LE ROUISSAGE ET LE TEILLAGE
Lorsque les liges du chanvre sont sèches, on s’occupe de les rouir , c’est-à-dire de les faire séjourner dans l’eau assez longtemps pour produire, à l’aide de la fermentation, la dissolution de la matière mucilagineuse qui unit les fibres entre elles et forme la contexture de la tige. Cette désagrégation amène un dégagement d’émanations putrides qui corrompent l’eau dans laquelle le chanvre séjourne ; aussi est-il défendu, par mesure de salu-
brité, de procéder à l’opération du rouissage dans les rivières et les ruisseaux. Ordinairement on rouit dans des flaques d’eau dormante qu’on nomme des routoirs.
Ces routoirs sont des trous carrés, profonds de trois pieds, pratiqués dans les prairies riveraines d’un cours d’eau, de façon que le trou s’emplisse à l’aide des infiltrations de la rivière ou du ruisseau voisins. Le chanvre est maintenu au fond du routoir à l’aide de grosses pierres et il y demeure jusqu’à ce que les fibres soient entièrement désagrégées.
Chez moi, ces routoirs béants à fleur de terre, et dissimulés à demi par l’herbe des prairies, étaient bien les plus perfides et les plus dangereux pièges qu’on pût imaginer. Pour mon compte, je leur dois un des plus désagréables souvenirs de mon enfance. J’avais huit ans et je vagabondais par les prés, tandis que mes grands parents devisaient gravement sur les bancs de la promenade voisine. La prairie était pleine de scabieuses et de marguerites et je m’y cueillais un bouquet dans les grandes herbes. Tout à coup, le sol se dérobe, et me voilà disparu comme dans une trappe, au fond d’un routoir vaseux. L’eau me monte au-dessus de la tète, de gros cailloux roulent sous mes pieds, mes oreilles bourdonnent et une série de pensées terrifiantes passe dans mon cerveau avec une rapidité électrique. Heureusement le trou n’était pas trop profond. Je me raccroche aux herbes du bord ; ma tète émerge et je pousse des cris de paon qui font accourir ma famille. On me repêche... Dans quel état?... Ruisselant, boueux, couvert de longs filaments verdâtres qui exhalaient une odeur nauséabonde... Pour
LE CHANVRE
comble de guignon, nous étions à une bonne demi-lieue de la maison, et il fallut revenir cahin-caha. Mon pantalon faisait flic flac à chaque pas, mes souliers lançaient des jets d’eau, et je me sentais tout recroquevillé et rapetissé dans mes vêtements trempés. Je commençais à grelotter, et, par-dessus le marché, je subis en route, au sujet de mes imprudences et de mon esprit d’indiscipline, un sermon que je me permis de trouver inopportun. — Enfin nous arrivons chez nous : on me déshabille, on m’éponge, on me couche, et je garde dans mon souvenir — douce comme un enveloppement d’ouate — la délicieuse sensation du linge sec, du lit bien bassiné et de la bonne tasse de tilleul bouillant et parfumé, après l'absorption de laquelle je m’endormis avec le glouglou de l’eau dans les oreilles...
Le chanvre sort du routoir à peu près dans le même piteux état d’où on m’en avait tiré ; — mais lui n’est pas au bout de ses peines. Après l’immersion dans cette eau stagnante où il a laissé toute la partie charnue de sa substance, on le fait de nouveau sécher au soleil, puis on le soumet à la double opération du teillage et du peignage.
Le teillage consiste à décortiquer la tige et à en extraire la filasse en brisant les brins séchés à l’aide d’un mécanisme très primitif et très peu compliqué. L’instrument qu’on nomme le teilloir consiste en un chevalet de bois sur le dos duquel se meut un levier également en bois, qu’on hausse et qu’on abaisse avec la main et au moyen duquel on martèle les tiges du chanvre. Sous le choc de cette barre massive l’écorce se
détache des fibres et laisse à nu toute la partie textile. Les débris de la tige décortiquée se nomment chènevoles ou chanvres-nus , et les paysans s’en servent comme d’allumettes. Réunies en masse, ces chènevotes font de claires et vives flambées qui durent peu, mais qui réjouissent l’œil des enfants attroupés, l’hiver, autour du brasier des hautes cheminées campagnardes.
On n’emploie pas toujours le teilloir pour décortiquer le chanvre, et dans beaucoup de campagnes, la besogne du teillage, réservée aux femmes, se fait à la main. En Savoie, j’ai souvent rencontré des paysannes qui cheminaient avec leur tablier chargé de tiges de chanvre ; tout en inar-
chant, elles prenaient un brin et le teillaient entre leurs doigts rudes et calleux, et je les suivais longtemps des yeux, tandis qu’en plein soleil, elles allaient, coiffées du grand chapeau de paille, effilant d’un geste machinal les tiges de chanvre, dont elles laissaient l’écorce légère s’envoler au vent...
Chez nous, cette besogne est réservée pour les veillées d’hiver. Quand on s’assemble au veilloir, dans la soirée, les femmes teillent le chanvre à la main ; les débris de chanvresnus servent à entretenir le feu qui claire gaîment, et à la clarté duquel se meuvent les vieilles teilleuses, avec des attitudes qui remettent en mémoire les vers de Villon :
Assises bas, à cropetons,
A petit feu de chènevotes...
Après le teillage, les fils de chanvre sont réunis en
LE CHANVRE
poupées et soigneusement peignés. Ils sont fins, souples et blonds comme des cheveux de femme, et les fileuses les fixent à l’aide d’un ruban de couleur autour de leur quenouille.