LE TISSERAND
Au temps où le tissage mécanique' n’était point connu, les tisserands étaient nombreux clans les campagnes. Les cultivateurs pauvres, qui ne possédaient qu’un bout de champ, joignaient l’industrie du tissage au travail de la terre, et occupaient ainsi fructueusement les journées et même les soirées d’hiver. Dans le coin le plus humide et le plus obscur de leur étroite maison, le métier de tisserand élevait sa massive et élémentaire structure. Tous les quinze jours, l’homme allait à la fabrique chercher son lot d’écheveaux de fil et rega-
gnait son village, à la brune, tout courbé sous ce fardeau. Au bout de la quinzaine, il rapportait les pièces de toile tissées, touchait sa paye et rentrait avec une nouvelle charge de chanvre filé.
Dans les villes de fabrique, certains quartiers des faubourgs étaient entièrement habités par des familles de tisserands. Comme l’opération du tissage se fait mieux dans les endroits frais, les métiers étaient presque toujours installés dans les caves, et, du matin à la nuit, on entendait à travers les soupiraux le bruit strident des navettes et le halètement sec et sonore des battants. Ces caves, où tressaillaient sans cesse deux et parfois trois métiers, avaient une physionomie mystérieuse et inoubliable. — Le sol était le plus souvent fait de terre battue ; les murs nus et noirs n’étaient guère tapissés que de toiles d’araignée ; on y descendait par un escalier béant à fleur du trottoir, et le jour n’y pénétrait que par des carreaux verdâtres et poudreux. Aucun meuble, à l’exception du lourd métier qui avait servi à des générations d’ouvriers ; seule, parfois, une image d’Épinal représentant le Juif errant ou le Bonhomme Misère égayait de ses couleurs crues la froideur des murs suintants et noirs.
L’hôte de ce souterrain, le tisserand, avait lui-même une physionomie étrange, en harmonie avec ce maussade logis. Pâle comme tous les êtres qui vivent dans l’obscurité, les membres maigres et déjetés par l’habitude du métier lourd et incommode, il laissait volontiers croître ses cheveux et sa barbe, et, sous cette chevelure et ces poils embroussaillés, les
LE CHANVRE
yeux brillaient d’un feu triste et fiévreux. Les tisserands avaient l’aspect farouche, mais au fond ils étaient très honnêtes et très bons enfants, à moins qu’ils ne fussent poussés à bout par les exigences et les duretés de quelque patron. Je les ai longuement pratiqués dans mon enfance; j’ai passé des heures entières dans les caves, où m’attiraient l’étrangeté du gîte et le mystérieux mécanisme du métier; nous avons toujours été bons amis et j’ai gardé un excellent souvenir de leurs façons douces et cordiales.
C’était aux environs de 1848. En ce temps-là les affaires marchaient mal ; le chômage des fabriques et la cherté du pain mettaient la patience des tisserands à une rude épreuve. En outre, des explosions révolutionnaires éclataient en Europe, et les prédications socialistes, répercutées dans les clubs de la province, pénétraient jusque dans les faubourgs des tisserands. C’était l’époque où Henri Heine écrivait pour les tisserands de Silésie ce chant sauvage, où l’on entend gronder un si formidable cri de colère et de souffrance :
« Assis devant leur métier, ils chantent en grinçant les dents :
« Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, nous mêlons à notre tissu plus d’une malédiction. — Nous tissons, nous tissons !
« Maudit soit le Dieu, le Dieu des heureux à qui nous avons adressé nos prières dans les froides nuits d’hiver et dans les longs jours de famine. Nous avons en vain attendu et
espéré ; il nous a trahis, trompés et bernés. — Nous tissons, nous tissons !
« Maudit soit le roi, le roi des riches, dont nous avons en vain imploré la miséricorde. Il a pressuré de notre poche le dernier liard, et à présent il nous fait mitrailler comme des chiens. — Nous tissons, nous tissons !
« La navette vole, le métier craque. Nous tissons le jour, nous tissons la nuit. Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul, nous mêlons à notre tissu plus d’une malédiction. — Nous tissons, nous tissons ! »
L’écho de ces revendications et de ces colères arrivait comme un sourd bruit de tonnerre au fond des caves humides où les métiers restaient oisifs, et parfois les tisserands, brusquement secoués par ces clameurs d’émeute, désertaient le faubourg et accouraient sur la place publique, agitant leurs bras maigres et écarquillant leurs yeux tristes, mal habitués à la lumière du grand jour. Les quartiers bourgeois tremblaient, rêvant déjà d’incendie et de pillage; mais il suffisait de l’allocution énergiquement paternelle d’un administrateur sensé et intelligent pour calmer cette exaspération superficielle, et renvoyer, apprivoisés et résignés, mes honnêtes amis les tisserands dans leurs caves obscures et glacées.
Il fallait leur savoir gré de cette résignation, car c’est une dure existence que celle du tisserand. L’aspect seul du lourd et informe métier auquel il est lié nuit et jour, en dit long sur