LES CHARBONNIERS EN FORÊT
EN FORÊT
méthodiquement, sûrement, sans aucune de ces alertes et de ces inquiétudes qui assombrissent l’humeur du charbonnier.
Le sabotier est un nomade comme l’homme au charbon ; ses résidences successives sont subordonnées aux vicissitudes des exploitations. Aujourd’hui sa loge est installée au bord d’un ruisseau ; à la saison prochaine, il campera sur un plateau ; mais peu lui importe. Pareil aux oiseaux de passage, il parcourt tous les cantons de la forêt ; s’arrêtant là où une coupe vient d’être exploitée et où il trouve à faire un bon marché. Il est cependant relié à la vie du village par un léger fil. Il possède là-bas, dans quelque hameau, une maison aux volets clos, au mobilier poudreux, aux poutres feutrées de toiles d’araignée, mais il ne l’habite guère que pendant les mortes-saisons, et ne s’y retire définitivement que pour s’y aliter et mourir.
Le meilleur de sa vie se passe en forêt. 11 y emmène femme et enfants et s’installe, au fond de quelque combe verdoyante, arrosée d’eau de source, à deux pas de la coupe, où se dressent les arbres achetés sur pied et marqués du marteau de l’adjudicataire. Le bois le meilleur pour la fabrication des sabots est le noyer ; mais dans nos pays de l’Est où les noyers sont assez clairsemés, c’est surtout le bois de hêtre qui est employé par nos sabotiers. Le patron choisit donc autant que possible les lots où les hêtres sont en majorité. Il ne fait pas grand cas de l’aulne, du tremble et du bouleau, bien qu'on utilise également ces essences pour la fabrication; mais les sabots qu’on en tire ont le bois spongieux et l’humidité les pénètre vite. Les sabots de hêtre, à la bonne heure !... Ils sont
légers, d’un grain serré, et le pied s’y tient sec et chaud en dépit de la neige et de la boue.
Un hêtre ayant environ cinquante pieds de fut et un mètre de circonférence à la fourche des branches peut donner six douzaines de paires de sabots. — Chaque corps d’arbre est scié en fronces , et si les billes sont trop grosses, on les fend en quartiers avec le coutre. Un ouvrier ébauche d’abord le sabot à la hache en ayant soin de donner une courbure différente pour le pied gauche ou le pied droit ; puis il passe ces ébauches à un second compagnon, qui commence aies percer à l’aide de la vrille, et qui évide peu à peu l'intérieur au moyen d’un instrument qu’on nomme la cuiller. Pendant toute cette besogne, le sabotier chante comme un loriot en fouillant le bois tendre, d’où sortent des tire-bouchons de blancs copeaux, fins et lustrés comme des rubans, et l’ouvrage se façonne au milieu des rires et des refrains rustiques.
Les sabots les plus grands sont fabriqués avec les larges fronces voisines de la souche. Ceux-là chausseront les pieds robustes des hommes, les plantes solides du laboureur ou du manouvrier, qui, dès l’aube, s’en va par la pluie où le vent à sa besogne journalière. Dès les heures grises du matin, ils retentiront sur le pavé de nos rues encore désertes, aux pieds des paysans qui s’en vont au marché, et nous autres, paresseux, nous les entendrons tinter sur les dalles à travers un demisommeil. — Dans les fronces moyennes sont taillées les chaussures des femmes ; le sabot alerte, toujours en mouvement, de la ménagère, et le sabot plus mince et plus élégant de la jeune fille.
EN FORET
À mesure qu'on arrive au dernier tiers du fût de hêtre, les billes se raccourcissent : on y taille les sabots du petit pâtre ou de la gardeuse d'oies, qui chemine dans les chaumes dépouillés à la suite de son troupeau. On y façonne aussi les sabots de l'écolier : sabots rapidement usés sur la route de l'école et soumis à de rudes épreuves, soit que le gamin inventif les transforme en balelet et les fasse voguer sur l'eau de la mare, soit qu'en hiver, assis sur sa chaussure, il s'en serve comme de traîneau pour dévaler le long des pentes neigeuses que la gelée a changées en glissoires. — Les dernières billes sont réservées pour les cotillons , c'est-à-dire pour les sabots des petits enfants. Ceux-ci ont le meilleur lot : ils sont choyés et fêtés, surtout au lendemain de la Noël, et puis ils ne fatiguent guère et on les use rarement. Dès que le marmot a grandi, on garde précieusement ses petits sabots devenus trop étroits : on les range soigneusement au fond d une armoire avec la robe de baptême et le bourrelet.
Une fois le sabot évidé et dégrossi à la rouette , le pareur en ébarhe les bords, puis le passe à un troisième ouvrier chargé de lui donner la dernière façon à l'aide du paroir . — une sorte de couteau tranchant fixé par une boucle à un banc solidement établi. — Ce troisième compagnon, qui est le plus souvent le maître sabotier lui-mème. finit et polit le sabot, sur lequel il grave, lorsqu'il s'agit d'une chaussure féminine, une rose ou une primevère suivant sa fantaisie. A mesure qu ils sont achevés, les sabots sont rangés dans la loge, sous un épais lit de copeaux qui les empêche de se fendre. Une ou deux fois la semaine, les apprentis les
exposent à un feu de branches vertes qui les enfume, durcit le bois et lui donne une chaude couleur d’un brun doré.
La besogne se poursuit de la sorte jusqu’à ce que tous les arbres aient été employés. Alors on part en quête d’une exploitation nouvelle. Toute l’année, la forêt reverdie ou rougissante entend dans un de ses cantons l’atelier bourdonner comme une ruche, et les sabotiers façonner gaiement par douzaines cette rustique chaussure, — que nos aïeux les Celtes fabriquaient déjà parmi leurs futaies profondes, — et qui est simple, salubre et primitive, comme la vie forestière ellemême.
D’autres industriels, dont les mœurs sont assez semblables à celles des sabotiers, établissent également leur chantier à la marge des coupes exploitées : ce sont les boisseliers. La boissellerie comprend l’ensemble de ces menus ustensiles de bois qu’on trouve dans tous les ménages : — la seille pour traire, la baratte à battre le beurre, les cuillers à pot et à salade, l’escabeau à trois pieds, la salière qu’on suspend au manteau de la cheminée, le vasot où se lave la vaisselle, et jusqu’au gobelet pour boire. — Tous ces vases agrestes sont fabriqués dans la forêt par de naïfs ouvriers qui, depuis de nombreuses générations, exercent ce métier ambulant, sans altérer en rien le dessin primitif et la forme élémentaire des objets qu’ils façonnent. Depuis des siècles, la baratte est confectionnée d’après les mêmes règles, et la salière porte sur ses flancs la même fleur rudimentaire, gravée en blanc sur le bois bruni.
Dans les Vosges, où cette industrie a pris une grande extension, la boissellerie se fabrique surtout avec le sapin.
EN FORÊT
Dans les forêts de la Meuse et de la Haute-Marne, on emploie de préférence le hêtre et l’érable. Toutes les rustiques salières dont nos paysannes ornent la hotte de leur cheminée, sont en général façonnées avec cette dernière essence. — Parfois, à force de tailler le bois et de regarder la nature, parmi ces ouvriers un artiste naît, et toute la remarquable école de sculpture sur bois qui, au xve et au xvie siècle, a décoré nos maisons et nos églises, a probablement pris racine dans les chantiers des boisseliers du temps. Aujourd’hui encore, en Suisse, le boisselier a étendu son industrie à la fabrication de ces ours et de ces chamois qui s’étalent dans les boutiques des villes, jusque sous les péristyles des hôtels perchés au sommet des montagnes, et que les bourgeois emportent précieusement dans leur malle, en souvenir du classique tour à travers l’Oberland.