LES PILEUSES
Avant la révolution économique opérée par la substitution des ■ machines à la main intelligente de l’ouvrier , le filage des matières textiles constituait l’une des principales occupations de la femme ; la quenouille, le rouet et le fuseau . . &£ étaient les attributs de l’activité domestique. Il y a dans Théocrite une idylle sur la Quenouille qu’on ne saurait trop faire connaître : « Que-
nouille, amie de la fileuse, don d’Athénê aux yeux verts aux femmes dont l’esprit est tourné vers les utiles besognes domestiques, suis-moi avec confiance jusque dans la ville fameuse de Nélée, où s’élève dans une verte enceinte de roseaux le temple consacré à Kypris... Là, je veux jouir de l’accueil d’un hôte bien-aimé : Nicias, fils des Grâces au doux parler ; et toi, quenouille artistement façonnée dans l'ivoire, je veux te donner en présent à l’épouse de Nicias. Avec elle tu feras d’utiles travaux : des vêtements virils et aussi de flottantes robes de femmes. Deux fois dans la même année les mères des agneaux, dans les pâturages, ont laissé pour Theugenis tondre leur toison. Elle est laborieuse et elle aime les ouvrages préférés des épouses honnêtes. Toi qui es né dans mon pays, je ne voudrais pas te porter dans la maison d’une femme oisive... Tu habiteras l’aimable Ionie, tu vivras entre les belles mains de Theugenis et tu lui rappelleras la mémoire du poète, son ami... L’hôte et l’hôtesse se diront en te voyant : « Un petit présent a toujours bonne grâce quand il vient de la main d’un ami... »
Autrefois, dans presque toutes les familles, on trouvait un rouet dans la chambre de la maîtresse de la maison. Parmi les personnes qui arrivent aujourd’hui à la cinquantaine, qui ne se souvient d’avoir vu, au sommet de quelque antique armoire, un de ces jolis rouets du xvme siècle, en bois de poirier ou d'ébène, avec ses légers montants élégamment fuselés, sa roue incrustée d’ivoire, son godet, sa haute bobine et sa quenouille enrubannée ?... Cette pièce du mobilier familial suggérait une succession d’idées sereines et reposantes ; elle évoquait toute
LE CHANVRE
une vie de solitude laborieuse, simple et patriarcale. On revoyait l’aïeule, vêtue à la mode du temps jadis, assise près de la fenêtre, sa quenouille à la ceinture, agitant du pied la pédale du rouet et filant dans la chambre haute de quelque silencieux logis provincial.
Encore aujourd’hui, à la campagne, la quenouille est en honneur. La ménagère, pendant les veillées, la bergère en gardant ses ouailles dans les champs, filent les écheveaux destinés à confectionner les draps et les chemises de la famille. On file au rouet ou au fuseau. Le rouet est l’instrument des besognes sédentaires ; le fuseau permet au contraire à la fileuse d’aller et de venir en plein air, à travers champs, tout en faisant son travail. C’est le mode de filage le plus ancien et le plus simple. La fileuse tient d’une main sa quenouille, autour de laquelle la poupée de chanvre est attachée ; de l’autre main, elle tire et tord la filasse qu’elle mouille de sa salive, et qui, une fois transformée en fil, va s’enrouler autour du fuseau auquel on imprime un mouvement de rotation. — Dans le système plus compliqué du rouet, la pédale agitée par le pied fait tourner la roue et met en mouvement la bobine qui remplace avantageusement le fuseau. Un godet d’étain rempli d’eau est fixé à Lun des montants et sert à humecter le fil. La fileuse tire de sa quenouille une pincée de filasse, l’effile, l’allonge, le tord et l’assujettit à la bobine qui tourne avec un sourd ronronnement, et à laquelle le mécanisme de la pédale et de la roue ne laissent plus un moment de repos.
Dans son recueil des Chants populaires de la Franche-
Comté , le poêle Max Buchon cite une curieuse chanson relative à l’opération du filage. Les paroles exactes me sont sorties de la mémoire, mais voici le sens de cette ballade symbolique, où le chanteur associe successivement tous les âges de la vie à la besogne de la fileuse étirant l'étoupe de sa quenouille :
« Mets à ta quenouille un ruban rose, et file gaîmcnt la toile dont tu feras une jupe fraîche pour aller au bal avec ton amoureux.
« Mets à ta quenouille un ruban blanc, et file joyeusement la toile blanche dont tu feras les draps de ton lit de noce.
« Mets à ta quenouille un ruban bleu, et file doucement la toile fine avec laquelle tu façonneras les langes de ton nouveauné... »
La chanson se poursuit ainsi jusqu’à ce dernier couplet, dont j’ai retenu le texte :
A ta quenouille, un ruban noir !
File, sans trop le laisser voir,
Le linceul dont, quand tu mourras,
L’un de nous t’enveloppera...
Celte poésie populaire est jolie, — trop jolie même. Sa toilette trop soignée, trop symétrique, me fait craindre qu’un poète citadin ne l’ait remaniée. Je soupçonne Max Buchon d’avoir exécuté de nombreux repeints sur la toile primitive et à demi écaillée.
Quand la bobine est complètement chargée de fil, on la dévide et on forme des écheveaux à l’aide d’un instrument qu’on nomme la giroinde. La giroinde ! Encore une pièce du