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LA VIE INTIME DE LA FORÊT

à Les gens qui se bornent à visiter la campagne pendant la période comprise entre mai et octobre, s’imaginent volontiers que la forêt n’est vraiment belle que lorsqu’elle est couverte de feuilles. Mais les peintres, les chasseurs et en général ceux qui parcourent les bois en toute saison, savent qu’il n’en pgjScf est rien. L’hiver nous révèle un autre aspect de la nature sylvestre, où il y a une grandeur plus sévère, une coloration plus fine et plus sobre, un recueillement plus mystérieux. — Le poète Lenau prétendait qu’une

montagne n’est vraiment belle que lorsqu’elle est chauve; on peut dire aussi que pour juger de la vraie beauté d’un grand arbre, il faut le voir quand il a perdu ses feuilles. Une fois son vêtement tombé, il se montre dans la puissante ordonnance de son architecture. Nous pouvons admirer à loisir l’élancement hardi de son fut, la robuste armature de ses branches et mieux saisir l’ensemble caractéristique de sa personnalité. — Le hêtre nous montre alors pleinement la svelte rondeur de sa colonne argentée et l’élégante retombée de ses fines ramures ; — le chêne, la forte membrure de son ronc noueux, et l’attitude dramatique de ses branches rageuses, noires et farouches ; — le bouleau, la grâce abandonnée de sa tige à l’écorce de satin et de ses brindilles flottantes.

La coloration des bois en hiver, pour être moins éclatante, n’en est pas moins merveilleuse. Quelle variété et quelle richesse dans les tons neutres et fins ! — le gris argenté ou le noir bistré des écorces, le vert velouté des mousses, le vert lustré du houx, le vert brun des ronces, l’or fauve de certains lichens, la rousseur tannée du feuillage desséché des chênes, la marbrure des lierres, l’ivoire jauni des tiges sèches des graminées. — Les feuilles ne sont plus là-haut dans les arbres, mais elles sont toutes à terre ; elles forment une jonchée épaisse, doucement bruissante, aux teintes passées, assourdies et rompues comme celles d’un vieux tapis d’Orient, et où l’on peut néanmoins encore distinguer à quelle espèce chaque débris appartient. On y retrouve le jaune paille des feuilles de sycomore, le blanc soyeux des feuilles de saule ou d’érable, le rouge vif de celles de l’alisier, l’aurore safrané de celles du

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bouleau, les tons cuivrés ou violacés de la dépouille des hêtres et des châtaigniers. Allez, par une givreuse matinée de décembre, reposer vos pieds sur cet immense et fauve tapis qui se prolonge à perte de vue, et d’où se détachent en noir les arbres de la futaie, vous jouirez d’un spectacle éblouissant : — sur le bleu lilas du ciel clair, les milliers d’aiguilles qui diamantent chaque branche, scintillent et s’irisent en plein soleil ; les feuilles elles-mêmes qui jonchent le sol, sont poudrées de glacis bleuâtres, et, dans l’air sonore, de menues poussières de givre voltigent comme les petites âmes blanches des fleurs futures.

Retournez au même endroit après les pluies de février, quand la forêt lavée par le dernier dégel est tout humide et frissonnante encore; — quand les bourgeons commencent à se gonfler et que les chatons des noisetiers balancent déjà leurs jaunes filigranes, et si c’est vers le soir, vous aurez de nouveau une réjouissante fête des yeux. Le ciel, au soleil couchant, se teint de vives couleurs de carmin et d’or mat, sur lesquelles s’enlèvent en masses d’un violet noir les futaies ensommeillées. Çà et là, un dernier rayon plante une flèche d’or dans le fouillis sombre des branches, tandis qu’à la surface des étangs et des prairies inondées, des vols de canards sauvages planent avec des cris plaintifs.

Car, ne vous figurez pas que, pendant cette saison hivernale, la forêt soit condamnée au silence. Dans ce décor sévère et grandiose, des acteurs originaux vivent et se meuvent incessamment. Dès le matin, le bois retentit du heurt des cognées et des appels des bûcherons ; ici, les ébrancheurs escaladent, serpe en main, les arbres les plus élevés ; là, les fourneaux

des charbonniers jettent leurs vives lueurs et répandent leur âcre fumée. Dans les profondeurs les plus retirées, au fond des combes lointaines, il y a des hôtes remuants et familiers. A chaque instant, les sentiers sont traversés par un campagnol qui se fraie une route parmi les feuilles sèches ; à l’extrémité d’une tranchée, si vous marchez avec précaution, vous pourrez apercevoir, debout sur leurs jambes fines et le nez au vent, un chevreuil et sa chevrette qui dressent les oreilles et brusquement disparaissent dans le fourré.

Les oiseaux de l’été eux-mêmes n’ont pas tous émigré. Les plus petits sont bravement restés en plein bois. Ils animent de leur turbulence et de leurs cris la solitude des grands massifs. Le roitelet à crête aurore, le troglodyte brun voltigent à travers les ronciers sans se soucier de la gelée ni des frimas, et, dès que les pluies de février ont fondu la neige, le merle noir cherche la place de son nid et siffle gaiement pour annoncer l’approche du renouveau.

Il arrive, en effet, au milieu d’une alternance de giboulées et de soleil, souriant à travers le givre et l’ondée ; un frisson court dans la forêt, un frisson humide et printanier. Les cimes des tilleuls rougissent et les cornouillers se mettent à fleurir ; les arbrisseaux se hasardent à déplier leurs premières feuilles vertes, et dans les fonds, la daphné joli-bois ouvre ses corolles roses. Avec avril, tout part : les anémones blanches s’épanouissent au milieu des feuilles sèches ; les ficaires, les primevères sèment d’étoiles jaunes la terre noire, et les faux narcisses penchent leurs godets d’or mat au-dessus des ruisseaux. Tout verdoie : trembles aux feuilles blondes, noisetiers aux

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frondaisons épaisses, charmes et hêtres aux verdures tendres; et, dans le grand bois, par touffes,, par larges plaques d’un vert vigoureux, la double feuille des muguets se pare d’une aigrette de clochettes d’un blanc laiteux et parfume l’air.

Avec l’éclosion des muguets la forêt s’anime. Des troupes de femmes et d’enfants s’éparpillent dans la futaie et, accroupies sous les arbres, moissonnent en hâte ces grappes de fleurettes odorantes pour en faire des bouquets qu’elles iront vendre au marché. Les gens de la ville sont friands de ces muguets qui apportent dans leurs chambres sombres un peu du parfum et de l’enchantement des grands bois. Les grosses bottes de ces fleurettes se paient jusqu’à dix sous, et pour bien des pauvres familles du village, dix sous sont une aubaine. Aussi, dès l’aube, femmes et filles ayant revêtu leur plus mauvaise jupe, rôdent-elles à travers les fourrés pour récolter le muguet. Elles se mettent les pieds et les mains en sang, en traversant les ronciers ; le soleil leur brûle la nuque et le dos ; parfois une soudaine giboulée les trempe jusqu’à la peau. Mais elles vont toujours, acharnées à leur cueillette. Le parfum des fleurs, la chanson des oiseaux, la féerie de la forêt enguirlandée et reverdie, tout cela leur est indifférent ; elles ne pensent qu’au gain de la journée. Elles rentrent le soir dans leur village, vannées, courbaturées, fourbues, mais serrant dans leurs mains les sous qu’elles ont gagnés à la sueur de leur front. Et tandis que, là-bas, dans les maisons de la ville, les bourgeois, les poètes et les amoureux respirent avec volupté l’odeur des muguets de mai, les cueilleuses de bouquets s’endorment lourdement en songeant à recommencer le lendemain.

A mesure que l’on approche du mois de juin, la forêt redouble ses enchantements. Toute la riche et plantureuse floraison de l’été s’y épanouit dans la pénombre : — les ancolies bleues y balancent leurs corolles pareilles à des bonnets de Folie ; les épis laiteux de la Vierge y montent sveltes et minces à côté des orchidées aux fleurs bizarres. Il fait presque nuit sous les retombées des hêtres qui entre-croisent leurs branches, et, dans cette nuit, des gouttes de lumière pleuvent sur la terre noire où les fougères étendent leurs feuilles en éventail ; puis cette obscurité fraîche est soudain coupée par de grandes tranchées herbeuses qui s’enfoncent à perte de vue dans le massif forestier. Là, les menthes et les centaurées poussent dans les ornières humides ; les hêtres géants y versent une ombre salubre ; la haute grive y chante sa chanson alerte et sonore ; les guignes, les fraises et les framboises sauvages y rougissent dans la verdure.

La forêt est pour ses enfants et ses voisins une bonne mère nourricière. Plus d’un village forestier vit presque toute l’année des produits récoltés dans les bois. Dans certains hameaux de la forêt d’Argonne, pendant la saison des fraises et des framboises, les femmes forment toutes une association : dix ou douze des plus adroites et des plus accortes se transportent pour six semaines dans les villes les plus voisines ; les autres vont au bois cueillir fraises et framboises, et chaque soir une voiture conduit à la ville la récolte du jour, pour y être vendue au profit de l’association. — Après la cueillette des framboises et des cerises sauvages, vient celle des noisettes. « A la sainte Madeleine, dit le proverbe, noix et noisettes sont

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pleines. » Aussi les enfants ne s’en font pas faute. Août et septembre les voient s’éparpiller clans les taillis, retroussant chaque branche de coudrier pour en détacher les fruits jumeaux encapuchonnés dans leur verte enveloppe déchiquetée. Les filles et les garçons en bourrent leurs poches, les femmes en emplissent des sacs de toile et les gardent comme provision pour les veillées de l’hiver. La forêt, à mesure que l’automne approche, devient de plus en plus libérale. Non seulement son fruitier est bien garni, mais son potager foisonne d’un végétal plus nourrissant : je veux parler du champignon.

Les pluies ont détrempé le sol ; sous les grands couverts la population étrange des cryptogames pousse et grandit en une nuit. Toutes les variétés de champignons sont là disséminées, soulevant les feuilles sèches, dominant les touffes d’herbe, sertissant les troncs d’arbres. H y en a de toute forme et de toute nuance : gros chapeaux bruns et bossués, frêles parasols gris, larges coupes blanchâtres retenant dans leur creux l’eau de la dernière ondée , mitres d’évêque d’un jaune chamois, branches fines ramifiées et roses comme des coraux, boules neigeuses et gonflées. — Les agarics, les bolets, les chanterelles et les clavaires y poussent en abondance ; seulement il faut ouvrir l’œil et y regarder de près ; l’ivraie se trouve à côté du bon grain, et malheur à l’imprudent qui, trompé par une perfide ressemblance, tombe sur un champignon vénéneux !... Chaque espèce comestible a presque toujours un sosie qui végète dans le voisinage. Ainsi le cèpe, ce savoureux bolet, auquel son chapiteau brun et enfumé a valu le surnom de charbonnier, a pour cousin germain le bolet

meurtrier. Tous deux présentent au début les mêmes apparences de forme, de taille et de couleur; toutefois, le cèpe comestible a le dessous couleur crème, la chair blanche, cassante et sentant la pomme, tandis que son parent, l'empoisonneur, est rougeâtre en dessous ; il verdit quand on le casse et il exhale une odeur nauséeuse. De même, Y oronge , ce royal champignon, jaune comme un soleil, a pour sœur redoutable l’amanite fausse oronge dont le chapeau rouge est couvert d’une lèpre blanche. — Le mousseron, hôte des taillis de coudriers, a également pour ménechme l 'agaric nébuleux qui ne vaut pas cher et qui est la caricature du premier.

Les bûcherons et les charbonniers, qui font du champignon leur principale nourriture, ne se laissent pas abuser facilement par ces demi-ressemblances. Leur longue expérience les met à l’abri des méprises, tl n’en est pas de même des enfants et des femmes, qui, pour avoir vu une fois un bolet ou un agaric comestibles, croient le reconnaître en rencontrant un faux frère, et rapportent à la maison des panerées de champignons où s’est glissé plus d'un individu suspect. Aussi chaque année, dans les pays forestiers, cite-t-on quelque accident mortel dû à l'ingestion d'un cryptogame vénéneux.

Heureusement, il existe des espèces innocentes, avec lesquelles il n’y a pas de danger possible. — Ce champignon d’un jaune d’or, au chapeau coquettement retroussé et frisé, est la chanterelle ou gyrole , connue vulgairement sous le nom de chevrette ; celui-ci, tantôt gris perle, tantôt rose saumon, qui ressemble à une touffe de coraux, c’est la clavaire ou menotte . Voici le lactaire doré, dont les fines lamelles laissent transsu-

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der une liqueur ambrée ; — l’agaric élevé ou colmelle , avec sa bague et son parasol ; — l 'helvelle, dont le chapeau a l’air d’une mitre d’évêque, et non loin, la tribu des hydnes , au pied excentrique, à l’odeur d’abricot, au chapeau jaune chamois, garni en dessous de centaines d’aiguilles verticales. — Toutes ces espèces, ainsi que le mousseron blanc à dessous rose ( agaric des pâtis), sont d’une innocuité certaine et peuvent servir à composer un plat à la fois nourrissant et délicieux. Assaisonnez-les au beurre, avec des feuilles d 'oxalide en guise de fines herbes, une pointe d’ail, quelques gouttes de jus de citron; mouillez-les avec de la crème fraîche, et, comme dit Brillat-Savarin, « vous verrez merveille ! »

En môme temps que les champignons de toute espèce peuplent la futaie et les taillis, les hêtres se couvrent de faînes. Les faînes sont enfermées dans des capsules rougeâtres et rugueuses, qui mûrissent fin septembre, à peu près à la môme époque que les bogues piquantes des châtaignes ; ces capsules s’ouvrent et laissent choir leurs graines brunes et triangulaires qui tombent avec un bruit sec et jonchent le sol tout à l’entour. Alors les bois sont en rumeur : femmes, vieillards, enfants, accourent des villages voisins pour récolter la faîne. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coups de gaule et les graines pleuvent comme une averse. La faîne est très savoureuse. Nos paysans en font de l’huile en soumettant les amandes, enfermées dans des sacs de toile neuve, à de hautes pressions. Cette huile, extraite à froid, vaut l’huile d’olive ; elle a l’avantage de se conserver pendant des années sans perdre de sa qualité, et elle

sert à confectionner des fritures fines, dorées, affriolantes.

La récolte des faînes est particulière à nos forêts du nordest. Dans les bois des environs de Paris, dans les forêts du sud-est, du centre et de l’ouest, c’est surtout la châtaigne qu’on recueille à la même époque. Pour les départements entiers, la châtaigne constitue le fond de la nourriture des paysans. On en exporte de grandes quantités. Les châtaignes de la Savoie, connues sous le nom de marrons de Lyon, sont les plus grosses et les plus appréciées. Ce bruit mat des châtaignes tombant sur la mousse dans les brumeuses matinées d’octobre est une de mes premières impressions d’enfant. Elles roulaient à mes pieds dans les bois de Marly, tandis qu’à travers les cimes jaunies, à demi effeuillées, le ciel d’un bleu pâle souriait et qu’au loin on entendait les cris des vendangeurs parmi les vignes.

C’est aussi à ce moment qu’on mène les porcs à la glandée dans les forêts de chênes. Sous l’influence des premiers froids, les glands se détachent de leur capsule grise et rebondissent sur le terrain pierreux. Leur amande styptique et amère est fort appréciée des gorets qui s’en gavent et s’en engraissent à vue d’œil.

A l’entrée de l’arrière-saison, la forêt semble devenir encore plus maternelle et elle achève de vider pour les gens et pour les bêtes sa pleine corne d’abondance. Les prunelles bleuissent dans les halliers ; les pommes et les poires sauvages étalent leurs fruits âpres, d’un vert pâle, au milieu du feuillage rougissant des sauvageons. Les baies des cornouillers, semblables à des olives vermeilles, achèvent de mûrir à côté des épines-vinettes cramoisies, et, du haut des alisiers, pendent les bouquets bruns des alises, pareilles par le goût et la cou-

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leur à cîe petites nèfles. Les gelées blanches d’octobre permettent à tous ces fruits de blossir et leur donnent une saveur plus douce. C’est la saison préférée des grives, des merles et des rouges-gorges. Ils s’abattent par bandes sur le fruitier de la forêt, et quand ces baies astringentes leur ont trop asséché le gosier, ils vont par volées se désaltérer aux sources qui glougloutent dans le voisinage. Par malheur, ils y trouvent aussi les gluaux, les reginglettes et les lacets tendus par les chasseurs d’oiseaux, et alors gare la poêle et la rôtissoire !

Feuille à feuille les bois se dépouillent et voici que, haut dans le ciel, les vols de halbrans annoncent la venue de l’hiver. Sautillant de branche en branche, dans les hêtres et les coudriers, les écureuils se hâtent de glaner les dernières faînes et les dernières noisettes pour leur provision hivernale. Pendant 1 l’été de la Saint-Martin, on entend encore leurs gloussements et leurs grignotements interrompre le silence de la forêt déjà à demi ensommeillée, sous les blancheurs du givre précurseur des grandes neiges.

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