LES FILEUSES
LE CHANVRE
mobilier domestique qui a presque disparu et qui était d’une élégance charmante. Peut-être Pavez-vous rencontrée dans la chambre longtemps close d’une de vos grand’mères?... Peutêtre l’avez-vous vue tout au moins dans un tableau de Chardin? C’est une sorte de dévidoir monté sur un pied et ayant la forme d’une circonférence, dont chaque rayon est une branche de bois terminée par une cheville verticale. La main suffit à mettre en marche cette circonférence mobile, et le fil de la bobine s’enroule autour des chevilles circulaires, de façon à former l’écheveau ou la chaîne qu’on portera ensuite aux tisseurs de toile.
Dans les campagnes, ces besognes du filage au rouet se font surtout en hiver, pendant les longues soirées passées au veilloir. Ces veillées ont lieu dans quelque vaste cuisine, à la clarté des lumignons fournis à tour de rôle par chacune des veilleuses. Les femmes apportent avec elles leur rouet, et aussi une bourrée de sarments destinés à alimenter le feu de la haute cheminée. Les hommes assistent souvent à ces réunions du soir, et quand ils sont d’humeur libérale, ils offrent à l’assistance un régal qui consiste en vin chaud, en noisettes et en pommes séchées au four. Tandis que les rouets tournent et emplissent la cuisine d’un monotone bourdonnement, les langues se délient et se mettent à tourner à l’égal des rouets. C’est là qu’on répète et qu’on commente toutes les histoires campagnardes : naissances, morts, mariages, — mariages surtout. En même temps que le fil s’enroule autour des bobines toutes les amourettes du village sont dévidées, et Dieu sait si l’écheveau est embrouillé ! — C’est là aussi que les garçons
viennent agacer les filles et c’est là encore que se débitent les meilleurs contes : — contes de fées ou de fantômes, aventures de marins ou de soldats... Le répertoire des filandières est inépuisable. Voici un de ces contes, germés dans l’imagination des fileuses et qui est tout à fait de circonstance, puisque le chanvre et le rouet y jouent le rôle principal :
« Il était une fois une fille de paysans, belle comme le jour, mais paresseuse autant que belle. Comme elle était très vaine de sa beauté, elle passait tout son temps à peigner ses cheveux, à les lisser et à se regarder dans un miroir. Jamais, au grand jamais, elle ne touchait à un rouet. Elle avait de belles mains et craignait de les gâter en tordant le fil. Elle laissait cette besogne à sa mère et à ses soeurs qui, étant moins jolies qu’elle, étaient moins gâtées et plus laborieuses. Or, un jour, le bruit se répandit que le fils du Roi allait par les campagnes cherchant une femme qui fût à la fois une compagne aimable et une bonne ménagère. Il avait déjà passé en revue toutes les filles des pays voisins, sans découvrir rien qui le satisfît. Quand il arriva enfin dans la paroisse où demeurait la belle paresseuse, celle-ci se trouvait en ce moment seule au logis : ses sœurs étaient aux champs avec ses père et mère et, comme d’habitude, elle gardait la maison sans faire œuvre de ses dix doigts. — Aussitôt qu’elle sut l’arrivée du fils du Roi et qu’il allait passer devant sa porte, elle se tint sur le seuil, gentiment peignée et atournée ; puis, pour se donner une contenance, elle s’assit devant le rouet de sa sœur, dont la quenouille était chargée, la bobine déjà toute rebondie de fil, et elle fit mine de filer. Le fils du Roi, suivi de sa cour, s’arrêta
LE CHANVRE
devant la fileuse et fut saisi d’admiration en voyant une fille si jolie et en même temps si travailleuse :
— Est-ce vous qui avez filé tout ce chanvre ? demanda-t-il h la jeune fille.
— ■ Oui, prince, répondit-elle audacieusement, en lançant au fils du Roi une œillade qui lui perça le cœur.
— Vous aimez donc beaucoup à filer?
— Passionnément, continua-t-elle sans sourciller.
— Eh bien, reprit-il enchanté, venez avec moi, vous serez attachée à la cour et vous pourrez y satisfaire vos goûts à loisir.
Il emmena donc la belle fille à sa cour, la fit entrer dans un château dont toutes les chambres étaient pleines de chanvre fin et luisant comme l’or, et il lui dit :
— Puisque vous aimez à filer, vous resterez ici pendant un an, et si, au bout de l’année, vous avez filé tout le chanvre que voici, je vous prendrai pour femme et vous serez reine de mon royaume.
La belle fille s’inclina sans desserrer les dents, bien empêchée et bien en peine, comme vous pensez. On lui apportait à manger dans le château, mais elle ne devait pas en sortir avant que tout le chanvre fût filé. Un jour qu’elle se désolait à la fenêtre, elle vit passer, sur la route, trois vieilles fort laides et bossues, et celles-ci lui dirent :
— Si tu nous promets de nous inviter à ta noce, nous filerons pour toi tout le chanvre qui est dans le château, et avant la fin de l’an, tu pourras épouser le fils du Roi.
Naturellement elle promit tout ce qu’on voulut. Les trois
vieilles entrèrent à la nuit close dans le château ; elle les logea secrètement dans une chambre haute ; puis elles se mirent sans tarder à leur rouet et besognèrent si bien qu’avant la fin de l’année tout le chanvre fut filé. La belle fille fit prévenir le fils du Roi et celui-ci fut saisi d’une telle admiration qu’il voulut que la noce eût lieu dans les quinze jours. Quand tous les préparatifs furent faits, la jeune fiancée, qui avait grand’peur des trois vieilles, avoua à son futur mari qu’il lui restait trois parentes fort âgées et qu’elle désirait ardemment qu’elles assistassent à ses noces. Le prince était trop amoureux pour ne pas consentir à tout, et les trois vieilles furent priées à la fête. — Donc elles arrivèrent plus cassées, plus bossues et plus laides que jamais ; l’une avait le pouce long et plat comme une spatule ; la seconde, la lèvre pendante comme celle d’un vieux chien ; la troisième, un pied large et plat comme un battoir. — Lorsque le fils du Roi les vit dans le cortège, il resta stupéfait et s’adressant à l’une d’elles :
— Pourquoi, demanda-t-il, avez-vous un si grand pied?
— C’est, répondit-elle, pour avoir fait marcher le rouet avec ce pied-là.
— Et vous, dit le prince à la seconde, d’où vient ce pouce en forme de cuiller à pot?
— C’est d’avoir tordu le chanvre en filant.
Quand le prince arriva à la troisième, il poussa un cri à la vue de sa lèvre pendante :
— Pourquoi votre lèvre pend-elle ainsi?
— C’est, répliqua la vieille, parce que j’ai mouillé le chanvre avec ma lèvre, en filant.
LE CHANVRE
Le fils du Roi fut si épouvanté des suites du filage au rouet, qu’il jura ses grands dieux que son épousée ne filerait plus jamais.
Et voilà comment la belle fille, qui n’avait jamais filé, gagna une couronne royale sans remuer ses dix doigts et fut encore, par surcroît, débarrassée de l’appréhension qu’elle avait d’être obligée de faire tourner un rouet. »