LA LESSIVE
dans les massives et profondes armoires ; on ne donne à la blanchisseuse que le linge de corps et on blanchit le reste à la maison. Aussi la lessive prend-elle l’importance d’un événement solennel. C’est une des grandes cérémonies de la vie domestique.
Chez moi, on procédait deux fois l’an à cette opération sacramentelle : à l’entrée du printemps et à la fin de l’automne. Je me rappelle exactement ces deux dates, parce qu’elles coïncidaient avec les vacances de Pâques et avec les vacances de septembre. Elles ne se présentent à mon esprit qu’accompagnées de gais souvenirs de journées de congé, passées sur le seuil de la buanderie à épier l’allumage du fourneau et les allées et venues des lessiveuses. — Pendant des mois, on avait emmagasiné les cendres de bois destinées au lessivage. Bien longtemps à l’avance, on fixait la semaine où aurait lieu la lessive et on retenait les laveuses et les repasseuses. Les hauts greniers aux charpentes touffues étaient remplis de monceaux de linge sale qu’on triait, après l’avoir tiré d’un vaste cofTre en bois de sapin, et que les servantes, pliant sous le faix, emportaient à la buanderie.
La lessive, comme une comédie espagnole, comprenait trois journées, trois actes bien distincts. — D’abord on entassait. Dans le vaste cuvier ventru, on déposait par couches serrées le linge de la famille, en arrosant d’eau froide les couches successives ; puis, quand le cuvier était plein, on étendait à la surface un drap de grosse toile, appelé le cendrier^ et sur ce drap on répandait un lit épais de cendres de bois. On laissa# ensuite le tout dormir pendant une nuit.