LE TONNELIER
Quand les soleils de juillet et d’août ont fait grossir le raisin vert dans la vigne ; quand, aux premiers jours de septembre, les grains, selon l’expression des vignerons, commencent à mêler , c’est-à-dire à se teinter de rouge et de noir, les propriétaires des vignobles commencent aussi à se préoccuper de la récolte. On passe en revue les futailles vides, on les nettoie, on les remet en état, et si la vendange promet d’être abondante on se met en mesure de s’approvisionner de tonneaux. Les ate-
liers de tonnellerie sont en pleine effervescence. De tous côtés, pendant ces tièdes journées de septembre, on entend le bruit du maillet sur les douves, accompagné du cliquetis caractéristique des chaînes dont on se sert pour rincer les futailles. Ce gai tapage, qui monte dès le matin dans l’air sonore et qui emplit d’une animation passagère les quartiers voisins des pressoirs, est comme l’avant-coureur des joies et des tumultes de la vendange. Je ne l’entends jamais sans que le poétique refrain d’une chanson de Pierre Dupont me revienne aux lèvres :
Pan, pan, pan, pan ! Maillet sonore,
Presse les cercles du tonneau,
Pour enfermer le vin nouveau,
Fils de l’aurore !
Le tonnelier, à ce moment de l’année, est le maître de la situation; il fait la loi dans les vignobles; les vignerons sont obligés d’en passer par où il veut et d’accepter les prix qu’il leur impose. Son atelier, dont les larges baies s’ouvrent sur la rue, ne chôme pas un instant, de l’aube au soir :
A l’abri d’un hangar, vieux fûts, neuves barriques,
Cuves au large ventre et douves de tonneaux Où doivent fermenter les raisins des coteaux,
Reposent entassés sur le pavé de briques,
Tandis qu’après un coup, bu pour se mettre en train,
Ouvriers et patrons mesurent le merrain Et chantent un refrain gaillard, qu’égaie encore Du maillet travailleur le bruit leste et sonore...
Généralement, le maître tonnelier n’engendre pas la
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mélancolie. Son métier bruyant a trop de relations avec les celliers où vieillit le bon vin, pour qu’il n’ait pas un faible pour la purée septembrale. D’ailleurs, à son industrie principale il joint, aux époques de morte-saison, d’autres industries accessoires et subséquentes qui l’inclinent doucement à la sensualité et à la gaillardise. Il soigne le vin de ses pratiques, il le met en bouteilles ; il est de plus gourmet-dégustateur. Il acquiert même dans cette branche spéciale des connaissances d’artiste très précieuses. Son goût s’affine et devient d’une sensibilité rare. Il lui suffit de verser quelques gouttes de piot dans sa tasse d’argent et de les humer en faisant claquer sa langue, pour dire non seulement le cru, mais l’âge du vin. On connaît l’histoire de ces deux tonneliers-gourmets appelés cà donner leur avis sur un vin de propriétaire. Le premier dit après avoir dégusté : — « Ce vin est bon, mais il sent le cuir. » Le second le goûta à son tour et reprit : « Je ne partage pas l’avis de mon collègue ; ce vin est bon, mais il sent le fer. » — Grand étonnement du propriétaire, qui jurait que son vin n’avait jamais été en contact ni avec du cuir ni avec du fer. Pourtant, quand on eut vidé la futaille, on trouva, tout au fond, une petite clef à laquelle était nouée un bout de cuir, et qui était tombée par mégarde dans le fût. Et ainsi fut démontrée la science subtile des deux dégustateurs.
Le tonnelier est un artiste dans son genre, car, pour qu’un fût destiné à contenir un liquide aussi délicat et aussi altérable que le vin, réponde parfaitement à cette destination, il faut non seulement qu’il soit fabriqué par un maître ouvrier, mais, en outre, le choix des matériaux et la mise en œuvre exigent
des connaissances spéciales, du flair et un habile tour de main.
Les futailles ou tonneaux sont composés de plusieurs planches ou douves réunies par des liens à côté les unes des autres et présentant dans leur ensemble une sorte de cylindre court et creux, renflé dans son milieu, tronqué et fermé aux deux extrémités. La partie qui, dans la coupe du tonneau, offre le plus grand diamètre, se nomme le ventre ou le bouge . On donne le nom de merrain à l’espèce de bois employée à faire les douves ; le merrain des fonds porte plus particulièrement le nom de traversin. — Le merrain et le traversin sont pris dans les bois de quartier dont on a enlevé l’aubier ; ils doivent être de bonne fente, secs, sans noeuds ni défauts. On n’emploie guère pour cette fabrication que le bois de chêne, parce que la destination même du tonneau exige, pour les éléments qui le composent, un bois d’un grain serré et qui ne pourrisse pas facilement. Le meilleur merrain est celui qu’on tire du cœur des arbres sains et choisis parmi les plus gros. On peut aussi employer le châtaignier ou le hêtre, mais il faut rejeter les bois tendres, bois blancs , qui occasionneraient du coulage, et les bois qui, par leur nature, pourraient communiquer au vin une odeur étrangère. Les tonneaux fabriqués avec le cœur du hêtre ont, dit-on, l’avantage de conserver plus longtemps les vins délicats et faibles. Mais, lorsqu’on se sert de cette essence, il faut avoir la précaution de prendre le merrain dans les hêtres crûs sur taillis ou isolés. Les arbres des futaies pleines ont le bois trop tendre. En outre, il est important d’employer les douves de hêtre avant que le ver ait
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eu le temps de les piquer. — Néanmoins, si bien choisi que soit le hêtre, il est inférieur au chêne. Le vin perd beaucoup moins en quantité et en bouquet dans les tonneaux faits de douves de chêne, dont les fibres liées et compactes se laissent difficilement traverser par le liquide.
Quand les douves sont toutes préparées et qu’il ne reste plus qu’à mettre les cerceaux, elles forment ce qu’on appelle un tonneau en botte ; une fois maintenues par un cercle de fer à l’extrémité supérieure et dès que cette partie du tonneau a déjà pris sa forme cylindrique, on allume en dessous un feu de copeaux destiné à faciliter le cintrage des douves ; puis, lorsque la courbure de la futaille est à point, on établit les fonds et les barres, et on réunit les deux extrémités à l’aide des cercles de bois, enfoncés à coups de maillet.
La confection de ces cercles constitue une opération particulière et préliminaire. Les cerceaux sont fabriqués par des ouvriers spéciaux qu’on nomme cercliers , et dont les chantiers, comme ceux des sabotiers, sont établis en forêt la plupart du temps. L’industrie du cercle existe dans toutes les forêts qui avoisinent les pays vignobles. Aux environs de Paris, de Fontainebleau, dans la Touraine et le Périgord, on fabrique surtout le cercle de châtaignier. La forêt d’Orléans fournit une grande quantité de cerceaux de bouleau ; en Lorraine, en Champagne et en Bourgogne, où le châtaignier ne pousse pas, on emploie principalement des cercles de noisetier et de saule marceau ; mais, comme ils sont inferieurs en qualité, on intercale entre eux, dans la reliure des tonneaux, un certain nombre de cerceaux de chêne. Les meilleurs cercles, en effet, sont ceux
qu’on fabrique avec des brins de chêne bien droits, ayant de quinze à dix-huit ans ; toutefois, ces brins ne se trouvant que dans des fonds excellents, le cercle de chêne est rare et cher.
L’art du cerclier est très simple ; néanmoins il exige de l’intelligence et de l’habileté pour être exercé avec avantage. Un bon ouvrier peut faire en moyenne, lorsqu’il travaille le châtaignier, trois cents cercles par jour, en leur donnant toute la force et l’égalité convenables.
L’atelier, construit en plein air, est très peu compliqué. Quatre ou six fourches, plantées en terre, soutiennent quatre perches assez grosses, sur lesquelles on entre-croise des perches plus menues, en guise de chevrons ; sur ces dernières, on dispose une toiture d’écorce et de copeaux. Le tout forme un auvent de quatre mètres carrés, ayant trois mètres de hauteur, sous lequel les ouvriers sont à l’abri du soleil et à peu près garantis contre la pluie. Comme le bois se fend et se coupe mieux quand il est vert, c’est presque exclusivement à l’époque des coupes, et surtout au printemps, qu’on façonne les cercles. Tandis que les cercliers travaillent, la forêt verdoie et fleurit tout à l’entour ; la besogne se fait gaîment, non loin des clairières ensoleillées, tandis que les fauvettes et les merles chantent à plein gosier le printemps revenu.
Une fois le brin coupé à hauteur convenable, on l’écorce afin d’écarter le plus possible les chances de piqûre, le ver s’attaquant de préférence à l’écorce. Pour la même raison, on supprime l’aubier à l’aide de la 'plane. Dans la saison où la sève monte, cette décortication est chose facile : l’écorce
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humide et souple s’en va comme une verte tunique qu’on enlève, et le bois blanc et lisse reste à nu. Alors on refend le brin dans sa longueur, afin d’obtenir le cercle à la fois flexible et résistant, auquel on donne la courbure voulue en l’engageant dans la rainure du billard. Dès que le cerceau est façonné et relié avec de l’osier, le cerclier l’introduit dans le parquet destiné à recevoir les rangées successives. Ce parquet s’établit en posant à terre un cercle déjà préparé et en enfonçant tout autour des piquets formant une enceinte, dont le diamètre est un peu plus long que celui des cerceaux qu’on veut y empiler.
Lorsque le tonneau, muni de ses fonds et de ses barres est monté et cerclé, on pratique sur la partie renflée, dite la bouge , une ouverture à égale distance des extrémités ; c’est le trou du bondon.
Et maintenant la voilà parfaite, la belle futaille de chêne, cerclée de châtaignier où l’osier neuf met ses couleurs orangées ! Sous le dernier coup de maillet sa profondeur sonore résonne d’une façon mélodieuse ; ses flancs vides et rebondis sont prêts pour les récoltes de l’avenir. Quels crus va-t-elle enfermer dans sa rondeur ventrue? Quels vins blancs ou rouges, pétillants ou généreux, vont couler avec un bruit sourd par l’ouverture étroite de la bonde?... Pleine de la liqueur qui « réjouit le cœur de l’homme », elle dormira sous les voûtes fraîches du cellier, dans les vastes chaix du grand propriétaire, dans l’étroit caveau du vigneron, jusqu’au jour où elle partira pour quelque long voyage. Bercée sur la charrette d’un roulier, emportée sur les rails d’un chemin de fer, ou roulée dans la
cale d’un navire, elle s’en ira par le monde et, en quelque lieu qu’elle aille, elle seraacccueillie avec joie. Pourvu que, pendant le trajet, elle échappe aux heurts trop brusques, aux jaugeages perfides des agents de l’octroi, aux mouillages équivoques des fabricants de vin et qu’elle arrive avec sa valeur naturelle, saine et entière, à destination !
Où qu’elle s’arrête, si elle y parvient intacte, elle mettra les cœurs en liesse ; on la transportera doucement dans le cellier; on la laissera sagement se reposer, sur les chantiers , des fatigues de son long voyage. Puis, soigneusement, on la soulèvera, on transvasera délicatement son contenu dans de bonnes bouteilles bien cachetées à la cire, et, de temps en temps, là-haut, autour de la table à nappe blanche, on en débouchera une, pour fêter quelque bonne nouvelle ou pour réjouir quelques vieux amis. Et, lentement, la tonne redeviendra vide et sonnera le creux...
Avez-vous remarqué qu’il n’y a rien de plus mélancolique qu’une futaille vide ?... J’entends une futaille qui a été pleine et dont les flancs sont taris. — Une futaille neuve et vierge, c’est l’avenir avec toutes ses promesses ! mais un fût vide, dont le ventre sonore résonne tristement et dont les douves exhalent une âcre odeur de lie, ne présente plus aux yeux que l’image navrante d’un passé heureux à jamais évanoui.
On raconte qu’un jour le poète Gustave Mathieu, grand ami des bons crus, voyant passer sur le boulevard un haquet chargé de vieux tonneaux vides, se mit à la queue du charroi, et sur la chaussée, chapeau bas, suivit lentement les futailles
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défuntes, avec autant de componction que s’il eût suivi un enterrement.
Et il avait raison, le poète ! Le convoi qui passait là emportait autant de corps inanimés où la vie avait circulé, où une sève jeune et joyeuse avait fermenté. Combien d’allégresses enfuies, de verve tumultueuse, d’enthousiasmes évaporés, avaient contenu ces tonneaux vides? C’était tout une source de gaîté et de réconfort à jamais tarie, dont il menait pieusement le deuil à travers la ville oublieuse et indifférente I