LE FLOTTAGE DES BOIS
Indépendamment du schlittage et du bi lolage , il existe encore un mode de transport spécial aux bois exploités, c’est le flottage, mais ce dernier ne peut être employé que lorsque la coupe se trouve à proximité d’un cours d’eau : rivière, fleuve ou canal.
Le flottage à bois perdu ou en train est connu en France depuis 1449. On raconte qu’à cette époque, un marchand de bois, bourgeois de Paris, nommé Rouvet, imagina de faire venir par la Seine des bois
de chauffage du Morvan. Il retenait au moyen d’écluses l’eau des petites rivières qui sont au-dessus de Cravant et y faisait jeter les bûches à bois perdu. Elles se rendaient dans la rivière d’Yonne, où on les assemblait par train pour les conduire à Paris. Les Parisiens enthousiasmés célébrèrent l’arrivée des premiers trains par des feux de joie. L’entreprise ayant réussi, d’autres marchands l’imitèrent, et parmi eux, un Lorrain nommé Arnoul, qui rendit flottables nos ruisseaux de Lisle et de Louppy-en-Barrois et put ainsi approvisionner Paris avec les bois extraits des forêts du Barrois et de la Champagne. — L’industrie du flottage était fondée.
Tous ceux qui ont flâné sur les ponts de Paris ont pu observer ces énormes trains de bois de chauffage qui descendent le courant, conduits par deux ou quatre hommes, et qui glissent majestueusement sous les arches. Ils sont amenés en Seine par tous les affluents du fleuve : l’Yonne, la Marne, l’Oise. Ils arrivent de l’Argonne, de la Haute-Marne, du Châtillonnais, du Morvan, des forêts de Compiègne et de Fontainebleau ; ces millions de bûches coupées dans tant de provinces diverses viennent s’empiler dans les chantiers des faubourgs et font flamber leurs tisons et leurs braises dans nos étroites cheminées parisiennes.
Le flottage a lieu pour le bois de chauffage ou bois court , et pour le bois de construction ou bois long. On sait que toute espèce de bois, surtout lorsqu’il est bien sec, étant spécifiquement plus léger que l’eau, surnage lorsqu’on le jette dans un courant assez considérable pour le soutenir. Toute la théorie du flottage est fondée sur ce principe ; seulement, pour l’appli-
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quer, il faut étudier la marche et la profondeur des cours d’eau. Une rivière est dite flottable lorsqu’elle conserve au printemps une quantité d’eau suffisante et qu’elle ne présente ni courbes trop brusques ni amas de roches pouvant obstruer le passage des trains.
On nomme train le radeau formé d’une certaine quantité de pièces de bois ou de bûches, réunies au moyen de longues perches, liées les unes aux autres par des h arts ou rouettes. On confectionne ainsi des trains de bois à brûler, de bois de charpente et de bois de sciage.
Les trains de bois à brûler sont ordinairement composés de dix-huit coupons ou assemblages partiels de bûches, ayant 4 mètres de long; ce qui porte la longueur totale du train à environ 70 mètres. Quant à la largeur elle est proportionnée à celle des rivières ou des canaux par où doit passer la flotte. Certains trains n’ont de largeur que trois longueurs de bûches : on| les nomme trains à trois branches ; d’autres ont quatre branches (près de 5 mètres), et fournissent ordinairement 25 cordes de bois ou 50 voies.
Les coupons de trois ou de quatre branches se font à terre. On ne les assemble que lorsqu’ils sont à flot. Les bûches destinées à former chaque branche ont été amenées de la forêt au port le plus proche. Sur le talus du canal ou de la rivière, on commence par confectionner une glissoire ou couloir, composée de perches distantes de 7 à 8 centimètres les unes des autres et arrêtée par de fortes bûches diminuant de grosseur à mesure que l’on avance vers l’eau. — Dès qu’un coupon de bûches est assemblé, on le pousse à l’eau en le fai-
sant glisser sur les perches de la couloire. — Les branches s’attachent les unes aux autres avec des traverses ou traversins , qui sont des perches de 5 mètres de longueur; on les lie avec des harts dans tous les endroits où les traverses croisent et rencontrent les chantiers, et cela forme un coupon. Les 18 coupons qui composent un train sont tous semblables, à l’exception du coupon de la tète, du coupon du milieu et du coupon de queue, auxquels on ajoute des nages. Ces nages ou points d’appui servent h percher, c’est-à-dire à accoter la perche à l’aide de laquelle les hommes poussent et conduisent le train. — Si les bois sont lourds, soit à cause de leur bonne qualité, soit à cause de l’excès d’eau ou de sève dont ils sont imprégnés, on soutient le train à flot à l’aide de tonneaux vides et bien bouchés, amarrés dans l’épaisseur des bûches et dans les branches du milieu.
Ce travail de l’assemblage et du lançage est un travail gai. Il se fait en plein air, au milieu des grandes herbes aquatiques, prêles et menthes qui embaument, et au-dessus desquelles tourbillonnent des essaims de petits papillons bleus. Les peupliers qui bordent la rive rafraîchissent de leur ombre frissonnante les ouvriers, et l’eau de la rivière les berce de son murmure, tandis que les oiseaux amis des eaux courantes, les bergeronnettes lavandières et les fauvettes des roseaux, les réjouissent de leur mélodieux tapage.
Le train une fois assemblé, on le pousse au courant de l’eau dont il suit le fil. On le dirige à l’aide de la perche qu’on fait porter d’un bout au fond de la rivière, et de l’autre contre la nage ; on lui imprime ainsi une secousse dans le sens de la
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direction qu’on veut lui faire prendre. Lorsque les eaux sont basses, ce travail ne laisse pas d’être parfois fort pénible. Lorsque au contraire l’eau devient trop profonde pour qu’on puisse se servir de la perche, on emploie de longues rames, avec lesquelles on dirige le train exactement dans le fil du courant. Deux hommes suffisent d’ordinaire pour conduire un train de 2S cordes de bois sur les rivières qui affluent à la Seine ; mais comme ce fleuve est plus large et que la navigation y est plus dangereuse, surtout pendant les grandes eaux, on emploie le plus souvent quatre hommes pour conduire un train.
Lorsque le train se trouve poussé obliquement au fil de l’eau, il arrive parfois que l’avant va moins vite que l’arrière, soit qu’il se trouve sur un courant moins rapide, soit qu’il frotte sur un fond de vase ; alors le flot prend l’arrière en travers et le train risque de se rompre. Il faut en ce cas couper rapidement les liens à l’endroit où le train menace d’être plié, et le séparer en deux petits trains qu’on tâche ensuite de faire aborder au plus prochain rivage, pour les assembler de nouveau et continuer la route. — Je me souviens d’avoir été témoin, un jour, en plein Paris, d’un accident de ce genre. Un énorme train de bois de chauffage descendait la Seine, fort rapide en ce moment. Il venait d’enfiler sans encombre une des arches du pont des Saints-Pères, quand, par l’effet d’une fausse manœuvre, il s’inclina obliquement au courant et en peu de temps l’arrière se trouva de niveau avec l’avant. Poussé dans toute sa largeur par la force de l’eau, l’énorme masse vint heurter de face l’une des piles du Pont-Royal.
Heureusement les trois hommes qui montaient le train purent sauter à temps clans une barque qui étai t accourue à leur secours. A peine avaient-ils mis le pied dans le canot de sauvetage, que le train s’écrasa contre la pile et fut émietté en un clin d’œil. Les milliers de bûches qui le composaient s’éparpillèrent dans le courant et furent emportées en aval, où on les voyait surnager et tournoyer au loin comme de simples bouchons de liège.
Les trains de bois de sciage se dressent comme ceux de bois à brûler. Les planches amenées de la scierie sur le port d’embarquement, où leur blancheur tranche gaîment sur l’herbe verte des berges, ont ordinairement 4 ou 6 mètres de long. On les dresse en travers, et elles font la largeur d’un coupon qu’on nomme éclusée ou brelle. La brelle une fois construite, on enlève les pieux qui la maintenaient sur le plan incliné, et elle glisse lentement vers l’eau, où l’on assemble les unes avec les autres les éclusées qui doivent composer le train.
Lorsque la rivière est bordée d’un chemin de halage, ou lorsque le train navigue sur un canal, il est dirigé au moyen d’un câble fixé obliquement à la brelle, et que traîne un cheval, même parfois la femme du brelleur , qui fait ainsi l’office de bête de somme et qu’on voit cheminer le long du talus, le front baissé, la poitrine coupée par la courroie qui termine le câble, et les reins tendus. — Les brelleurs mènent une existence nomade, semi-terrienne, semi-aquatique. Parfois tout le ménage est installé sur le train de bois, à l’extrémité duquel on a construit une petite cahute, contenant tous les ustensiles
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nécessaires à la vie domestique. Femme et enfants sont accroupis sur les planches et y font la cuisine, tandis que le conducteur du cheval de trait fait claquer son fouet, et qu’un chienloup court en aboyant le long des brelles juxtaposées.
Dès l’aube, le cheval est attelé, et, aux claquements du fouet dans l’air matinal, le train de bois file doucement entre les berges mouillées de la rivière ou du canal. Dans l’eau verte et sombre encore, les arbres de la rive : aulnes et peupliers, se reflètent nettement ; des hirondelles passent vivement avec un petit cri et égratignent du bout de leur aile noire l’eau qui soudain a des frissonnements d’argent. Une fraîcheur de rosée tombe de la voûte des arbres, une pénétrante odeur de reinedes-prés s’exhale des talus; et de loin en loin, du fond de quelque village éparpillé dans la vallée, une sonnerie d’angelus traverse la campagne. — Tantôt la brelle longe les lisières d’un bois profond plein de gazouillements d’oiseaux ; tantôt elle passe presque au niveau des prairies qu’on fauche ou des blés qui mûrissent. Puis on arrive à l’écluse, dont les portes massives s’ouvrent avec un bruit sourd, et voilà le train tout au fond du chenal entre deux hauts murs de pierre où l’eau se répand en bouillonnant ; le train monte, monte lentement, sous la poussée de l’eau qui bat les murailles, et se retrouve enfin de niveau avec les berges vertes, entre lesquelles il reprend doucement sa route.
Voilà des coteaux de vigne qui arrondissent sur le ciel bleu leurs verdoyantes épaules, puis des villages nichés au pied des vignobles ; on entend le clairon des coqs, les cris des enfants, le roulement des voitures bruyantes sur les routes,
tandis que le train continue à filer silencieusement sur l’eau courante. Le soleil tombe d’aplomb sur la rivière qui étincelle, midi sonne à un clocher qui pointe entre les arbres, et la femme du brelleur, qui a fait cuire la soupe à un brasier allumé à l’arrière du train, donne à manger aux enfants et aux hommes. — Parfois, au revers d’une colline, une ville blanche étale ses toits de tuile ou d’ardoise, ses couvents, ses casernes et ses églises ; sur les berges les bourgeois se promènent gravement en lisant leur journal, des pêcheurs immobiles dans l’herbe se penchent sur leur ligne de roseau, des lavandières battent leur linge dans l’eau savonneuse, puis lentement la silhouette de la ville décroît derrière les peupliers, on se retrouve en pleine campagne, et ainsi jusqu’à ce qu’au jour tombant, les premières étoiles se mirent dans l’eau brunie. Alors on s’arrête à quelque auberge riveraine, on dételle le cheval, et toute la famille s’endort.
Mais dès la prime aube, le lendemain, le train reprend sa route silencieuse entre les berges blanches de rosée, et de nouveaux paysages, de nouveaux horizons montrent entre les arbres leurs perspectives fuyantes. Tout à coup, à une dernière écluse, la nappe d’eau s’élargit. Ce n’est plus maintenant une modeste rivière bordée de peupliers aux feuilles frémissantes ; c’est un grand fleuve aux berges nues et largement espacées, où des bateaux à vapeur remontent le courant, où des gabarres vont et viennent, où des canots montés par des rameurs aux costumes fantaisistes filent joyeusement. A l’horizon, dans une immense buée rougeâtre, on aperçoit de hautes bâtisses et des tours d’église ; puis le train s’engage entre des quais popu-
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leux, bordés de maisons à cinq étages, il passe sous de grands ponts aux arches monumentales ; les sifflets des machines à vapeur, le roulement des voitures, les rumeurs d’une foule sans cesse renouvelée, s’accentuent et s’accroissent, tandis que, sur chaque rive, de somptueux palais profilent leurs colonnades et leurs frises sculptées. — C’est Paris ; et l’humble train de brelles, sentant encore l’odeur des bois où il est né, vient se ranger, presque inaperçu, au long du quai plein de soleil, parmi le va-et-vient des bateaux où grouille un peuple de débardeurs.
LE VILLAGE
LE VILLAGE
0 mon village, à travers Les prés verts
Grimpent tes logis en pente ;
Un ruisseau bordé d’aubiers,
A tes pieds,
Court dans la sauge et la menthe.
Sous tes auvents de bois brun Le parfum
Du vieux temps se garde encore On y parle le patois D’autrefois,
Rude, chantant et sonore.
Sur ta grand’place un tilleul Verdit seul ;
Son ombre abrite l’école Où, sur un rythme traînant, Bourdonnant,
La voix des enfants s’envole,
Puis la rue en serpentant Va montant
Vers l’église, qui s’élance Avec ses clochers moussus, Au-dessus
Des boulingrins où l’on danse,
V Angélus, trois fois le jour, A l’entour
Égrène sa sonnerie,
LE VILLAGE
C’est là, depuis des matins Très lointains,
Qu’on baptise et qu’on marie;
Et c’est là qu’on meurt... Pressés Et tassés,
Là, nos fils sous l’herbe haute, Auprès des crânes sans yeux Des aïeux,
Viendront dormir côte à côte.