LA COUPE DES BOIS
La forêt ressemble en plus cl’un point à la société humaine ; elle a une aristocratie, une bourgeoisie et un menu peuple ignoré : — des arbres de noble essence que tout le monde connaît, de nom du moins, et des espèces plus humbles que presque personne ne remarque. Les grands seigneurs de la forêt sont le sapin, le chêne, le hêtre, le châtaignier ; mais à côté de ces races princières, il y a le peuple
es ,
des arbres et arbrisseaux, dont les physionomies sont aussi originales, bien que moins connues.
Il y aurait de curieuses monographies à écrire sur ces essences secondaires qui abondent dans nos bois et qui toutes ont des mœurs et des usages bien différents. Le dénombrement seul de ces espèces diverses n’est pas suffisant. Il faudrait noter au passage et d’un mot bien caractéristique la physionomie et les façons de vivre de chaque individu : — il y a le charme aux feuillées légères, aux nodosités élégantes, aux branches sveltes et rameuses ; — le frêne au bois dur, au fût élancé, aux feuilles ailées où viennent bourdonner les cantharides ; — le tremble et le bouleau à l’écorce lisse ou satinée, au feuillage nerveux et sans cesse en mouvement ; — l’érable et le sycomore, deux cousins germains aux feuilles lobées, à l’écorce facilement caduque, au bois précieux pour la menuiserie ; — le tilleul, aimé des abeilles, à l’écorce souple, aux fleurs embaumées et aux feuilles mielleuses ; — l’aulne et le saule, riverains des eaux courantes ; — le coudrier à l’ombre saine et touffue ; — l’allouchier, aimé des grives ; — le sorbier, préféré par les bouvreuils et les merles ; — le houx et le buis, durs, résistants et toujours verts ; — le merisier ou bois de Sainte-Lucie, aux rameaux odoriférants...
Toutes ces essences sont bien connues des forestiers, qui tiennent grand compte de leurs qualités et caractères différents, quand il s’agit de la culture ou de l’exploitation des bois.
D’après les règles de la sylviculture, les forêts doivent être exploitées à mesure que les bois arrivent à leur maturité.
EN FORÊT
Cette maturité s’annonce par des signes extérieurs que l’œil exercé du forestier saisit promptement. Lorsque les pousses annuelles sont fortes et allongées, que le feuillage est abondant et large, l’écorce unie, les jeunes branches souples, on en conclut que le taillis continue à croître en grosseur et en hauteur; mais lorsque les pousses n’allongent plus les branches que de la longueur du bourgeon, il n’y a presque plus d’accroissement en hauteur ni en diamètre, et le bois est arrivé à sa maturité naturelle. L’inclinaison des branches vers l’horizon fournit également des indices assez sûrs dans les arbres isolés. On assure, par exemple, qu’un arbre est dans toute sa force quand ses branches décrivent un angle de 40 à 50 degrés, et qu’il décline, lorsque les angles s’abaissent à 70 degrés. En outre, l’âge ou la maturité des arbres forestiers et surtout du chêne, se reconnaît à une fécondité particulière et exceptionnelle : In senecta , disait Pline, ferlillissimæ glandiferæ. — Lorsque tous ces indices sont réunis, on peut affirmer que l’arbre ne s’accroîtra plus et qu’il est mûr pour l’exploitation.
La saison la plus favorable pour la coupe des bois est le commencement de l’hiver, c’est-à-dire le temps où la sève semble s’endormir. Sur ce point, la science et la tradition sont d’accord ; aussi les anciens règlements forestiers défendaientils aux adjudicataires des ventes de couper aucun bois dans les forêts « en temps de sève, savoir depuis la mi-mai jusqu’à la mi-septembre ». Encore aujourd’hui, l'adjudication des coupes de bois a lieu à la fin de septembre, et l’exploitation des coupes adjugées coicimence généralement avec l’hiver.
Lorsque l’adjudication est terminée, chaque adjudicataire
s’occupe des moyens les plus expéditifs d’exploiter la coupe ou la vente qui lui a été adjugée. Dès qu’il a embauché les ouvriers nécessaires à l’abatage des bois : ébrancheurs, coupeurs, fagoteurs, — dès qu’il a fait commissionner le gardevente préposé à la surveillance des travaux, la coupe commence. Les bûcherons embrigadés par ordons arrivent sur la vente et se mettent en mesure de procéder à l’abatage des arbres pour l’exploitation.
La première opération des bûcherons, — quand le canton exploité se trouve à une trop grande distance des villages et que les coupeurs ne peuvent regagner chaque soir leur logis, — consiste à édifier une hutte destinée à abriter les hommes et les outils. Cette hutte ou loge, dont l’emplacement est désigné par l’administration forestière, affecte généralement une forme conique; elle est confectionnée avec des pieux et des branchages entrelacés; le tout est revêtu à l’extérieur de mottes de terre gazonneuses, sur lesquelles la pluie glisse, et qui mettent les dormeurs à l’abri du vent et de l’humidité. A l’intérieur, deux lits de camp, surélevés au-dessus du sol, et recouverts de mousse, de paille et de fougère, servent de couche aux bûcherons ; entre ces deux litières est ménagé un espace vide, perpendiculaire à la porte d’entrée, c’est dans cet espace étroit, que les ouvriers cuisinent leurs repas et le mangent. — Le jour de l’édification de la loge est un jour de chômage. On fête la nouvelle habitation en avalant force rasades de vin et surtout d’eau-de-vie ; de sorte qu’à la tombée de la nuit, le chantier tout entier est fortement éméché, et que les hommes s’étendent à moitié ivres sur le sol même de la
EN FORÊT
coupe future. Mais le lendemain commence le branle-bas du travail. Le garde-vente ne plaisante pas ; il faut se mettre à la besogne et cogner dur, bien qu’on ait la langue épaisse, le dos courbaturé et les jambes raides. — Elle est rude, la besogne du bûcheron. D’après les ordonnances forestières, les bois doivent être coupés à la cognée et le plus près de terre possible; l’usage de la serpe ou de la scie est formellement prohibé ; les étocs ou souches doivent être ravalés rez terre, nettement, et légèrement en talus, de façon à empêcher le séjour des eaux de pluie qui pourriraient la souche.
Quand il s’agit surtout des grands arbres, cette besogne de l’abatage exige une sérieuse force musculaire, un coup d’œil sûr et surtout une longue expérience. Un maître bûcheron, connaissant bien son métier, doit déterrer le pied de l’arbre d’environ douze à dix-huit pouces, et le mettre à terre « comme s’il lui avait donné un seul coup de rasoir ». — Rien de plus dramatique et de plus émouvant que la chute d’un hêtre ou d’un chêne de haute futaie. Les coups répétés de la cognée laissent d’abord le grand arbre impassible et hautain ; les bûcherons redoublent d’efforts et par moments le fût tressaille et frissonne de la base à la cime, comme une personne vivante. On comprend alors toute l’énergique vérité de la comparaison de Sophocle, lorsqu’il dit qu’Égisthe et Clytemnestre ont tué Agamemnon « comme des bûcherons abattent un chêne ». L’acier de la hache fait voler en éclats l’écorce, l’aubier et le cœur du bois, mais l’arbre a repris son impassibilité et subit stoïquement l’assaut des coupeurs. A le voir toujours droit et superbe dans l’air, on se dit qu’il ne tombera jamais.
Tout à coup les bûcherons reculent ; il y a un moment d’attente terriblement solennel, puis brusquement l’énorme fût oscille et tombe à terre avec un tragique fracas de branches brisées. Une rumeur pareille à une lamentation court à travers la forêt brumeuse, puis tout redevient silencieux, et, avec une émotion inconsciente, les bûcherons contemplent le géant couché sur le sol.
Alors commence l’opération de l’ébranchage. Les maîtresses branches, sciées, sont destinées à la menuiserie ou au chauffage, suivant leur grosseur et leur état de santé ; les menues ramilles servent pour le fagotage. Parfois, quand on veut obtenir des ramures entières, non endommagées par le bris de la chute, on ébranche l’arbre sur pied. Un ouvrier, chaussé d’éperons pointus, ayant en main une corde à nœud coulant, grimpe à l’arbre, en s’aidant des éperons qu’il enfonce dans l’écorce, des genouillères de cuir dont ses jambes sont revêtues, et de la corde qu’il attache aux branches à mesure qu’il s’élève. Tout en grimpant, il s’arc-boute à un nœud, se suspend à sa corde, et abat les ramures à coups de serpe. C’est un métier dangereux, plein de risques. Pour l’exercer, il faut avoir la souplesse d’un écureuil et ramper autour des troncs avec la dextérité d’un pic-épeiche ; — il faut surtout avoir la tête solide. Quand l’ébrancheur s’est hissé au faîte de l’arbre, afin de le découronner de ses derniers rameaux, le moindre vent le berce sur cette cime devenue flexible et craquante. Au-dessus de lui, il voit fuir les nuages; au-dessous, il voit onduler à perte de regard les nappes verdoyantes ou jaunissantes de la forêt. Si le vertige le prend ou si une branche
EN FORÊT
qu’il croyait solide vient à se briser sous ses pieds, c’est fait de lui et il est précipité tout sanglant sur le sol. — De pareils accidents arrivent quelquefois ; mais malgré les peines et les risques du métier, les ébrancheurs aiment cette aventureuse profession et se plaisent à passer ainsi une bonne partie de leur vie entre ciel et terre.
Quand l’exploitation est terminée, les bois abattus sont divisés en deux catégories ; ceux qui sont destinés à la charpente et à la menuiserie, et ceux qui sont réservés au chauffage. Ces derniers, rondins ou fendus , sont empilés et emmétrés sur le terrain même de la coupe ; les brins plus menus destinés au charbonnage sont rangés à part, ainsi que les fagots confectionnés par les fagoteurs. Quant aux bois de charpente, ils sont transportés en entier, et encore revêtus de leur écorce, au moyen de fardiers auxquels les énormes troncs de hêtre, de sapin ou de chêne sont fixés au-dessous de l’essieu par des chaînes ou des câbles. Souvent les grosses pièces sont débitées sur place à l’aide de la scie, et dans ce cas les scieurs de long établissent leur chantier dans la coupe. Quand la forêt est traversée par des cours d’eau, le sciage est fait à la mécanique, et des scieries permanentes dressent au-dessus des torrents leurs bâtiments de planches et leur manivelle que met en mouvement une roue, sur laquelle l’eau courante s’éparpille en pluie. Rien de plus pittoresque que ces rustiques scieries, chevauchant le ruisseau, ombragées par une lisière de forêt et envoyant au loin leur bouillonnement d’eau, leur strident bruit de scie, leur aromatique odeur de planches fraîchement coupées...
Lorsque les forêts n’ont pas de pentes trop abruptes, lorsqu’elles sont percées de bonnes routes, la vidange de la coupe, c’est-à-dire le transport des bois hors du chantier, s’effectue facilement à l’aide de charrettes. Mais dans la montagne, les cantons exploités se trouvent fréquemment situés sur des pentes dont la déclivité ne permet pas le voiturage. En ce cas, les bois sont lancés jusqu’au fond de la vallée par des couloires presque perpendiculaires, où ils dévalent rapidement. C’est le mode le plus élémentaire, en usage notamment dans les Alpes et les Pyrénées. Mais dans les pays plus industrieux, on pratique, de la coupe jusqu’à la route qui serpente au fond de la gorge, des chemins à plan très incliné, formés par des rondins assujettis à des traverses. Sur ces tramways élémentaires, des traîneaux chargés de piles de bois glissent lentement, conduits par un seul homme qui modère la vitesse du traîneau en s’y adossant et en s’arc-boutant lui-même aux rondins de la pente, à mesure qu’il en descend les degrés. — C’est l’industrie des schlitteurs , très en usage dans les Vosges et en Alsace.
Il y a enfin un dernier mode de charroi dont je dois parler ici ; mais celui-ci est fort mal vu de l’administration forestière, car il est surtout pratiqué par les ramasseuses de bois mort et les délinquants : je veux parler du transport du bois à dos d’homme.
De tout temps, parmi les populations riveraines, il a été admis que la forêt devait nourrir le village. En effet, sous le régime féodal, il était arrivé fréquemment que les seigneurs avaient cédé bénévolement aux communes, ou aliéné en échange de certains services, de nombreux droits d’usage dans les