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LA VENDANGE

La population entière, hommes et femmes, est aux vignes depuis le matin jusqu’à la nuit. Le dieu des vignerons leur dispense des journées splendides et des nuits radieuses. On voudrait embrasser du regard, à la fois, tous les coteaux, tous les vallons.

' Vaux-de-Naives là-bas bourdonne au-dessus des prés de Parlemaille, et un grand bois fait silence entre celui de Fains et celui de Bussy. Le soleil luit partout.

De légers brouillards, au matin, voguent dans le ciel comme des messagers aériens chargés de distribuer la chaleur, la lumière et les brises rafraîchissantes. La Vierge défait sa quenouille et éparpille ses fils argentés sur les prés, où paissent doucement des troupeaux de vaches brunes. L’air est d’une sonorité de cristal. On entend les gens se héler d’un côté à l’autre. Les rires et les grosses plaisanteries éclatent derrière chaque cep aux feuilles rougissantes. Les vignobles flambent au soleil, tandis qu’une brume transparente veloute les sillons humides des terres labourées.

Quelles délices pour le petit monde des enfants de s’éveiller dès l’aube, de se vêtir à la hâte et de partir avec le gros des vendangeurs et des vendangeuses ! Ces dernières ont été louées à la semaine pour la circonstance. Elles arrivent, en bandes, des villages voisins, vêtues de cotillons courts d’indienne, la camisole flottante, la tête coiffée du bagnolet. Chacune porte avec elle la charpagne d’osier, destinée à recevoir les raisins au fur et à mesure que la serpe les détachera du cep. Pendant huit ou quinze jours elles seront logées et nourries par le propriétaire et elles gagneront en outre vingt ou trente sous. C’est un maigre salaire, car malgré ses apparences joyeuses et faciles, la besogne de la vendange est plus dure qu’on ne s’imagine. Il faut de l’aube au soir rester le dos courbé sous le soleil ou sous la pluie ; mais le travail se fait en commun, le maniement de la serpe est plus commode que celui du hoyau ou de la faucille, et, en somme, quand il fait beau temps, les journées de vendanges sont regardées par beaucoup de paysannes

LA VIGNE

comme une halte agréable au milieu des rudes labeurs rustiques.

On part, les pieds dans la rosée, précédés du bellonnier qui charroie les raisins de la vigne au vendangeoir dans une sorte de vaste cuvier, nommé le bellon dans la Meuse, et que des chaînes de fer fixent aux ridelles de la charrette. Les vendangeuses, encore à demi ensommeillées, la charpagne sous le bras, cheminent vers la vigne, escortées parle maître et les porteurs de hottes. Pour les réveiller, un des hommes entonne un couplet de la chanson des vendanges, et bientôt toutes répètent en chœur le refrain très réaliste de ce chant, né dans un pays plus gouailleur que poétique :

Aller en vendange,

Pour gagner dix sous,

Coucher sur la paille Ramasser des poux, etc.

Dès qu’on est arrivé dans la contrée à vendanger, chacun se met vite en besogne, les heures fraîches du matin étant celles où le travail est le moins pénible. Les vendangeuses alignées montent droit devant elles, en dépouillant chaque cep de ses raisins qu’elles entassent dans la charpagne ; quand celle-ci est pleine, on va la verser dans les hottes placées de distance en distance et arc-boutées par des échalas. Dès qu’une hotte est remplie à son tour, le hotteux la charge sur ses épaules, et descend vers le bellon qui stationne au bas de la vigne, pour recevoir le contenu des bottées. Vers midi, aux flancs de tous les coteaux vignobles, la vendange est en pleine

activité et offre à l’œil des tableaux qui font songer à Rubens.

Ici, les charrettes sont rangées sous un abri de branches vertes. Les jougs, les colliers rembourrés de laine bleue pendent aux arbres ; les chevaux placés à l’ombre, sous les chênes, ruminent ou s’ébrouent en regardant à travers la feuillée leurs maîtres affairés. Un essaim de mouches tourbillonne autour des coupes brunes. — Là, des jeunes filles sont assises sur les brancards d’une charrette et, à cinq pas d’elles, se tient debout un groupe de garçons. Les demandes, les reparties salées se croisent mêlées aux rires ronds et sains du paysan. Un gars en pantalon de coutil est dressé sur l’échelle appuyée à une charrette et, le dos tordu, renverse sa hottée de raisins dans un bellon , comme un fleuve qui épanche son urne. A travers la feuillée du chêne, le soleil crible de paillettes de lumière sa figure halée, ses cheveux roux et ses robustes épaules. — Là-haut, dans les vignes, court une animation bruyante qui ne cesse pas. — Partout un manteau vert mordoré qui semble dégager des étincelles, partout des dos blancs, des capelines claires, des échines tantôt courbées et tantôt redressées ; dans tous les sentiers, des processions de porteurs chargées de hottées de grappes exhalant une capiteuse odeur de raisin mûr, et sur tout cela une éblouissante lumière.

C’est comme une dernière ivresse de la terre, alors que déjà elle sent la caresse des feuilles jaunies tombant sur son sein épuisé... Le déclin est proche, les jours s’accourcissent. Encore une suprême débauche avant le sommeil profond de

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l’hiver!... A cette heure solennelle de la saison finissante, on se sent pris d’une frénésie de vivre et de jouir, en pensant que la fête va bientôt finir. Le cheval est là, à la porte, « sellé, bridé, prêt à partir, » comme dit la chanson, et on savoure avec volupté le vin pétillant du coup de l’étrier.

Mais la journée avance, le soleil oblique empourpre les nuages du côté du couchant et veloute les coteaux d’une chaude lumière vaporeuse. Déjà, dans les fonds, les buées blanches serpentent en suivant le cours des ruisseaux. Voici le dernier bellon qui part, lourdement chargé de grappes, couronné de branches d’arbres et environné de marmots accrochant leurs petites mains au cuvier et tressautant au moindre cahot. Derrière lui, les hotteux et les vendangeuses, bras dessus bras dessous, regagnent le bourg en chantant. A mesure qu’on se rapproche des habitations, sous le ciel rembruni où pointent de vives étoiles, des rumeurs tapageuses emplissent les fouleriez éclairées par des lanternes vacillantes. Çà et là, une porte cochère, ouverte à deux battants, laisse voir les profondeurs du vendangeoir avec ses piliers de bois supportant la charpente touffue de la toiture, et, dans la pénombre, les panses rondes des énormes cuves, la massive structure du pressoir tout ruisselant de moût, autour duquel des hommes s’agitent bruyamment. — Par-dessus les toits, le vent frais apporte des lambeaux de refrains, lancés à pleine voix par les robustes poitrines des vendangeurs et des vendangeuses. — En haut, vers la place de la Fontaine, on chante des rondes ; les sopranos aigus des femmes commencent le couplet :

A l’écart d’un petit bois ' V*

La belle s’est endormie ;

Par là il y passe Trois chevaliers du roi...

Et en chœur, des voix d’hommes, mêlées aux voies féminines, reprennent tumultueusement le refrain :

Les gens qui sont jeunes Se marieront-ils?... Oui, oui!

Des odeurs de vin doux s’exhalent des pressoirs, des soupiraux de caves, des rigoles de la rue. Plus on pénètre au cœur du bourg, plus cette gaîté tapageuse augmente. Des lumières tremblent aux vitres; d’un vendangeoir à l’autre, de gros falots lourdement balancés semblant tituber comme s’ils étaient ivres ; des ribambelles de vendangeuses, riant aux éclats, dévalent par les rues, comme une galopade de chevaux échappés. Le bourg entier paraît entrepris par les montantes fumées du vin nouveau.

Dans la vaste cuisine de chaque propriétaire de vignes, le souper des vendangeurs fume sur la longue table-dressoir, éclairée par des chandelles grésillantes ; — un souper simple, mais gras et plantureux. Il est composé généralement d’une onctueuse et odorante soupe aux choux, de platées de pommes de terre flanquées de poitrine de mouton et de petit salé, et de carrés de ce fromage de Marolles dont l’odeur ammoniacale vous prend aux narines. Le tout est arrosé du vin gris du cru. Les vendangeurs, hommes et femmes, tous gens bien endentés et nullement délicats, font honneur à ce menu. Us

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mangent comme des dévorants et boivent d’autant. Le gincjuet du pays les défatigue et leur redonne des jambes ; de sorte qu’une fois repus, tous ces gas de vingt à trente ans, toutes ces luronnes égrillardes et robustes, n’ont plus qu’un désir : danser ; — et ce désir, le propriétaire le satisfait toujours. On se rend dans quelque grange, vaguement éclairée par de rares lanternes, parfois même dans la cour ou dans la rue, et toute la bande se met à danser des rondes et à valser avec une fougue endiablée. — Souvent les propriétaires et toute leur famille se mêlent à ces sauteries, qui dégénèrent parfois en bacchanales. Pendant cette période des vendanges, tous les rangs sont confondus, toutes les pruderies sont oubliées.

J’ai connu un propriétaire, un vieux gentilhomme campagnard, qui ne rougissait pas de servir lui-même de ménétrier à ses vendangeurs. Perché à chevauchons sur une chaise, il épaulait son violon et criait d’une voix gaillarde aux danseurs : « En avant quatre ! » Il raclait son violon avec une verve enragée, ne s’interrompant que pour interpeller les vendangeuses aux jupes et aux casaquins d’indienne, qui s’ébattaient drûment sur les dalles poudreuses de la foulerie : « Chaîne des dames ! criait-il de sa voix de chantre, allons en mesure, sacrebleu !... Jacquot, n’aie pas l’air d’une poule qui marche dans les salades !... Et toi, la Brunille, saute, ma mie, sans écraser les pieds de tes voisins!... Ce n’est pas tout d’avoir du jarret, il faut savoir s’en servir... En mesure, les enfants, en mesure!... »

Et violon de chanter, et filles de se trémousser. Les gros souliers ferrés, en retombant sur le parquet, soulevaient des

nuages de poussière ; les couples s’entre-choquaient, et le bonhomme riait à se démonter la mâchoire, tout en continuant de racler son instrument.

Ce travail de la vendange, entrecoupé de grasses lippées et de joies bruyantes, dure de huit à quinze jours, puis tout s’apaise ; les vignes dépouillées deviennent solitaires. Sous le vent pluvieux d’octobre qui commence à détacher leurs feuilles rougies, on ne voit plus errer, à travers les ceps aux échalas renversés, que quelque pauvre grappilleuse qui vient, les doigts transis par le grésil, ramasser les raisins à demi verts, échappés à la serpe des vendangeurs. Avec ces grappillons en verjus mêlés aux prunelles de la haie, aux poires sauvages, aux baies noires de l’hyèble, les pauvres gens fabriquent une boisson acide et rose qu’ils nomment la piquette, et, qui, par sa couleur du moins, leur donne l’illusion du vin de raisin.

A leur tour les hallebotteuses disparaissent, et les vignes dégarnies, dont les premières gelées blanches ont fait tomber les feuilles recroquevillées, n’ont plus pour visiteurs que les bruants et les grives, ces grappilleuses de la dernière heure, qui savent encore trouver sur le cep de rares grains épars, déjà meurtris par la gelée. Les oiseaux frémissants, ébouriffant leurs plumes, poussent de petits cris d’appel en sautillant sur les sarments nus, tandis que là-haut, dans le ciel couleur de fumée, les longues bandes de grues et d’oies sauvages dessinent leurs zigzags étranges et fuient vers le sud en jetant une vague et lointaine rumeur, — comme pour annoncer l’hiver qui s’approche et la neige qui s’amasse. C’est alors qu’il fait bon avoir en cave quelques barriques ventrues pleines

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de la nouvelle vendange, dont le jus clair et réchauffant remplace le soleil ! On fait griller des marrons sous la cendre, et, tandis qu’au dehors, dans les rues enlénébrées, le vent se lamente et la neige tourbillonne, les amis groupés en cercle autour du foyer flambant hument, en faisant claquer la langue, le piot de la dernière cuvée, et choquant leur verres, boivent à la prospérité des vendanges futures.

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