‹ La vie rustiqueChapitre 31 sur 47 · LA LESSIVE · texte numérisé non relu

LA LESSIVE

LE CHANVRE

Le lendemain avait lieu le coulage. Dès l'aube, une ouvrière spéciale, experte dans l’art de couler la lessive, arrivait dans la buanderie, allumait des bourrées de sarment dans le fourneau, au-dessus duquel s’arrondissait la grande chaudière pleine d’eau, et commençait, dès que le liquide était suffisamment chaud, à arroser les cendres du cuvier. L’eau, en passant lentement à travers les cendres, leur prenait une partie des principes alcalins qu’elles contiennent et, tamisée par le cendrier, elle imbibait petit à petit et lessivait doucement les couches de linge. Elle s’écoulait ensuite par la bonde ouverte à la base du cuvier, était recueillie dans une seille et reversée dans la chaudière, où un feu de fagots la maintenait à une température toujours égale. A la suite de ces passages successifs à travers les cendres et le linge, cette eau de lessive, douce et savonneuse, prenait une belle teinte brune et exhalait une odeur ammoniacale tout à fait caractéristique.

Ce coulage de la lessive exige une science et une expérience très appréciées des ménagères. De même qu’on naît rôtisseur, on naît lessiveuse. Les bonnes couleuses sont rares et recherchées. Elles doivent verser le liquide sur les cendres, avec méthode et sans précipitation. Elles sont obligées de maintenir toujours l’eau de lessive à une température uniforme, et elles ont besoin d’un flair très exercé pour doser le liquide et mesurer les intervalles qu’on doit laisser entre chaque arrosage. Aussi, dans les ménages, garde-t-on pendant des années la môme lessiveuse, qui fait ainsi presque partie de la famille.

La nôtre avait jeté la lessive pendant un quart de siècle chez mes grands parents. C’était une petite femme entre deux âges, alerte, bavarde, entêtée et despotique, mais aimable à ses heures, et je lui savais gré de me permettre de faire cuire des pommes de terre sous la cendre de son fourneau. J’aimais à passer mes journées en sa société, dans cette buanderie tiède, pleine de vapeurs alcalines, et où l’eau chaude coulait avec un glouglou sonore. — Jules Bastien-Lepage a, dans son œuvre, un petit tableau qui rend admirablement la physionomie du coulage de la lessive. — Du fond brun de la buanderie, le cuvier drapé du cendrier blanchâtre se détache dans la pénombre; une jeune paysanne nu-tête se penche au-dessus du drap et examine les cendres humides qu’elle vient d’arroser; au fond, une porte entr’ouverte laisse voir dans la demi-teinte l’intérieur d’une pièce contiguë. Cela est peint dans une gamme sobre de couleurs grises, brunes et bleutées, et c’est beau comme un Chardin ; il est regrettable qu’à la vente des œuvres du jeune maître lorrain, le Musée du Louvre ait laissé partir pour l’étranger celte merveilleuse petite toile que nous ne reverrons peutêtre plus.

La journée du coulage est suivie de celle du lavage. Les laveuses, hotte au dos, viennent prendre le linge lessivé et elles le portent au lavoir, où il est savonné, foulé à coups de battoir, trempé dnas l’eau courante, rincé et tordu. Ces laveuses sont de rudes gaillardes aux robustes bras rouges, à la voix rauque, à la mine hardie. Elles sont fort effrontées et ont la langue bien pendue. Quand j’étais enfant, on leur don-

LE CHANVRE

nait, pour cette besogne d’un jour, un franc, le café au lait et le savon, — et elles les gagnaient bien !...

Quand le village est situé à proximité d’un ruisseau ou d’une rivière, le lavage se fait en plein air ; au printemps, sous les saules et les peupliers qui bourgeonnent; en automne, parmi les feuilles jaunies que la bise d’octobre éparpille. Chaque femme apporte avec elle une sorte de bachot carré, bourré de paille à l’intérieur, sur lequel elle s’agenouille et dont le rem- ' part de planches la garantit de l’humidité. Dans le Barrois, nos laveuses appellent cet ustensile un carrosse. — Ce carrosse est posé sur un lit de pierres, en arrière de la planche à savonner dont le plan incliné trempe dans l’eau et sur laquelle la lavandière rince son linge à coups de battoir. — Sur les bords du lac de Genève et du lac d’Annecy, j’ai remarqué une tout autre façon de procéder. Les laveuses, bras nus et jambes nues, entrent jusqu’aux genoux dans l’eau et y installent une table à hauteur d’appui, sur laquelle elles savonnent et battent le linge qu’une camarade leur passe après l’avoir plongé dans le lac. — Lorsque la commune est riche et qu’elle veut épargner à ses administrées les désagréments du lavage en plein air, sous la pluie et le vent, elle construit un lavoir abrité d’un toit, et c’est là que les femmes du village viennent s’installer pendant des après-midi entières, très occupées à savonner leur linge, et aussi à donner de bons coups de langue à travers la réputation de leurs voisins. Sur la muraille blanche de l’un de ces lavoirs, au centre d’un village de la Haute-Marne, je me rappelle avoir lu cette inscription crayonnée à l’aide d’un morceau de charbon : Café des Ba-

vardes ; — et en effet il sortait de là un bruit de voix égrillardes et de propos salés, qui étouffait presque la rumeur des battoirs.

A mesure que le linge revient par hottées du lavoir, on l’étend, pour le faire sécher, sur les perches des vastes greniers, ou sur des cordes en plein air, quand le temps le permet. Je vois encore dans mon souvenir le jardin tout blanc de linges séchant au soleil. Il y en avait partout, sur les branches des pruniers, sur les haies de buis et d’aubépine ; le vent les faisait claquer et onduler comme des drapeaux ; le soleil les éclairait de sa lumière dorée ; toutes ces taches blanches mettaient des jonchées neigeuses dans la verdure. — J’entends encore le babil des plieuses et des repasseuses dans le grenier aux fenêtres large ouvertes. — Et cet éclat du linge sortant de la lessive, ces coups de soleil de printemps ou d’arrière-saison, ces bavardages d’ouvrières, s’envolant par les croisées comme des gazouillements d’oiseaux, sont restés parmi les plus fraîches impressions de ma petite enfance.

Une fois le linge repassé et plié, on l’enferme par piles dans ces profondes et hautes armoires de noyer ou de chêne, qui bientôt sont remplies de la base jusqu’au faîte. Entre les piles, les ménagères soigneuses glissent des plantes destinées à parfumer le linge. Tantôt ce sont des chapelets de racines d’iris qui sentent la violette, tantôt des brins de lavande, tantôt des bouquets de mélilot, — une petite fleur jaune qui répand une odeur de foin coupé. Les draps et les nappes, les chemises et les serviettes s’imprégnent

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de ces rustiques et subtiles senteurs, et quand plus tard on les déplie, tout ce linge lessivé à la maison exhale un parfum discret, pénétrant et sain, comme la vie domestique ellemême.

EN FORÊT

Voici la verdure profonde Et frissonnante des forêts.

Plongeons-nous-y comme dans l’onde D’un bain fortifiant et frais.

Sentiers où bleuit l’ancolie,

Sentiers herbeux fuyant sous bois,

Je redeviens jeune et j’oublie

Mes cinquante ans, quand je vous vois !

Ma chanson a trempé son aile,

O bois ombreux, clans vos ruisseaux, Et si quelque charme est en elle,

Elle le doit à vos oiseaux.

Ainsi qu’une nourrice antique,

Dans un beau rêve traversé De poésie et de musique,

La grande forêt m’a bercé.

La magnifique souveraine Du vert royaume forestier En tout temps prodigue à main pleine Ses largesses au monde entier.

Elle nourrit l’homme et l’abreuve ; Sans se lasser elle produit La petite source et le fleuve,

La feuille, la fleur et le fruit,

Son ombre, quand l’été flamboie, Rafraîchit et parfume l’air;

Elle donne chaleur et joie Aux foyers des maisons, l’hiver,

EN FORÊT 217

S’il faut qu’un jour la forêt meure,

La terre perdra son orgueil Et sa beauté ; — ce sera l’heure Suprême du vieux monde en deuil.

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