L’ENFANCE AU VILLAGE
Si, au village, la vie est rude pour la femme et pour l’homme fait, en revanche elle est singulièrement douce et joyeuse pour les enfants, pour a ceux qu’on appelle « le petit monde ». — Les enfants des villes, entassés dans les maisons sans air des faubourgs populeux, empri- ^ sonnés dans les étroits appartements des quartiers riches, gênés par une toilette trop correcte et souvent trop élégante, ne connaissent que de loin en loin les
joies de la vie libre, au grand air. Les marmots du village, au contraire, dès qu’ils peuvent marcher, passent leur journée au dehors. La toilette ne les gène pas, ceux-là! Ni bretelles, ni corsets, ni bottines. Une chemise de grosse toile, un pantalon rapiécé, un cotillon troué, voilà le fond de leur garderobe de tous les jours. Tête nue ou coiffés d’un mauvais chapeau de paille, pieds nus ou chaussés de sabots, ils prennent leur envolée dès le matin. Leurs haillons mêmes n’ont pas mauvaise grâce sous la lumière du plein air. Us les habillent plus pittoresquement; ces blouses ou ces jupes effiloquées, fripées et déteintes, ont des tons d’une amusante variété.
De quatre à huit ans , c’est-à-dire jusqu’au moment ou l’école leur ouvre ses portes, les enfants du village jouissent presque tous d’une pleine liberté. Ce sont des vagabondages sans fin, sur les pas des portes ou dans les fossés des chemins. Tout leur sert d’amusement et ils ne sont pas difficiles sur le choix des jouets : — un paquet de chiffons grossièrement modelé leur tient lieu de poupée; un morceau de planche attaché avec une ficelle, devient un chariot que le marmot traîne gravement. Et puis toutes les bestioles des champs sont pour eux des compagnons de jeu : — ils vivent dans une intimité fraternelle avec les bêtes à bon Dieu aux élytres ronds et ponctués de noir, avec les catherinettes rouges des lis, et surtout avec les hannetons. Ils fabriquent des cages de brins de jonc tressés où ils enferment des sauterelles. J’en ai même connu un qui, dans la solitude d’un pâtis, élevait paternellement un crapaud qu’il avait apprivoisé, et qui venait en sau-
LE VILLAGE
tant lourdement prendre sa pâture, dès que le gamin sifflait d’une certaine façon.
La campagne entière, en toute saison, sert aux marmots du village de salle de récréation. Au cœur de l’hiver même, ils y trouvent matière à de bruyantes joueries. Quand la neige tombe épaisse sur les chemins, toute la marmaille se répand au dehors et éprouve à se vautrer dans cette blanche épaisseur une enfantine volupté. Ils y pataugent et s’y ébattent comme de jeunes chiens. Une boule de neige, roulée par l’un d’eux et grossissant toujours à mesure qu’on la fait tourner, attire bientôt toute la bande. La boule s’arrondit au milieu des cris de joie des enfants et finit par devenir une énorme sphère si volumineuse que les efforts réunis des bambins ne peuvent plus la faire démarrer. Elle reste au milieu de la place, immobile comme un monolithe, et s’y conserve intacte jusqu’au prochain dégel. — Tout le jour jusqu’à la nuit close, ce sont des glissades sans fin sur la glace des ruisseaux, et des dégringolades le long des rues en pente, sur des traîneaux improvisés. Une vieille planche, une paire de sabots qu’attache un bout de ficelle, servent aux plus industrieux pour dévaler du haut en bas de la glissoire. Les moins inventifs se bornent à s’accroupir sur leurs talons, et, entraînés par leur propre poids, à glisser sur le plan incliné, aux aspérités duquel ils laissent une notable partie de leurs fonds de culottes. Parfois la file des traîneaux se suit de si près, qu’au moindre choc, un déraillement se produit et la ribambelle des glisseurs s’égaille d’un seul coup, tête-bêche dans la neige... mais le plaisir n’en est que plus savou-
reux, et la bise du nord sèche vilement les larmes des plus éclopés.
Avec la huitième année, cette libre vie des champs est restreinte par les devoirs du catéchisme et de l’école. Autrefois, beaucoup d’enfants échappaient le plus longtemps possible à l’emprisonnement scolaire et ne commençaient guère à fréquenter la classe qu’à l’époque de la préparation à la première communion. Encore ce temps de Yécolage était-il restreint aux mois d’hiver ; dès les premiers soleils de printemps, la majorité des enfants s’en revenait au vagabondage des champs. Mais maintenant que l’instruction est devenue obligatoire, les écoles de filles et de garçons sont plus sérieusement et plus assidûment fréquentées. Dès huit heures du matin, hiver comme été, on rencontré, sur les chemins qui mènent au bourg, les enfants des hameaux et des fermes éparpillés sur le territoire de la commune. Chaussés de sabots ou de gros souliers à clous, les garçons et les filles cheminent bruyamment, avec leurs livres et leurs cahiers enfermés dans des cartons ou portés sous le bras. — Les écoles mixtes, où les enfants des deux sexes travaillaient en commun sous l’œil et la férule de monsieur le maître , sont devenues de plus en plus rares, et, dans un grand nombre de villages, l’école des filles et celle des garçons occupent deux locaux séparés, dans le voisinage de la maison commune et de l’église.
Quand, dans la belle saison, on passe devant les bâtiments scolaires, on entend de loin, à travers les fenêtres ouvertes, un bourdonnement sourd de voix répétant des leçons ou épelant des syllabes, tandis que le verbe grave ou clair du maître ou
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de l’institutrice scande ce ronron monotone, et parfois l’interrompt d’un coup de plat de règle sur l’angle d’un pupitre. Au passage, on entrevoit rapidement l’intérieur de l’école : — les murs blanchis à la chaux, les cartes géographiques et les abécédaires accrochés aux parois, l’instituteur sur son estrade, et les tables de bois noir où des rangées de têtes de gamins ou de fillettes sont penchées dans des attitudes appliquées ou flâneuses, et se lèvent toutes avec un ensemble parfait pour regarder le passant qui leur apporte une minute de distraction.
De mon temps, ces velléités de bavardage ou de dissipation étaient sévèrement réprimées à l’aide de punitions ingénieusement variées : — il y avait d’abord l’agenouillement simple dans un coin de la classe, puis l’agenouillement avec les bras en croix ; puis la règle plate lancée par le maître aux pieds du coupable et qu’il fallait piteusement rapporter en tendant la main ; après quoi le maître en appliquait un bon coup sur les doigts et vous renvoyait à votre place. Parfois la règle tombait entre deux délinquants, et c’était à qui ne la rapporterait pas. — Ce n’est pas pour moi, c’est pour toi, se murmurait-on de l’un à l’autre. — Vas-y, toi ! — Non pas, ça te regarde ! Et le débat ne finissait que lorsque le maître, d’une voix colère, s’écriait : — Arrivez tous les deux et lestement ! — Je crois que, depuis cette époque lointaine, les choses n’ont pas beaucoup changé et que le code pénal de l’école est toujours le môme. — La punition la plus redoutée consiste toujours dans la retenue à l’école, après les heures de classe.
Onze heures sonnent. Au signal du maître ou de l’institutrice toute l’école se lève et se répand bruyamment au dehors. Les gamins se culbutent à la sortie et détalent dans la rue avec une joie tapageuse. Les filles, plus paisibles ou plus réservées déjà, sortent sans mener grand bruit et se signent dévotement en passant devant l’église. Il ne reste plus dans les classes que les malchanceux qui ont bavardé trop haut ou qui n’ont pas su leur leçon. Privés de récréation, ils emploient leurs loisirs à arroser et à balayer l'école et, par les fenêtres ouvertes toutes grandes, ils jettent des regards navrés sur leurs camarades du dehors, tandis que ceux-ci, sans la moindre charité, — « cet âge est sans pitié, » — redoublent de joueries, au nez et à la barbe des infortunés prisonniers.
Mais en dépit des retenues et de six heures de classe par jour, il reste encore aux enfants du village de bonnes et pleines heures de liberté. Il y a les congés du jeudi, les après-midi du dimanche, quand les vêpres sont dites ; il y a surtout les vacances de Pâques et de septembre. — C’est alors que le petit paysan donne carrière à ses goûts de vagabondage et de maraude ; alors qu’il se grise de grand air, de verdure et de soleil. Que de sifflets taillés en avril dans les branches de saule, moites de sève ! Que de nids épiés et dénichés au creux des haies, à la fourche des hautes branches ; le tout au détriment des blouses et des culottes ! Pendant les vacances d’automne, tout le petit monde des villages est aux champs. Les gamines courent les halliers afin d’y cueillir des mûres et des noisettes ; les gamins se rassemblent dans quelques pâtis, à la lisière d’un bois ; et, sous prétexte de garder cinq ou six
l’école au village
LE VILLAGE
vaches confiées à leur surveillance, se gaudissent et s’ébattent de leur mieux.
On joue à la gaille ou à la bisquinetle , jeux rudes et rustiques qui ont de lointaines analogies avec le cricket des Anglais. On allume des feux de broussailles, sous la braise desquels on fait cuire des pommes de terre. En guise de dessert, on se gave de tous les fruits et légumes sauvages qu’on peut cueillir aux branches ou arracher à la terre. Il n’y a pas de botaniste ou de chien trulfier, dont le flair soit comparable à celui des enfants, pour trouver sous le sol les plantes ou les racines bonnes à manger. Tout y passe : les scorsonères des prés, les macreuses ou châtaignes d’eau, les tubercules de gesse tubéreuse, connus sous le nom de mecusons et qui sont à la truffe ce que la prunelle est à la reine-claude. Le robuste estomac des petits paysans digère toutes ces crudités sans le moindre inconvénient. Leur gosier se gargarise avec des cornouilles, des brimbelles (airelles myrtilles) et des framboises de bois, et ils arrosent d’eau de source cette collation sylvestre. — Ils ne rentrent au village qu’à la brune, poussant devant eux leurs vaches rétives, sifflant comme des merles, faisant claquer leurs fouets d’un air délibéré ; tandis qu’assises sur des marches d’escalier et tricotant un bas, les petites filles les regardent passer d’un œil admiratif et envieux. Ils rentrent chez leurs parents, avec des vêtements en loques, soupent d’un morceau de pain et se couchent sur leur paillasse de balle d’avoine, où ils dorment à poings fermés.
Et cette joyeuse vie recommence le lendemain, jusqu’aux grises journées d’octobre, où ils reprennent le chemin de
l’école. A ce régime, leur corps se développe, leurs muscles s’affermissent, et leur intelligence ne reste pas en arrière. L’instruction largement répandue maintenant dans les campagnes ne tombe pas sur une terre aride. Ces organisations saines, simples et fortes soumises à la culture intellectuelle, donnent de surprenants résultats, et plus d’un petit paysan en remontrerait en grammaire, en histoire et en mathématiques, à maint petit bourgeois de ma connaissance. Si les éducateurs de ces nouvelles couches lettrées étaient sages, ils diraient à leurs élèves : « Restez au village et appliquez à la vie rurale les connaissances que vous avez acquises. » Malheureusement les enfants ont été témoins des rudes besognes de leurs pères et sont tentés par la vie, plus commode en apparence, qu’on mène dans les villes. Ils rêvent déjà d’entrer dans quelque bureau et de devenir des employés du gouvernement. Leurs parents, éblouis par la perspective de transformer leurs garçons en messieurs , ne détournent guère leur progéniture de ces visées ambitieuses ; au contraire, ils les poussent à la désertion des champs. C’est ainsi que peu à peu les campagnes se dépeuplent et que le nombre des déclassés augmente dans les grands centres. — Les filles elles-mêmes, qui grandissent, et dont les formes juvéniles commencent à s’accentuer sous le corsage devenu trop étriqué, les filles rêvent de changer de besogne et d’habiter ces grandes villes où l’on peut troquer la coiffe et le cotillon contre un chapeau et une confection à la mode. Les plus ambitieuses veulent se faire institutrices ou demoiselles de magasin ; les plus humbles songent à se louer comme servantes ou femmes de chambre. Ainsi, tandis que
LE VILLAGE
l’adolescence succède à l’enfance, les idées d’émigration germent sous le casaquin de la fillette comme sous la blouse du gachenet ; et tous n’ont plus qu’un désir : échanger cette libre vie des champs, qui a été jusqu’alors si douce pour eux, contre je ne sais quelle condition casanière où leur esprit et leur corps s’étioleront dans la servitude.