LA COUR DE LA FERME
LA FERME
huppées secouant drôlement leur houppe bariolée ; poules de Houdan ou de Bentham à la démarche grave ; poulettes grivelées de noir et de blanc, ressemblant à des damiers. — Chacune se précipite sur la graine avec de petits airs pressés, en dodelinant de la tête, et en jetant des gloussements
aigus.
Les pigeons, du haut du colombier, contemplent ce spectacle de bombance, puis, ne résistant pas à la tentation, partent d’une seule envolée, décrivent en l’air un demi-cercle et viennent à leur tour s’éparpiller dans la cour, où ils cherchent leur aventure, sans souci des coups de bec des poules hargneuses. — Quittant les branches de noyer où elles perchaient les pintades sont aussi descendues pour prendre part à la fête : elles allongent gravement le bec et font frétiller leur queue courte. Deux dindons au cou rouge d’excroissances charnues, font lourdement jabot au milieu de ces volatiles lestes et fringantes et se promènent de-ci de-là, d’un air stupidement important, tandis que, sur un mur bas, un paon, dressant sa tête fine que surmonte une aigrette en diadème, et étalant magnifiquement sa queue ocellée, tourne lentement sur luimême en faisant la roue et en lançant un cri rauque et redoublé qu’on entend d’une demi-lieue.
Tout ce monde grouille et chatoie au soleil : les crêtes rouges, les queues d’un vert lustré, les plumages fauves, noirs ou blancs, grivelés ou mouchetés, prennent à la pleine lumière des vigueurs et des éclats métalliques. Il y a vraiment dans ce remuement de couleurs vives et variées une fête pour les yeux un joyeux éblouissement.
Dans la claire fraîcheur du matin, une éclatante rumeur s’envole au-dessus de la ferme : coquericos pareils à des coups de clairon, roucoulements de ramiers, nasillements de canards meuglements de vaches, hennissements de poulains; tout cela se détache en notes vives et allègres, sur la basse bourdonnante formée par le ronflement sourd d’une batteuse dans la grange. Le voyageur qui, de loin, dans la plaine, perçoit cette réveillante clameur, en est tout ragaillardi. Il y a quelque chose d’hospitalier dans ce tapage de la ferme, que scandent de temps à autre les aboiements des chiens. Cela donne aux citadins, marchant à travers la campagne, des rêves de vie pastorale ; M. Prud’homme lui-même en est touché au cœur et se sent pris d’un désir de pain bis et de laitage.
Peu à peu, à mesure que le soleil monte dans le ciel et que la matinée avance, ce bruit s’affaiblit. La fermière, rentrée dans sa cuisine ombreuse, s’occupe aux tâches de l’intérieur, écréme ses possons, surveille ses servantes et prépare la soupe de « ses gens ». — Midi. Un grand silence tombe, avec la clarté plus crue, sur la ferme apaisée et sur la cour quasi déserte. Les hommes qui travaillent aux champs, étendus sur le dos, le chapeau sur les yeux, font la sieste au pied de la haie; dans l’intérieur du logis, ceux qui sont restés, dînent sobrement. Un lointain tintement d’angelus traverse la campagne ensoleillée ; on n’entend plus que le ruminement sourd des bêtes dans l'étable, le bourdonnement endormeur des mouches à miel autour des ruches, et, au fond des trous du colombier, un doux et berceur roucoulement de pigeons amou-
LA FERME
rcux. Les canards eux-mêmes barbotent silencieusement dans la mare, et les chiens étendus à l’ombre, le museau sur leurs pattes, veillent, l’œil clos seulement à demi, sur l’apparent sommeil de la ferme.