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CHARBONNIERS, SABOTIERS, BOISSELIERS

Les délinquants et les braconniers ne sont pas, fort heureusement, les seuls industriels qui | vivent de la forêt et y exercent leur profession, le jour et la nuit. Les bois donnent le vivre et le couvert à des métiers plus utiles c et plus honnêtes. Au premier rang, parmi ces travailleurs de la futaie, sont les charbonniers.

La fabrication du charbon de bois est sans contredit l’une des plus importantes industries forestières. Elle s’exerce hiver

comme été, et le charbonnier passe presque toute sa vie sous les grands couverts. La plupart du temps, il est né dans la forêt, il y a grandi, il s’y est marié et il y a lui-même fondé une famille ; — famille nomade qui ne passe pas plus d’une saison dans le même triage et qui gîte, au hasard des exploitations, tantôt au fond d’une combe, tantôt au revers d’une pente boisée. Sa maison est cette butte conique, au toit de mottes gazonneuses dont j’ai parlé plus haut; son chantier est établi en plein air, et on y besogne par tous les temps, pluie, neige ou soleil; à toutes les heures du jour et de la nuit. Aussi un campement de charbonniers est-il toujours nombreux ; indépendamment de la femme et des enfants, on y trouve le plus souvent un compagnon et un apprenti.

Lorsque le maître charbonnier a fait marché avec un adjudicataire de bois, il s’installe sur le terrain de la coupe exploitée et y commence la construction de ses fourneaux, qu’on nomme vulgairement des charbonnières.

Tous les emplacements ne sont pas propres à la fabrication du charbon. Il faut tout d’abord choisir un bon cuisage, c’est-àdire un endroit abrité du vent et situé à proximité des routes forestières. Ensuite on procède au dressage du fourneau, opération délicate, exigeant de la patience et du savoir. — Sur le terrain choisi, on compte huit enjambées : c’est le diamètre du fourneau. Au centre, avec des perches enfoncées en terre, on ménage un vide circulaire, qui servira de foyer. Les premiers bâtons ou attelles dont on entoure ce vide doivent être très secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de rondins , puis

EN FORÊT

une seconde, une troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on ait couvert toute la surface du cercle. C’est le premier lit.

Sur cette première assise on en élève une seconde, qui s’appelle Véclisse, et on constitue de la sorte, toujours en rétrécissant les rangées concentriques, dont les assises successives donnent à l’ensemble du fourneau la forme coniqued’un entonnoir renversé. Une fois le dressage terminé, on passe à l’habillage. La cuisson du bois de charbonnette exige en effet que le combustible soit vêtu d’un épais manteau qui le mette à l’abri de l’air et permette pour ainsi dire de cuire le bois à l 'étouffée. On couvre donc le fourneau d’une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraîche, épaisse de trois doigts ; enfin on répand sur le tout le frasil , c’est-à-dire une cendre noire, très friable, prise sur une ancienne place à charbon.

Le sommet du fourneau est resté à découvert et en communication avec le vide tubulaire ménagé dans le milieu. C’est par là qu’on met le feu à l’intérieur, au moyen de broussailles et de charbons allumés. Comme il existe à la base de la charbonnière des trous qui font communiquer ce tube central avec l’extérieur, un courant d’air s’établit, le tuyau servant de cheminée d’appel, et le bois commence à brûler.

Alors seulement viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Quand la fumée, blanche d’abord, devient plus brune et plus âcre, on bouche les ouvertures avec de la terre ; puis douze heures après, on redonne un peu d’air. Le charbonnier doit toujours savoir où en est son feu, et doit constamment s’en rendre maître. Si le charbon gronde, c’est que

la cuisson va trop vite ; alors, avec le râteau on étend clu frasil sur les ouvertures et on modère ainsi le courant. Si le vent s’élève, autre souci : il faut abriter le fourneau avec de grandes claies d’osier qui servent de paravent. Depuis le moment où la cuisson commence, les charbonniers n’ont pas un instant de répit ; ils sont obligés de veiller comme des vestales autour de leur feu et ils se relaient le jour et la nuit, ainsi que des sentinelles.

Enfin, après mille maux et mille soins, la cuisson s’achève. Le fourneau s’aplatit lentement et la fumée devient de moins en moins dense. Maintenant elle s’élève en molles spirales bleuâtres. On éventre la charbonnière d’un seul côté, et le charbon paraît. Si la cuisson a été faite dans de bonnes conditions et selon les règles de l’art, il doit être noir comme une mure, lourd et sonnant clair comme de l’argent. Parfois il arrive que, malgré toutes ces précautions, l’opération est manquée, alors on reverse les rondins mal cuits dans un autre fourneau.

Quand le charbon est tiré à l’air libre à l’aide des râteaux, on le laisse s’éteindre complètement, puis on le charge dans de larges bannes qui le voiturent à la forge ou à l’entrepôt, à moins que les chemins ne soient peu praticables et trop escarpés ; en ce cas, les brioleurs le convoient à dos de mulet.

Ce métier de veilles entrecoupées de courts sommeils, d’alertes continuelles, d’inquiétudes sans cesse renouvelées, fait du charbonnier un être taciturne, nerveux et mélancolique. Il est presque toujours grave, rarement jovial. L’habitude de passer une partie des jours et des nuits en sentinelle le rend sombre et méditatif. Il ne se déride guère que lorsqu’on éventre

EX FORÊT

un fourneau et que la cuisson est bonne, ou parfois, à l’heure du souper, quand, environné de sa femme et de ses enfants, il déguste- un sobre repas consistant en un civet d’écureuil ou en un rôti de hérisson, arrosé d’eau claire ou de piquette. En automne, on ajoute à ce menu un plat de cèpes cuits à la brochette et un dessert de noisettes et de cornouilles. Puis, après avoir devisé pendant une demi-heure, en famille, chacun reprend sa besogne : le maître et les garçons vont surveiller les cinq ou six charbonnières qui flambent et grondent sous la cendre, tandis que la femme allaite un dernier né ou le berce au seuil de la hutte, en lui chantant à mi-voix une vieille chanson rustique. Bientôt la nuit tombe, les enfants s’endorment, on ne voit plus dans l’obscurité, doublée par l’épaisseur des feuillées, que la rouge lueur des fourneaux et les longues silhouettes noires des hommes qui veillent et s’agitent autour du charbon.

Si dure que soit cette vie, si clairsemés que soient les plaisirs qui l’assaisonnent, le charbonnier l’aime et ne s’en lasse jamais. Cette existence libre et nomade à travers les bois a une austère et sauvage poésie que le charbonnier respire inconsciemment et qui lui fait trouver monotones tous les métiers sédentaires. La forêt lui est nécessaire comme le pain. Il y vit péniblement, solitairement, frugalement, mais il lui semble qu’il ne pourrait vivre ailleurs, et quand, par hasard, il est obligé de séjourner dans les villes ou les villages, il y est pris du mal du pays. — Un poète de ma connaissance, qui est le plus intime de mes amis, a essayé de chanter en quelques strophes cette rude et originale existence du charbonnier, et

je ne puis résister à la tentation de reproduire ici cette chanson qui résume assez fidèlement les joies peu nombreuses de cet honnête travailleur de la forêt :

Rien n’est plus fier qu’un charbonnier Qui se chauffe à sa braise ;

11 est le maître en son chantier Où flambe sa fournaise,

Dans son palais d’or;

Avec son trésor,

Un roi n’est pas plus à l’aise.

11 a la forêt pour maison Et le ciel pour fenêtre ;

Ses enfants poussent à foison Sous le chêne et le hêtre ;

Ils ont pour berceaux L’herbe et les roseaux,

Et le rossignol pour maître.

Né dans les bois, il veut mourir Dans sa forêt aimée ;

Sur sa tombe on viendra couvrir Un fourneau de ramée ;

Le charbon cuira Et son âme ira Au ciel avec la fumée...

Si le charbonnier est taciturne et triste, le sabotier, au contraire, est d’humeur joviale et bruyante. Cela tient surtout aux conditions différentes du milieu où se façonne le tempérament de ce dernier. D’abord, point de travail de nuit ; le sabotier dort tout son soûl ; autant en font ses compagnons, ses apprentis, toute sa maisonnée; puis la besogne se poursuit

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