LA FÊTE DU PAYS (LE SOIR
LE VILLAGE
barbe, passe une chemise blanche et endosse sa blouse neuve ou son antique habit de noce ; les filles stationnent longuement devant le miroir et, au bout d’une bonne heure, se montrent enfin dans toute la braverie de leur robe nouvelle, de leur fichu de soie et de leur coiffe de cérémonie. Elles se tiennent toutes droites dans leurs jupons trop empesés et marchent lentement, un peu gênées par leurs bottines qui craquent. — Hommes, femmes et enfants, tout le monde, ce jour-là, assiste à la grand’messe. L’église est bourrée de gens assis et debout, et les retardataires qui ne trouvent plus de place, refluent jusque sur les marches du portail. En dépit de cet empressement religieux, l’auditoire est nerveux et distrait. On écoute avec impatience le sermon du curé, qui recommande la sobriété aux hommes et qui engage fort inutilement les filles à s’abstenir des danses et autres plaisirs trop profanes. Enfin l’officiant marmotte les derniers oremus. Alors, bruyamment, la foule se répand hors de l’église, et court en majorité vers la place où les pompiers manœuvrent, où les boutiques étalent leurs marchandises et ou les saltimbanques commencent leur boniment.
Là se trouve réuni tout ce qui peut exciter les convoitises d’une population simple et peu gâtée par le luxe. — Des mercières en plein vent déballent leurs cartons, et les bonnets de linge, les dentelles de coton, les rubans multicolores se balancent sur des cordes, à la moindre brise, tandis qu’en troupe, le regard allumé, le cou tendu, les filles se pressent autour de l’étalage, maniant les rubans du doigt, examinant les bandes de dentelles et marchandant les bonnets. — À l’angle
formé par la maison commune et l’école, une somnambule prédit l’avenir derrière les rideaux de sa longue voiture verte ; en face, un photographe, sous sa tente de toile, donne pour un franc, cadre compris, une photographie instantanée dont la ressemblance est garantie; — debout sur sa calèche dorée, un arracheur de dents appelle à coups de grosse caisse et de cymbales les « amateurs » désireux de se faire extirper une molaire. — Les enfants, les yeux écarquillés, tâtant d’une main anxieuse les sous qui dansent au fond de leur poche, se promènent indécis, de l’échoppe du marchand de sucreries à la boutique du marchand de gaufres toutes chaudes.
Pendant la journée entière, les auberges ne désemplissent pas. Des chansons hurlées à tue-tête s’envolent de chaque
fenêtre ; des servantes, chargées de bouteilles montent et redescendent vivement les escaliers, et les verres tintent, et les gros rires éclatent mêlés à des huées.
Mais c’est surtout le soir, à la nuit tombante, que la fête bat son plein. Le souper a allumé toutes les figures et surexcité les plus timides. Les chevaux de bois tournent, aux sons d’un orgue nasillard, dans un cercle fantastique, resplendissant de lumières dont l’éclat est multiplié par le reflet des glaces et le miroitement des paillons. Les détonations des tirs se mêlent aux ronflements de l’orgue et au bruit strident du tourniquet des loteries. Des files de verres de couleur enguirlandent les arbres du pâquis, sous lesquels un orchestre fait explosion. C’est le signal du bal en plein air, et filles et garçons se précipitent vers la salle de danse.
Dans certaines provinces, en Berry, en Touraine, en Poi-
LE VILLAGE
tou, la fête patronale est aussi un lieu de réunion, une assemblée où se rendent les propriétaires et fermiers qui veulent louer des servantes, des pâtres ou des valets de ferme. On les appelle en ce cas des louées. Elles ont lieu le plus souvent en plein jour et en pleins champs : parfois sur l’herbe rase d’un pâtis ou dans la clairière d’un bois. On y danse pendant toute l’après-midi. Les garçons ou les filles qui désirent se louer, décorent leur chapeau ou leur corsage d’un brin de feuillage. Ce brin vert : rameau de chêne ou de genêt, annonce leurs intentions. 11 dit aux gens : « Voyez, je suis fort, j’ai des épaules et des bras robustes et je vous engagerai volontiers une année de ma jeunesse, si vous voulez me donner en échange le vivre et le couvert, avec des sabots neufs et quelques pistoles sonnantes. »
L’auberge est là, à côté, balançant, elle aussi, d’un air invitant, sa branche de pin ou de genévrier. Là se tiennent les cultivateurs qui cherchent des domestiques. Le marché se conclut en face d’une bouteille de vin. Sitôt que les engagements sont stipulés de part et d’autre et les arrhes données, les garçons et les filles s’en retournent à la danse. La cornemuse braille et la vielle fait entendre ses sons criards. — En avant!... Et les quadrilles commencent. Les jupes s’envolent en l’air, les tailles sont pressées par des bras robustes. — Tous, à la veille de recommencer de rudes journées de travail, veulent se donner encore une pleine journée de plaisir. Ils boivent avec ivresse ce dernier jour de liberté et se montent la tête pour oublier la mélancolique perspective de demain.
Demain il faudra quitter le village natal et ses paysages familiers ; il faudra s’en aller loin, dans une maison étrangère, et travailler pour des étrangers ; subir tous les caprices du maître, de sa femme et de ses enfants ; se lever avec l’aube, se coucher tard dans une soupente, près de l’écurie, sur un lit qui paraîtra d’autant plus dur que ce sera le lit de la servitude. Que de fois alors le garçon ou la fille, mais la fille surtout, se sentira empoigné par le mal du pays ! Que de fois, au cœur du petit pâtre ou de la servante, retentiront douloureusement les joyeux et lointains accents de la cornemuse du pays d’origine !...
On ne sait pas assez de quelle puissante faculté de souffrir sont douées les simples âmes paysannes. Quand elles sont transplantées au loin, le mal du pays les éperonne et les torture à chaque heure du jour. Quand elles s’endorment, c’est leur village qu’elles voient en rêve ; lorsqu’elles s’éveillent au matin et qu’elles se retrouvent face à face avec la cruelle réalité du travail quotidien, dans un milieu étranger, leur chagrin éclate violemment et leur douleur devient plus aiguë.
Je me souviens d’une petite servante que nous avions, dans une ville de province, et qui avait quitté, à seize ans, un obscur village de la Meuse. Elle ne pouvait se faire à sa nouvelle condition et, chaque matin, en s’éveillant, se croyant seule dans sa cuisine, elle se mettait à fondre en larmes. Elle ne put s’apprivoiser, elle languissait dans l’exil comme une hirondelle en cage ; à la fin elle tomba malade et on dut la renvoyer dans son village. Et aujourd’hui encore il me semble
LE TILLAGE 09
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paroisse.