L. Lh
La plante textile qui porte le nom de chanvre est, je crois, assez bien connue de tous et il est presque inutile de la décrire. Disons seulement qu’elle appartient à la famille des urticées et qu’elle a pour cousine germaine l’ortie. Les plantes de cette famille sont dioïques, c’est-à-dire que la fleur mâle et la fleur femelle croissent sur des pieds distincts; elles ont la tige filandreuse, les feuilles rudes et velues. Celles du chanvre sont palmées, — séparées en cinq lobes aigus, à
peu près comme celles du marronnier d’Inde. Les plants s’élèvent très droits à une assez grande hauteur au-dessus du sol ; ils dépassent la taille d’un homme. Les fleurs mâles, disposées en grappe lâche, sont verdâtres ; les fleurs femelles, après la fécondation, donnent naissance à une graine oléagineuse très appréciée des oiseaux, — le chènevis. Les champs où pousse le chanvre se nomment les chènevières.
Autrefois, il n’y avait pas de village ou de hameau, à proximité d’un cours d’eau, ruisseau, rivière ou étang, qui ne mît à profit ce voisinage pour cultiver le chanvre. Chaque maison de paysan avait sa chènevière, petite ou grande suivant les besoins de la famille. Cette plantation occupait un carré de bonne terre, tout près du corps de logis, à la suite du jardin potager et non loin de la prairie. La chènevière complétait la physionomie de ces rustiques habitations : sa verdure foncée s’harmonisait avec les roches du rucher, les enroulements des haricots à fleurs rouges et les échevèlements des pois ramés. Chaque ménage mettait son amour-propre à récolter sur son propre terrain le chanvre nécessaire à l’entretien du linge de la maisonnée ; les femmes filaient elles-mêmes le produit de la récolte, et toutes les chemises de la famille étaient tissées avec les fils de la plante que les gens du logis avaient fait pousser. Mais maintenant que la multiplication des grands magasins et la facilité des communications permettent aux habitants du moindre village de s’approvisionner à bon compte de produits manufacturés en France et à l’étranger, le paysan préfère acheter à la ville des toiles à bon marché et affecter à des cultures plus productives les terres de première qualité où il faisait
LE CHANVRE
pousser, à grands frais, une denrée qui lui est devenue inutile.
Les chènevières, en effet, ne prospèrent que dans les terres riches et profondes, principalement les terres d’alluvion, que le voisinage des eaux entretient dans une salutaire humidité et auxquelles les inondations printanières servent d’engrais naturel. Dans ces sols noirs et abondants en détritus végétaux, on sème très dru le chanvre en avril, quand une pluie bienfaisante a détrempé la terre, et on enfouit la semence à l’aide de la herse.
Le chanvre a de nombreux ennemis contre lesquels le cultivateur doit se mettre en garde. — D’abord, les pigeons au moment des semailles. Quand ceux-ci s’abattent sur une chènevière récemment ensemencée, ils ne se gênent pas pour déterrer le grain qui commence à lever et par s’en gaver gloutonnement, sans se préoccuper du sort de la future récolte ; puis viennent, par bandes, les moineaux, très friands des jeunes brins de chanvre. Contre ces effrontés pillards, les épouvantails les plus ingénieux ne sont que d’inutiles défenses. Les pierrots se moquent absolument des mannequins bourrés de foin, vêtus d’une vieille veste et coiffés d’un chapeau de paille, qu’on plante naïvement au bord de la chènevière. Leur flair leur indique vite qu’ils n’ont point affaire à une créature humaine en chair et en os, et ils se jettent avidement sur les jeunes pousses, sans se soucier de ces fantoches qui agitent vainement leurs bras ballants pour arrêter les déprédations de la troupe vagabonde. Si le paysan veut protéger sérieusement sa récolte, il faut qu’il monte lui-mcme la garde autour de la chènevière.
Cependant, arrosé par les pluies de mai, chauffé par les soleils de juin, le chanvre croît rapidement et atteint bientôt
des dimensions qui le sauvent du bec des oiseaux. Serrée, épaisse et drue, la chènevière ondule dans la plaine, et c’est plaisir de voir ses belles tiges, aux feuilles décoratives, étendre leur manteau d’un vert foncé au milieu des seigles d’un gris argenté et des blés d’un vert plus tendre. — Que de fois, à l’extrémité du lac d’Annecy, dans les terrains plats et tourbeux qui vont jusqu’aux premières pentes mamelonnées de la montagne, je me suis arrêté pendant les fraîches matinées d’août, pour regarder les grands carrés de chènevières, enlevant leur verdure sombre sur le bleu de saphir des eaux du lac ! — Le ciel, nuageux et fumeux du côté des collines, s’éclaircissait au-dessus d’Annecy. A mesure que le soleil se dégageait des nuées, les flancs du Semnoz prenaient des couleurs d’aube, de fraîches nuances safranées, rosées, lilassées, où couraient de légères taches d’ombre bleuâtre. Des déroulements de nuages argentés descendaient le long des pentes boisées, après avoir franchi le col d’Entrevernes ; derrière, Doussard et sa forêt sommeillaient encore dans une demi-obscurité ; des vapeurs blanches dansaient autour des cimes de la montagne du Charbon, tandis qu’autour de moi, toute la plaine se baignait déjà dans une clarté dorée, et que les chènevières ondulaient à droite et à gauche, en répandant leur âcre et pénétrante odeur.
Cette odeur fortement aromatique et grisante est l’indice du commencement de la floraison dans la chènevière. Le pollen des fleurs mâles se détache des étamines au moindre souffle du vent et plane comme une buée grise au-dessus des masses de tiges vertes. La fécondation s’opère. On dit alors que la chènevière fume , et c’est le moment qu’on choisit pour
LE CHANVRE
arracher le chanvre mâle. Ce dernier a accompli sa fonction, ses feuilles jaunissent et pendent le long de la tige ; il n’est plus bon que pour le rouissage.
On laisse au chanvre femelle quinze jours de répit : le temps suffisant pour la maturation de la graine qu’on recueille avec soin. Le chènevis, en effet, est utilisé pour nourrir la volaille ; on en tire, en outre, une huile dont on se sert dans le commerce. 11 y a donc double avantage à retarder d’une quinzaine l’enlèvement du demeurant de la chènevière, et le paysan n’est pas homme à négliger ce petit profit. Néanmoins certains agriculteurs prétendent que ce que l’on gagne au moyen de la graine, on le perd sur la qualité de la matière textile, et que de la sorte tout se compense.
Une fois le chanvre arraché, on en forme de petits paquets qu’on lie en haut et en bas avec des tiges avortées ; à mesure que le liage s’exécute, un homme coupe à la hache les racines de chacun de ces paquets sur une traverse de bois. On fixe ensuite les tiges de chanvre, réunies en gerbes, sur des pieux disposés à la file, dans le champ même, et on attend que le soleil et le vent accomplissent naturellement l’œuvre de dessiccation des feuilles et de la graine. Le tout une fois convenablement sec, on apporte des draps ou de vieux tonneaux défoncés ; les femmes prennent un à un les paquets de chanvre et les secouent, la tête en bas, de façon à faire tomber tous les grains de chènevis dans le récipient. Quand la graine est complètement ramassée, le chanvre est prêt pour les opérations successives qui transformeront ses brins desséchés en fil et en toile.
Lorsqu’on y réfléchit, on est émerveillé de tout ce que l’in-
dustrie humaine peut tirer de cette plante commune, si plébéienne d’aspect et si frêle ! A combien d’usages divers vont servir les fibres de ces tiges nées d’un grain de chènevis ! Le chanvre se mêle à tous les actes de la vie comme un indispensable élément. Il sert à façonner le câble des navires, la tente du soldat, les filets du chasseur et du pêcheur, la blouse bleue du paysan, la chemise la plus grossière comme la dentelle la plus précieuse. Le drap dans lequel l'homme naît, dort, se marie et meurt, a été tissé avec la dépouille du chanvre. La corde de sauvetage qu’on jette au malheureux qui se noie et la corde du pendu ont peut-être été fabriquées avec des tiges nées dans la même chènevière... Et quand la toile ouvrée est hors d’usage, quand elle n’est plus qu’un vulgaire chiffon jeté au panier, on l’utilise encore et on en fait sortir le papier blanc et solide sur lequel on imprime le livre, et à l’aide duquel la pensée circule à travers le monde et se transmet d’âge en âge.
A l’égal du grain de blé et du grain de raisin, le grain de chanvre est en même temps un des plus simples et un des plus téconds éléments de l’activité humaine.