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LA FENAISON

« Qui dit pré dit foin, et qui dit foin dit tout. » C’est un vieil axiome paysan, qui est parfaitement juste, car sans prés, point de bons chevaux, point de gros bétail et, partant, point d’agriculture prospère. — Un autre dicton prétend que les prés peuvent durer plusieurs vies d’homme sans avoir besoin de culture ; mais celui-ci ment. Un pré, pour être de bon rapport, exige autant de soins et de labeurs que les autres biens ruraux. Il veut être assaini, irrigué, fumé et nettoyé. « L’herbe des prés, dit P. Joigneaux, ne vil

pas plus de l’air qui court, que l'herbe des champs. Si tu la nourris mal, elle poussera mal; si tu la nourris bien, elle te remboursera largement de tes sacrifices. » Le possesseur d’une prairie naturelle n’a donc pas plus à se croiser les bras que le possesseur d’une terre à blé. Il lui faut creuser des canaux d’irrigation et les disposer ingénieusement, fumer son pré chaque année, le remettre en herbe de temps à autre au moyen d’ensemencements habilement combinés ; il lui faut aussi se battre contre les ennemis naturels des prés : le jonc et la mousse, ces deux envahisseurs. — Mais aussi, comme il est payé de son travail, lorsqu’en juillet, la prairie bien saine, bien aérée et arrosée, lui donne de l’herbe à foison !

Quel spectacle plus réjouissant que celui d’une prairie en fleurs à la fin de juin ! — Bordée d’un côté par la rivière miroitante, aux berges plantées de saules et de peupliers ; encadrée d’autre part dans la verdure abondante des haies d’aubépine, de troène et de coudrier, l’herbe haute, épaisse, juteuse, balance mollement ses nappes aux nuances changeantes. Toutes les plantes fourragères, labiées, légumineuses, graminées, unissent leurs formes et leurs teintes pour varier à l’infini le tapis moelleux qui chatoie au soleil. Chaque petite herbe donne sa note dans cette symphonie des couleurs : la sauge y balance ses épis bleus, le caille-lait et les marguerites y répandent par place la molle blancheur lactée de leurs fleurons et de leurs aigrettes ; les centaurées jacées et les trèfles roses y font çà et là des taches vineuses, tandis que le cumin, la lupuline, le lotier et l’alchémille

LA FERME

étalent plus loin des plaques d’un jaune pâle. Parmi ces floraisons un peu denses, le peuple des graminées dresse ses milliers de tiges minces et ses glauques inflorescences. L’amourette agite, comme de minces grelots, ses beaux épillets tremblants ; la fétuque et la fléole secouent leurs panicules violacées ; 1 épi du vent s’y courbe au moindre soufïle auprès de la mélique aux longues soies ; la flouve odorante et la folle avoine y bercent leurs calices écailleux aux reflets métalliques. Et tout à travers le frissonnement aérien de ces hampes sveltes, de ces glumes et de ces balles argentées, on voit poindre les fleurettes d’azur des véroniques, les casques minuscules des bugles, les globules échevelés des pimprenelles.

Parfois la prairie apparaît toute blonde, avec, çà et là, une vive rougeur de coquelicot égaré dans cette nappe herbeuse ; tantôt elle est mordorée; tantôt elle a les chatoiements d’une étoffe verte, glacée de lilas. Aux heures du matin, après la rosée, elle fume comme un encensoir. Le pollen envolé de toutes ces graminées, tenu en suspension dans l’air humide, plane en fines buées odorantes au-dessus de l’herbe mûre. Mais, à mesure que le soleil monte, cette féconde poussière se disperse, et, dans l’éblouissante irradiation de midi, les prés pailletés de lumière s’emplissent d’un sourd bourdonnement d’insectes : musique berceuse, accompagnement harmonieux de l’air qui brûle et du soleil qui flamboie. — Aux sons cadencés de cette susurrante mélopée, des vols de lépidoptères viennent, comme un corps de ballet, danser à la pointe des tiges fleuries : essaims de petits papillons bleus,

piéris couleur de soufre, machaons jaunes striés de noir, grands et petits nacrés aux ailes fauves, argentées en dessous. — Jusqu’au soir, dans la prairie en fête, les plantes se grisent de soleil et les papillons dansants se gorgent de parfums.

Mais l’herbe est mûre et voici venir les faucheurs. Dès le fin matin, dans la rosée, ils se mettent à l’œuvre. Les éclairs de l’acier luisent au soleil levant. A chaque demi-cercle décrit par la faux qui mord les tiges avec un bruissement plein et régulier, des jonchées d'herbe tombent aux pieds des travailleurs. En un clin d’œil le ton blondissant de la prairie s’est modifié. Aux endroits où l’herbe est déjà coupée, le sol est d’un vert attendri ; les gerbes éparses y mettent par intervalles des taches foncées. A mesure aussi que la faux tond le pré, une haleine aromatique et pénétrante s’exhale des fauchées de foin. On dirait que l’herbe a besoin de cette violente opération de la fauchaison pour dégager tout son parfum. — Cette propriété des herbes coupées n’est-elle pas aussi particulière aux émotions humaines ? Nous n’apprécions réellement nos bonheurs que lorsqu’ils sont déjà couchés dans le passé ; - il faut que le souvenir les embaume pour qu’ils dégagent tout leur parfum. Nous ne jouissons jamais pleinement du présent ; rarement nous disons : « Comme nous sommes heureux ! » Mais toujours nous répétons : « Comme nous aurions pu être heureux ! » Le regret de ces joies passées et incomplètement savourées leur donne une senteur exquise...

De temps en temps le faucheur s’arrête pour affiler sa faux

LA FERME

qui ne mord plus ; il trempe sa pierre à aiguiser dans le buhet de corne ou de bois, plein d’eau, qui pend à sa ceinture, et du fond de la prairie monte dans l’air sonore un froissement d’acier qu’on aiguise ou qu’on rebat. La besogne avance avec la matinée ; les visages hâlés se mouillent de sueur ; les bras et les reins commencent à se lasser. Midi sonne à un lointain clocher et, par le sentier qui longe la rivière, les femmes de la ferme paraissent, portant, dans des gamelles de fer battu, le repas des faucheurs : la miche de pain de ménage et la fromagée toute fraîche. Alors la besogne s’interrompt, les hommes accotent à quelque tronc de saule leurs reins rompus et, lentement, méthodiquement, mâchent de copieuses bouchées de nourriture, tandis que la gourde ventrue de grès bleu, remplie de piquette, passe de main en main, et que chacun, la tête renversée, les yeux au ciel, boit à la régalade. Le repas achevé, on taille un brin de causette avec les femmes qui rangent les gamelles vides, puis la fatigue l’emportant sur le plaisir de la causerie, les hommes s’étendent de leur long sur le pré, le dos à plat dans les jonchées d’herbe odorante, le chapeau de paille sur les yeux , et bientôt ils dorment à poings fermés pendant les heures brûlantes du milieu de la journée.

La prairie une fois fauchée, la besogne du fanage commence. C’est la plus agréable et la moins rude ; aussi la réserve-t-on volontiers aux femmes. A travers les prés dépouillés, qui ont pris des tons fins d’un gris d’argent, se détachent dans la lumière les jupes et les camisoles des

faneuses maniant le râteau. Chez moi, toutes sont coiffées d’une sorte de chapeau recouvert de percale claire qu’on nomme dans le pays un bagnolet. Cette coiffure légère et flottante protège la nuque et s’avance en auvent sur le front, comme un bonnet de quakeresse, laissant dans une ombre mystérieuse le visage des filles et donnant plus d’accent et d’éclat à leurs yeux bleus. — On commence à former les meules ; au pied de l’une d’elles, une paysanne assise, jambes étendues, se repose avec un enfant sur les genoux, tandis que, plus loin, un vieillard, tête nue, en manches de chemise, retourne le foin avec une vivacité toute juvénile. Une faneuse, appuyée sur sa fourche, s’arrête un moment à regarder les hirondelles qui passent et repassent, noires sur le courant de l’eau verte de la rivière. — Dans le plein air, à distance, les détails se simplifient, les lignes deviennent sculpturales, et les poses de ces travailleurs groupés autour des meules ont une grandeur qui fait songer à Millet, le maître peintre de la vie rustique.

Oh ! ces meules alignées en quinconces dans la prairie, quelle magique odeur elles envoient à travers la sérénité des soirs d’été, et comme cette odeur me rappelle les meilleures soirées de ma toute première jeunesse !... A la tombée du crépuscule, je venais avec des camarades de collège m’étendre dans les prés de l’Ornain, au pied des monceaux de foin fraîchement mis en tas.

Nous avions dix-sept ans à peine et, pleins de celte confiance imperturbable dans l’avenir, de cette présomptueuse espérance, qui sont l’apanage des tout jeunes gens, nous ne

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