LE TISSERAND
LE CHANVRE
cette vie peineuse. Ce métier aux grossiers et frustes montants de vieux chêne, que l’âge et la fraîcheur ont noircis, a une physionomie tragique. Les leviers massifs que le pied manœuvre, les lourds battants que la main rabat, les lisses de laiton où les fils s’entre-croisent, le vol strident de la navette, tout cela vous donne la sensation de quelque antique labeur d’esclave. Avec de plaintifs craquements, cette pesante machine
... tressaille et se débat sous la main qui la presse.
Sans cesse l’on entend sa clameur et sans cesse La navette de bois que lance l’autre main,
Entre les fils tendus fait le même chemin.
Du métier qui gémit le tisserand est l’ame Et l’esclave à la fois : tout courbé sur la trame,
Les pieds en mouvement, le corps en deux plié,
A sa tâche toujours la même il est lié,
Comme à la glèbe un serf. Les fuyantes années Pour lui n’ont pas un cours de saisons alternées;
Dans son caveau rempli d’ombre et d’humidité,
Il n’est point de printemps, d’automne ni d’été;
Il ne sait même plus quand fleurissent les roses,
Car, dans l’air comprimé sous ces voûtes moroses,
Jamais bouton de fleur ne s’est épanoui.
Les semaines n’ont pas de dimanche pour lui...
Avez-vous vu déjà, par une matinée d’automne, une de ces grosses araignées qu’on nomme des épéires diadèmes , façonner sa toile entre les pampres verts d’une vigne?... Elle monte et redescend d’une tige à l’autre, va, vient, conduit ses fils de manière à tracer dans l’air une sorte de polygone plane, du centre duquel des rayons partent dans tous les sens ; puis
manœuvrant en spirale, elle attache à chacun de ces rayons bien tendus une série de fils concentriques, et finit par tisser une frêle et délicate rosace, chef-d’œuvre de légèreté et de grâce. Quand sa toile est ourdie, elle se place au centre et attend le passage de quelque mouche qui la paiera de sa peine. Parfois, surtout quand le temps est mauvais, la mouche se fait désirer, et la pauvre araignée reste pendant des journées entières à guetter la proie qui lui servira de subsistance et lui permettra de remplacer sa toile déchirée par la pluie ou le vent. La nature La placée dans une dure et désolante alternative : sans toile, point de mouche, et sans mouche point de substance indispensable à la sécrétion du fil ! — Cette araignée est la saisissante image du tisserand. Lui aussi doit tisser pour vivre, et si la faim lui creuse l’estomac, si le besoin débilite ses bras, adieu la manœuvre du métier ! La toile seule peut lui donner du pain, et sans pain il n’a plus la force de fabriquer sa toile... Horrible cercle vicieux; horizon toujours le même et toujours désolant!...
Et de môme que l’araignée ourdit par tous les temps cette œuvre d’art, cette rosace merveilleuse comme une guipure ; de même, le tisserand, dans la peine et l’angoisse, fabrique cette fine toile blanche où les heureux de ce monde s'endormiront dans de beaux rêves et feront de grasses matinées.
Hélas ! c’est fabriquait que je devrais dire, car le tisserand travaillant chez lui, au milieu de sa famille, n’existe presque plus. Les grands ateliers de tissage à la mécanique ont tué les petites industries locales, et nos neveux ne ver-
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ront plus cette physionomie originale et mélancolique du tisseur de toile, se démenant des pieds et des mains, dans sa cave, pour faire mouvoir le lourd métier à la plainte retentissante.
dans les massives et profondes armoires ; on ne donne à la blanchisseuse que le linge de corps et on blanchit le reste à la maison. Aussi la lessive prend-elle l’importance d’un événement solennel. C’est une des grandes cérémonies de la vie domestique.
Chez moi, on procédait deux fois l’an à cette opération sacramentelle : à l’entrée du printemps et à la fin de l’automne. Je me rappelle exactement ces deux dates, parce qu’elles coïncidaient avec les vacances de Pâques et avec les vacances de septembre. Elles ne se présentent à mon esprit qu’accompagnées de gais souvenirs de journées de congé, passées sur le seuil de la buanderie à épier l’allumage du fourneau et les allées et venues des lessiveuses. — Pendant des mois, on avait emmagasiné les cendres de bois destinées au lessivage. Bien longtemps à l’avance, on fixait la semaine où aurait lieu la lessive et on retenait les laveuses et les repasseuses. Les hauts greniers aux charpentes touffues étaient remplis de monceaux de linge sale qu’on triait, après l’avoir tiré d’un vaste coffre en bois de sapin, et que les servantes, pliant sous le faix, emportaient à la buanderie.
La lessive, comme une comédie espagnole, comprenait trois journées, trois actes bien distincts. — D’abord on entassait. Dans le vaste cuvier ventru, on déposait par couches serrées le linge de la famille, en arrosant d’eau froide les couches successives ; puis, quand le cuvier était plein, on étendait à la surface un drap de grosse toile, appelé le cendrier, et sur ce drap on répandait un lit épais de cendres de bois. On laissai? ensuite le tout dormir pendant une nuit.