bois, la ferme est l’image de la vie rustique intime et solitaire.
Sa situation, à l’écart des agglomérations campagnardes, lui donne ce caractère taciturne et mystérieux que garde le berger d’un village, parmi les autres paysans. Séparés du reste du monde par de vastes étendues de plaines ou de forêts, elle vit concentrée en
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elle-même ; les vieilles coutumes, le langage et les mœurs d’autrefois s’y conservent mieux, n’ayant pas à subir le contact immédiat de la civilisation des villes. Dans certaines fermes exploitées depuis un temps immémorial par la même famille, il n est pas rare de retrouver les meubles antiques que des générations de cultivateurs se sont transmis fidèlement les unes aux autres : le même lit, enfoncé dans l’alcôve en forme d’armoire, a vu mourir l’aïeul et naître le père ; le même berceau d’osier ou de noyer a bercé tous les enfants. Sauf les jours de foire et de marché, où l’on se rend à la ville ; sauf le dimanche, où l’on va en bande à la lointaine église paroissiale, le reste du temps on vit entre soi, et l’on n’a de commerce qu’avec les bêtes et les plantes.
Le seul trait d’union qui relie la ferme au monde civilisé, c’est le piéton qu’on voit de temps en temps apparaître à l’extrémité de la route, avec sa blouse bleue à collet rouge et sa gibecière pleine de lettres. Mais les lettres sont rares ; on n’a guère le loisir de lire les journaux, et, le plus souvent, si le piéton fait halte à la ferme, c’est pour y dire les nouvelles en vidant un verre de bière, de cidre ou de piquette. Tandis que là-bas, dans les grandes villes, on politique furieusement ; à la ferme, les bruits de guerre ou de révolutions n’arrivent qu’assoupis, transformés, vagues, avec des airs de fabuleuses légendes. La chute d’un ministre ou la mort d’un homme célèbre, n’y cause guère plus d’émotion qu’une pomme qui tombe sur le gazon du verger ou une envolée de pigeons hors du colombier.
Si l’on vit peu en communication avec le monde du dehors,
LA FERME
en revanche la vie intérieure de la ferme est bruyante, active, industrieuse. Dès la prime aube, tandis que, selon la saison, les hommes sortent pour vaquer aux travaux des champs, la fermière s’est levée, et, avant même de s’occuper de son propre déjeuner, elle prépare la nourriture de toutes ses bêtes ; car la ferme est aussi peuplée qu’une arche de Noé.
Les chevaux, soignés par les hommes, sont déjà en route pour les charrois, le labourage ou le hersage ; voici que le demeurant du bétail s’éveille dans les étables ou aux entours des bâtiments. Les vaches meuglent au fond de leur retrait, les coqs chantent dans le gélinier; au revers du verger en pente, les abeilles commencent à bourdonner autour des ruches, tandis que sur le toit en éteignoir de la fuie, les pigeons roucoulent en faisant la roue.
Sous la conduite du pâtre, les moutons sont partis dans la brume grise du matin pour errer à travers les terrains de vaine pâture. Ils sont les hôtes les moins familiers de la ferme, pas- • sant toute la journée dehors et parfois, dans la belle saison, couchant à la belle étoile en pleins champs, dans les barrières mobiles du parc, auprès de la maison roulante du berger. Le fermier et la fermière ne s’occupent d’eux , à proprement parler, que lorsque vient le moment de la tonte. A cette époque généralement en été, les marchands de laine visitent la ferme, examinent le troupeau et font marché avec les propriétaires. Alors, avant la tonte, on conduit les moutons au bord du cours d’eau le plus proche, et là, on procède au lavage de la troupe
bêlante qu’on plonge de gré ou de force dans l’eau claire. Les
moutons, parqués sur la berge, sont traînés l’un après l’autre en plein courant ; les hommes chargés du lavage les y décrassent à tour de bras et ils en sortent blancs comme neige, tout préparés à laisser tomber leur laineuse toison sous les bruyantes cisailles du tondeur.
Rentrons à la ferme. Dans la grande cuisine fraîche et carrelée, où l’horloge tic-taque en sa longue boîte, où les crédences étalent leurs faïences de couleur, et les planches des rayons, leurs rangées de cuivres étincelants; où la huche, l’armoire, la massive table de noyer sont reluisantes à force d’être frottées, une belle flamme claire sur les chenets, au-dessus d’une copieuse chaudronnée de pommes de terre destinées à sustenter les gorets qui grognent déjà là-bas, au fond de leur tect.
Bien que le cochon ne soit ni le plus beau ni le plus aimable des hôtes de la ferme, il est assurément l’un des plus choyés et des mieux soignés ; non à cause de sa grâce et de sa belle humeur, non par amitié, mais tout simplement et prosaïquement parce qu’il est d’un facile entretien et d’un excellent rapport. La fermière l’appelle « mon mignon », le fermier ne le nomme jamais autrement que « mon camarade », on dirait que, même en parlant de lui, on s’ingénie par des périphrases polies, à marquer le cas qu’on fait de sa personne. Dans la conversation on ne le désigne que sous le nom de Yhabillé de soie. A mesure qu’ils grandissent, les jeunes gorets sont traités avec toute sorte d’égards. On ne leur ménage ni les grasses lippées, ni les gâteries, ni même les distractions. A l’automne, on les promène dans les grands bois. Ils y respirent de vertes odeurs;
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ils s’y donnent des ventrées de glands et de faînes, après s’être aiguisé l’appétit en mâchant des racines de fougère... Les mauvais temps venus, ils regagnent leur toit et imprègnent de leur odeur aigre la chaude atmosphère de l’écurie. Là, ils trouvent bon souper et bon gîte ; ils n’en sortent guère que pour aller se vautrer voluptueusement dans les boues fraîches de la cour. On leur sert de plantureuses pâtées de pommes de terre, de betteraves et de son, accompagnées de copieuses rasades de petit lait. Même, on pousse parfois la libéralité jusqu’à leur offrir un menu composé de légumes cuits, de grain et de farine. Aussi sont-ils dodus et florissants, la chair rose marquée de jolis bourrelets, les yeux disparaissant presque sous les couches graisseuses. De temps à autre, on leur rend visite dans l’étable : les flâneurs s’y succèdent, s’extasiant sur leur mine et leur embonpoint, pronostiquant que les gaillards pèseront un fameux poids, et comblant de louanges messieurs les habillés de soie , qui répondent sans se déranger, par de petits tortillements de leur queue tire-bouchonnée, et par de sourds grognements de satisfaction.
Les cochons repus, voici le tour des vaches. Lentement, majestueusement, elles sortent du porche sombre de l’étable où elles ont achevé leur pitance quotidienne et elles se dirigent vers l’auge de pierre, qu’une servante, pendue au balancier de la pompe, vient de remplir d’eau fraîche. La pleine lumière éclaire largement leurs robes luisantes, fauves ou brunes, café au lait ou noires et blanches. On voit, entre leurs cornes aiguës, saillir leur mufle roux aux naseaux fumants. Leurs grandsyeux couleur d’iris ont l’innocence de ceux d’un enfant;
leur front, laborieusement méditatif, est empreint d’une sérénité quasi auguste. Elles plongent alternativement leur mufle dans l’auge remplie jusqu’aux bords, puis l’en retirent et le relèvent voluptueusement, tandis que l’eau fraîche dégoutte le long de leurs fanons en minces fils scintillant au soleil. Et la fermière, plantée au milieu de la cour, admire leurs flancs robustes et leurs mamelles gonflées qui exhalent une vague odeur de lait. Tout en les regardant, elle a comme une savoureuse vision de seilles où tombe un lait écumeux, de possons pleins de crème épaisse, rangés sur les planches de la laiterie, de lromages blancs tout moites encore dans le moule, et de pains de beurre enveloppés de feuilles de vigne, qui se transformeront au marché en belles pièces d’argent sonnant clair.
Mais ce qui fait le luxe et l’orgueil de la fermière, c’est surtout sa basse-cour. En ce moment tout le poulailler est dehors, et la ménagère, ayant rempli de grains son tablier déplié, distribue de libérales poignées d’orge et de blé à toute la troupe voletante, gloussante et chantante. — Au milieu, les coqs dressés sur leurs ergots, la crête rouge en bataille, le cou droit, la queue en faucille, attendent, en chevaliers galants, que les dames aient mangé, et se bornent à surveiller, à droite et à gauche, les poules qui accourent en trottinant et se poussent pour becqueter le grain. Toutes les variétés de la gent gélinière sont là représentées : cochinchinoises hautes sur jambe, avec seulement une mince touffe de plumes en guise de queue ; poules pattues ayant l’air de cheminer avec des pantalons qui leur couvrent les griffes ; poules